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Pour tuer une philosophe, il faut la transformer en sorcière – Hypathie, l’étoile d’Alexandrie, Olivier de Gaudefroy

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Hypathie d’Alexandrie, figure émouvante qui a traversé les âges, a été projetée aux yeux d’un grand public par le film « Agora » d’Alejandro Amenabar, qui s’est cherché un chemin entre réalité historique et surinterprétation didactique. Là où dans l’Histoire il y a des « blancs », Amenabar laisse aller son imaginaire, et voit carrément la philosophe greco égyptienne comme une Galilée qui aurait été ensevelie par l’obscurantisme naissant. Je trouve qu’Agora est un très joli film (je suis un fan de Rachel Weisz de toute manière et je veux bien tout lui pardonner), mais ces jeux de manipulation ne m’ont jamais plu. Autant on se fiche de l’exactitude historique en fiction, lorsqu’il s’agit de détail ou de modifier la forme pour mieux restituer le sens (par exemple dans la série Chernobyl, la communauté scientifique est personnifiée par un personnage), autant changer le sens d’une œuvre, d’une existence, est tout de même critiquable. Amenabar pourrait arguer du fait que son hypothèse est tout à fait envisageable. Oui, mais voilà, entre l’envisageable et la réalité objectivée, le spectateur, lui, ne peut pas distinguer. Il est donc « manipulé ». Certes, on va au cinéma pour être manipulé, cela fonctionne comme une hypnose qui nous fait tenir pour réel ce qui ne l’est pas, et nous jouons le jeu, mais au fond nous savons bien que nous voyons de la fiction. On butte souvent sur ce type de souci avec les films historiques, car ils ne reposent que rarement sur une réflexion approfondie sur le concept d’Histoire, malheureusement. Ceci étant, le film d’Amenabar oscille, et a aussi réussi à faire comprendre les enjeux de cette époque, où le christianisme, autorisé, puis religion officielle, écrase le paganisme.

 

D’où l’utilité, si vous revoyez ce film, touchant (et la vie d’Hypathie est touchante) formellement très bien réalisé (« on s’y croirait » comme on dit), de lire la petite biographie, « Hypathie, étoile d’Alexandrie », que consacre Olivier Gaudrefoy à la philosophe néoplatonicienne, pour s’y retrouver un peu. Gaudefroy n’est pas historien à ma connaissance (peut-être a-t-il suivi des études d’histoire ? je ne sais pas), mais il a écrit des romans policiers dont l’enquêtrice est Hypathie. On l’a donc poussé à réaliser une biographie, et malgré la faiblesse des sources, ne s’est pas dérobé. Ce que l’on peut savoir d’Hypathie nous vient de très peu d’éléments. Principalement les sept lettres admiratives et dévouées qu’un de ses élèves, devenu évêque, lui adressa. Mais aussi les commentaires à son propos d’un autre néo platonicien, d’Athènes, écœuré par sa disparition.  On trouve une référence dans une encyclopédie antique, aussi.

 

D’abord précisons quelques repères : en 313, le christianisme est autorisé, après la conversion de Constantin. Quelques décennies plus tard, vers 380 Théodose lance une campagne contre la destruction des temples païens et le christianisme devient la religion officielle de l’Empire romain. Douze ans plus tard, le paganisme est carrément interdit en tant que culte. En 415 Hypatie est assassinée, dans des circonstances à l’évidence horribles.

 

Alexandrie, la ville du fameux « phare », est une création grecque en Egypte, décidée par Alexandre le grand lui-même, quatre siècles avant JC.  Les descendants d’Alexandre, les Ptolémée, en font la ville de l’esprit, construisant la fameuse bibliothèque universelle et un lieu d’accueil plein de prodigalité pour les gens de savoir, en résidence comme on dit aujourd’hui. La ville accueillera Eratosthène, qui mesura la circonférence exacte de la terre, Aristarque de Samos, qui comprit que la terre tournait autour du soleil (Amenabar fait d’Hypatie sa continuatrice, qui parvient à le prouver empiriquement, juste avant de mourir, ce qui n’a aucun fondement historique). Il y a aussi Euclide, qu’on ne présente pas, la première école de médecine, et le Ptolémée du « système de Ptolémée », conception astronomique erronée (mais utile et fondée sur l’observation) qui met la Terre au centre, qui resta en vigueur jusqu’à l’âge moderne, et dont la remise en cause suscite bien des ennuis pour Galilée, après Copernic et Keppler. Le père d’Hypatie a commenté Ptolémée, avec l’aide de sa fille. A l’époque où elle vit, la grande bibliothèque a été endommagée par l’Histoire des conflits entre Empires, et l’essentiel du savoir « non chrétien » est conservé dans la bibliothèque du temple de Sérapis. que les chrétiens saccagent donc, en 391. Hypathie a vécu ces moments de destruction, sans doute avec une infinie tristesse.

 

Après le fameux épisode de la mort de Cléopâtre, ce sont les romains qui dominent. On sait que les romains se considèrent comme héritiers du monde grec, ils continuent donc de travailler à la grandeur d’Alexandrie. Les chrétiens y sont présents dès la fin du premier siècle. A la fin du 4eme siècle, l’Empire Romain étant trop grand, on sépare l’Orient de l’Occident. Alexandrie se retrouve sous la tutelle de Constantinople, mais c’est la seconde ville de l’Empire d’Orient, où siège le Préfet d’Egypte.

 

Après la conversion de Constantin, les frictions apparaissent entre autorité ecclésiastique et pouvoir politique. Le premier voulant soumettre le second, encore sensible au paganisme d’une partie des élites.  Mais les chrétiens sont tout de même très occupés par leurs propres querelles, entre arianistes et nicéens.  Les disciples d’Arius pensent que Dieu et son fils n’ont pas la même substance.  S’ensuit une très longue controverse, et les ariens disparaîtront, non sans avoir été dominants à certaines périodes (l’Empire Wisigoth était arien par exemple). Mais en 380 Théodose a tout de même marqué une étape décisive, en désignant le catholicisme, christianisme nicéen, comme religion officielle. C’est ainsi que la vindicte chrétienne va se tourner contre leurs anciens bourreaux, les païens. A Alexandrie, en 391, forts du soutien qu’ils ressentent chez Théodose, ils envahissent, après une querelle prétexte, le temple de Sérapis, dieu de la Cité. Ils détruisent au passage un nombre important de manuscrits précieux. Théodose protège les païens contre l’extermination, mais leur reprend le temple. C’est un coup mortel.

 

On ne sait pas trop quel âge avait Hypathie quand elle est morte. Il y a plusieurs hypothèses. La fille de Théon le mathématicien vit au milieu des écrits, elle s’affirme ainsi philosophe, astronome, mathématicienne. Une exception pour l’époque, où l’on compte sur les doigts de la main les femmes qui parviennent à échapper à la relégation dans la sphère privée.  Elle fonde sa propre école, financée sur fonds publics, où elle enseigne la philosophie, commente Platon et Aristote, les stoïciens. Aucun de ses écrits n’a survécu mais on sait qu’elle a rédigé des traités scientifiques. C’était une philosophe à l’ancienne, vêtue du drap enroulé, se promenant dans Alexandrie et ne refusant pas d’improviser un commentaire de philosophie à qui l’interpellait. Alexandrie est aussi un foyer d’innovation technique, où l’on a travaillé sur l’air comprimé par exemple, dès cette époque. Hypathie, qui était empiriste, a elle-même fabriqué un astrolabe ou encore un système de mesure de la densité d’un liquide.

 

Mais qu’est-ce-que le néo platonisme de ce temps ? Ce n’est pas une philosophie qui a ma faveur, mais « la philosophie » a ma faveur sur les dogmes. Le platonisme a influencé des minorités chrétiennes, comme les gnostiques, combattus par l’Eglise. Mais il a aussi donné lieu à des réinterprétations philosophiques.  Au temps d’Hypathie, des principales branches de la philosophie grecque (platon Aristote, les stoïciens, les épicuriens), seul le Platonisme survit. Il se divise en deux polarités (plutôt que tendances, ces gens ne s’affrontant pas), l’une mystique, qui veut accéder aux « idées éternelles » par la magie, l’autre plus rationnelle, plus marquée par Aristote. La scientifique Hypathie est de ce côté. Elle va vers Platon, celui qui a dit à ses élèves « nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». La sagesse c’est d’abord le sens de la juste proportion. On doit mentionner le rôle majeur de Plotin. Qui au troisième siècle dirigea une école philosophique à Rome même. Les relations entre platonisme et christianisme sont complexes, il n’y a qu’à lire St Augustin pour s’en convaincre. Certains (à commencer par Nietzsche pour qui Socrate est le premier chrétien) considèrent que le platonisme est un ingrédient essentiel de la pensée de Jésus. Il est vrai que les rapports sont étroits.

 

On sait que Platon propose une philosophie fondée sur une hiérarchie. Au sommet, il y a l’Esprit, et plus on va vers le matériel, plus c’est la déchéance.  Les manichéismes s’en sont inspirés.  Le but du philosophe est de se rapprocher de l’Unicité de l’Esprit, comme le but des chrétiens est de sa rapprocher de Dieu. Les passions étant choses corporelles, elles doivent être repoussées au profit de l’activité de l’esprit, qui occupait totalement la chaste Hypathie. Il y a cet épisode où pour calmer l’amour pour elle d’un de ses élèves (elle était très belle), elle lui donna un foulard maculé de son sang menstruel, en lui disant « voila ce que tu trouves beau ». Dénoncer cette haine du corps sera la lutte impitoyable de Nietzsche contre les idéalistes, ces gens qui détestent le corps et donc la vie réelle, qu’ils qualifient de « nihilistes ».

 

Hypathie est d’Alexandrie et non d’Athènes. Son approche est philosophique, et elle ne donne pas dans le mysticisme. Aucune référence à un quelconque paganisme de type rituel ne lui est attaché. Elle ne semblait pas prendre part aux querelles religieuses. Dans son école, chrétiens et païens étudiaient ensemble, la philosophie était censée transcender ces différences. En cela, elle est émouvante, car elle est des derniers qui tentèrent de faire survivre l’esprit d’une pensée séculière, alors que le miracle athénien avait dépéri et que le traditionnel « je m’en foutisme » païen sur les croyances d’autrui était balayé par le monothéïsme.

 

Pourtant Hypatie n’est pas véritablement tuée au nom de ses options, mais au nom de la politique. Comme souvent nous voyons que les conflits religieux ne cachent que des chocs de pouvoir. Alors que le paganisme a été marginalisé, déjà, par la destruction du temple de Sérapis, l’évêque d’Alexandrie, Cyrille, un dur, est en conflit avec les juifs. Cela finit mal pour eux. Mais il y a un obstacle à la toute-puissance de l’évêque, c’est le Préfet certes baptisé, mais tolérant, équilibré, et très à l’écoute d’Hypathie dont il suit l’enseignement et à laquelle il demande conseil. Cyrille tend un guet-apens au Préfet, lui demandant de s’agenouiller devant les évangiles après avoir lu des passages évoquant l’interdiction aux femmes de commander ou d’enseigner. Le Préfet refuse, la scène tourne à l’émeute, le Préfet est blessé par un moine fanatique, qu’il fait exécuter, et que Cyrille déclare Saint. Hypathie est devenue le symbole d’un monde qui résiste encore à l’Eglise. Après une campagne de diffamation, elle est agressée, et sauvagement tuée, dans des circonstances qui varient selon les récits, mais qui semble affreuses. On crie au scandale, mais l’Empire chrétien efface l’ardoise.

 

La postérité utilisera Hypathie en fonction de ses propres intérêts. Des artistes protestants s’y identifièrent. Le romantisme, nostalgique de l’hellénisme, y fit allusion. Cas intéressant, le catholicisme essaya de créer une Sainte Catherine d’Alexandrie, très populaire, pour recouvrir son souvenir, mais elle n’a aucune réalité historique, et reprend les traits d’Hypathie. On la trouve chez Umberto Ecco (« Baudolino »), chez Corto Maltese, dans la bande dessinée. Le féminisme la célèbre comme femme émancipée (oubliant son puritanisme et le fait qu’elle n’était nullement entourée de femmes).

 

Après Hypathie, il y eut certes des Christine de Pisan, des femmes de lettres, comme Mme de Lafayette (qui ne signait pas, toutefois), mais pour retrouver des femmes audacieuses comme elles en matière de prétention à uns avoir universel, on doit chercher chez certaines souveraines, ou aller jusqu’aux Lumières, chez Emilie du Châtelet, dont l’ami Voltaire rendit hommage à Hypatie d’ailleurs.

Pour terminer, citons un poème de Leconte de Lisle, certes pompeux, qui lui est consacré :

« Les dieux sont en poussière et la terre est muette ;

Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté

Dors ! Mais vivante en lui, chante au cœur du poète

L’hymne mélodieux de sa Sainte beauté ».

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L’enfer C’est Quand Le Réel N’est Plus Que Rationnel – « La Dialectique De La Raison », Max Horkheimer, Theodor W Adorno

intro-small200Adorno et Horkeimer, fondateurs de l’Ecole philosophique de Francfort, ont été biberonnés à Marx, mais aussi à Hegel et à Freud. Ils sont d’une génération qui constate la défaite de la révolution socialiste pendant la première moitié du XXème siècle, particulièrement la capitulation socialiste en allemagne, et la répression des spartakistes.

Pourquoi les dominés n’accomplissent pas ce qu’ils sont censés accomplir , leur rôle de fossoyeur du capitalisme, qui les produits lui-même? C’est la question qui les hantera, et elle est toujours valable.

Pourquoi est-ce de la société la plus éduquée et industrialisée que surgit le nazisme ? Quand ils émigrent aux Etats-Unis pour éviter la mort, ils se penchent sur ce qui est arrivé à leur pays d’origine, gardant en tête deux idées. Celle de Marx, parlant d’aliénation. Celle de Georgy Lukacs, un intellectuel et révolutionnaire hongrois d’une importance immense, aussi bien pour la pensée politique que pour l’analyse littéraire, qui forgea le concept de « réification ».  On ne comprend pas Guy Debord, sans comprendre le concept de réification explicité dans « Histoire et conscience de classe », un livre majeur (et obscur aussi).

C’est en somme parce que nous sommes transformés en choses que nous ne pouvons pas nous libérer, et que tout discours de libération est sous la banquise de la domination.

En produisant la consommation, l’on produit des consommateurs, en transformant tout en marchandise, on transforme les rapports humains en rapports marchands.

La forcé du système ce n’est pas le discours politique qui le soutient, devenu presque inutile, ce sont les choses telles qu’elles vont et auxquelles nous nous intégrons nécessairement, et qui sont réalisées au nom de la rationalité. Ce rationnel nous fonde en tant que modernes. Nous ne pouvons pas nous insurger contre ce qui nous fonde.  Le piège se referme. La critique participe des fondamentaux de ce qu’elle critique, elle n’a donc aucune chance de triompher.

A la fin de la guerre, les deux compères mettent un point final à ce livre « La dialectique de la raison », qui explique le désastre hitlérien, non pas comme échappée de la raison, mais comme résultat de sa propre évolution. Ce que d’autres, comme les surréalistes, avaient aussi compris à leur façon, pour le premier conflit mondial. Ils ont conscience des persécutions antisémites, mais ne connaissent pas encore l’existence des chambres à gaz. Adorno en sera tellement marqué qu’il se demandera s’il est encore possible de penser ou d’écrire un poème après ça.

« La dialectique de la raison » n’est pas une oeuvre facile d’accès. Il est plus aisé d’accéder à la pensée de Francfort par « L’homme unidimensionnel » de Marcuse, comme eux émigré aux Etats-Unis, et dont le propos est très proche de celui-ci. Il reste que par son influence indirecte, ce livre est un des plus importants essais du siècle dernier.

La défaite de la Raison face à l’hystérie fasciste ne doit pas être cherchée ailleurs que dans la Raison elle-même. Telle est la thèse défendue. La Raison doit donc se remettre en cause dans sa prétention totalisante et calculatrice. Pour nous montrer ce mouvement qui conduit la raison à sa propre impasse, les auteurs vont pratiquer d’immenses détours, en relisantl’Odyssée, en passant par Sade, Kant, et en s’intéressant particulièrement à l’industrie culturelle en expansion à leur époque. Ils finissent par raccorder l’antisémitisme, étudié spécifiquement, à leur réflexion.

« Les Lumières » voulaient en finir avec l’obscurantisme, donc la vision magique de la vie. Dans ce combat, la Raison a aussi affronté la vieille métaphysique, celle de Platon par exemple.  Elle se tourne vers la matière, et sa domination absolue. Francis Bacon (le penseur anglais, pas le peintre…) en est le théoricien le plus direct. Pour lui il s’agit de soumettre le monde à l’Empire total de la raison, ce qui sera la tâche de la bourgeoisie. Il y a ainsi un germe totalitaire dans la raison. Pour maîtriser le monde, on l’aborde avec des équivalences, des quantités comparables, on le rend abstrait. Le monde se voit donc nivelé, aplani. Tout doit être contrôlé et prévisible et tout le sera, tel est le projet. Alors que la raison était censée se distinguer du destin des Anciens, de la Tragédie, en réalité elle en reproduit la logique de l’inéluctable. Puisque tout est raisonnable, tout est déterminable. Pourquoi cette fureur ? Parce que nous avons peur, et que les dieux n’ont pas apaisé cette peur, la raison doit donc tout intégrer pour que plus rien d’inconnu ne subsiste.

Donc, c’est très important, le mythe n’a pas disparu, il a envahi le profane. La raison est devenue à elle-même son propre mythe. Jusqu’à quand ?

Jusqu’à la mort climatique ?

On en vient à Homère, et déjà l’aventure de la raison commence, trois millénaires avant JC. Dans un passage, les Sirènes tentent de piéger Ulysse, mais celui-ci est averti. Les Sirènes, c’est le monde d’avant, magique. Il donne des bouchons de cire à ses marins, aux travailleurs, pour qu’ils fassent leur travail sans entendre l’appel du passé animiste.  Les rameurs d’Ulysse sont les individus modernes, incapables d’entendre autre chose que ce qu’on leur fournit. Tout Homère narre la fuite des hommes devant les dieux. Ulysse survit, contre les pièges, sa malice est supérieure à tout destin, il rentre contre vents et marées, et tous les pièges des pulsions animales. Homère écrit une épopée, déjà, et plus un mythe. Ulysse, propriétaire foncier, qui fait travailler les autres, est une prophétie du bourgeois.

Sade touche juste, car il met en scène la raison du monde qu’il aperçoit, une vie où tout est organisé (classé disait Barthes), programmé, « 120 journées », et rien n’est inutile. Tous établissent une relation aux autres rationnelle, calculatrice.  Le romantisme, cette tentative sans espoir, dut succomber devant la puissance de la raison soutenue par les machines. Mais ce n’est pas l’amour romantique, seulement, qui succombe, mais tout amour, « car aucun amour ne peut tenir devant la raison ». Chez Sade, les personnages démystifient absolument tout, car la société bourgeoise qui triomphe envoie valser tous les mythes.

Plus tard l’industrie culturelle passe toute la réalité à son tamis, industriel, justement. Rien ne lui échappe, elle s’empare entièrement de l’imaginaire. La plupart du temps, on sait comment le film se finira, et cela apparaît normal, morne mais normal, car rationnel.  Les loisirs sont le prolongement du travail, ils sont là pour permettre de retourner ensuite au travail, ils en sont donc partie prenante, et sont conçus avec la même rationalité que l’univers du travail. C’est la même logique de standardisation qui opère au travail et dans la conception des produits culturels. Ainsi,en allant au loisir, le travailleur s’adapte à son travail, il y apprend à quoi il doit se conformer. Il a le droit ne pas aimer, certes, les normes de son temps qui ne laissent pas le choix, mais s’il n’aime pas, il sera exclu de la société. Cette industrie ne sublime rien, elle donne aux spectateurs la leçon de frustration nécessaire, suggérant l’érotisme mais ne le donnant pas. On assiste à l’industrialisation de la culture, et donc à l’intellectualisation du divertissement.

« S’amuser signifie être d’accord ».

La société de loisirs industralisée produit un consentement sans précédent, parce qu’elle neutralise toute opposition véritable, qui n’est que superficielle, de pure opinion, et participe donc du monde qu’elle critique. Le comportement de Philippe Poutou, désinvolte, sur un débat présidentiel, est une pièce du spectacle, où il tient son rôle. Aimer un film, aujourd’hui, pour les fans, c’est s’intéresser à son nombre d’entrées, à son budget, carla réalité de ce monde est le rationnel de ce monde, qui n’est plus questionné que de l’en dedans. Et pourquoi s’y intéresser ? (le mot « pourquoi » enferme déjà dans la raison calculatrice), alors qu’on pourrait juste en lire un résumé, utile pour les conversations.La publicité est devenu un langage structurant de toute expression culturelle. Le langage en est profondément affecté, les mots ne signifient plus, ils « désignent« , sont soumis à l’utilitarisme rationnel. Le langage, soumis à l’ordre standardisé marchand, ne peut accueillir que de la conformité. On ne peut penser qu’avec les termes du langage imposé à tous par les médias de masse.

Si je m’inscris aujourd’hui dans une école de commerce, j’apprends le « rationnel » de l’économie, on m’explique qu’il faut utiliser les neurosciences pour manager, qu’il est rationnel de remplacer des hommes des machines. On m’apprend des mots qui expriment le règne de la raison dominant le monde, comme « performance », « compétitivité », « flexibilité », « parties prenantes », « redevabilité ». Je ne suis pas un mauvais bougre, mais je suis un être de raison et pas un philosophe critique, donc j’adhère au rationnel pour survivre, et le réel n’est plus que ce rationnel économique qui se déploie. Le réel est donc rationnel et le rationnel réel. Alorsj’applique dans le management des techniques de manipulation, mais je ne suis pas pervers, je ne sais pas ce que j’accomplis parce que je ne sais que me conformer au réel, celui-ci étant fonctionnel.

Seule la philosophie critique me conduirait à interroger les mots dans leur substance. La poésie, en opérant un glissement du sens, pourrait me montrer l’étrangeté de ce monde se prétendant l’incarnat rationnel. D’ici là, j’use des mots comme des outils, ils deviennent l’équivalent d’un marteau ou d’une pince, je ne questionne pas la substance d’un marteau quand je le prends en main. On me dit « capital humain », ce qui assimile l’humain à un stock, mais je ne l’interroge pas plus que si on me dit « tarte aux fraises ». Ma raison essaie de se conformer à la raison du monde. En même temps, je ne suis pas empli de haine et de ressentiment, pas forcément, alors je cherche comment faire, je dis bonjour, j’organise un repas de noel au travail, mais je ne remets jamais en cause le fondement de cette vie rationnelle à laquelle j’ai du m’adapter.

Tel est le résultat du triomphe de la raison qui devait nous émanciper : l’idéologie est le « monde comme tel ». Nos aînés du début du XXeme vivaient déjà dans une société où tout devait servir, ou tout avait valeur d’échange. Leur rapport au monde était structuré par la raison marchande. Le fascisme n’a été que le point culminant de la raison dans sa bascule totalitaire, alors que ses leaders ont prôné l’irrationnel, en réalité leur cible était la possibilité même de penser contre la totalité. La standardisation atteint, dans le mimétisme et l’uniformité nazie, un sommet.

L’antisémitisme est le comble de la paranoïa, de la projection sur un objet extérieur de la saleté qu’on a en soi, de la haine de soi. Le nazisme permet cela, comme un système rationnel de purge.

Mais comment aurait-on pu résister alors que toute pensée non fonctionnelle, non utilitaire, a été abolie par la rationalisation marchande ? Pour faire un retour critique sur sa propre paranaoîa, il faut pouvoir disposer d’une faculté de penser qui outrepasse largement la pensée instrumentale à laquelle on a éduqué les masses pendant toute l’ère bourgeoise.

En même temps, la morale est devenue sans signification, au delà de ses proclamations, puisqu’il n’y a plus d’enjeu moral précisément. Le seul enjeu est d’être fonctionnel dans la machinerie, la responsabilité morale est ainsi dissoute. Ce qui compte, c’est que ça fonctionne. Les trains doivent partir à l’heure, ce qui est impardonnable, c’est qu’ils ne partent pas à l’heure. Les hommes européens des années trente et quarante ont appris à penser à partir de notices. Et ils ont continué. Le juif était la cible parfaite de l’implacable marche vers l’identique. A ce titre, la shoah est le point culminant d’une entreprise de normalisation rationnelle.

Oh oui, il y avait avant Hitler la démocratie, et le choix, mais le choix de quoi ? Du semblable.

 

On sort du livre en se disant qu’il n’y a aucune issue, et c’est vrai que ces auteurs n’éludent pas la déséspérance.

Pourtant que pouvons-nous en faire ?

Déjà pouvons-nous considérer qu’il est vital de refuser que tout soit intégré. Ce qui est singulier est précieux. La totalité doit être repoussée. Nous pouvons aussi cesser de penser à la raison modernisatrice en la mythifiant. En considérant que la voie est qu’elle domine tout, et nous entraîne dans son sillage adaptatif. Le livre cite Hamlet et son hésitation, ainsi que le temps perdu. Telles sont les expériences humaines qui doivent être préservées.

Il est nécessaire, absolument, de s’efforcer à penser contre soi-même, à s’imposer une dialectique de la raison. Quand nous utilisons des idées, des concepts, nous devons garder à l’esprit qu’ils écrasent d’autres concepts, qu’ils risquent de les éliminer. Or, le possible doit être sauvegardé par la pensée. Ainsi l’utopie, par exemple, ne doit pas se hâter de préciser ses formes, ou elle risque de reproduire l’infernale course de la raison totalisante après elle-même.

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Comment Un Monde Est Englouti Mais Laisse Trace – Chronique Des Derniers Païens-Pierre Juvin

ob_4c736c_sol-invictus« Aujourd’hui, guère moins ignorants ni moins démunis, nous sommes de surcroît perdus dans un monde hors de l’échelle humaine, né dans une explosion, lancé dans un mouvement vertigineux et destiné à périr. Devant lui, les vastes palais de l’Olympe paraissent infimes. Ils ne retrouvent leur grandeur que ramenés à notre taille – mais c’est au prix de leur divinité ».

 

L’Histoire est écrite par les vainqueurs, mais elle est tout aussi passionnante du côté des perdants. J’avais été ébloui par le livre « Effondrement » de Jared Diamond, qui évoquait les conditions de disparition de nombreuses civilisations, conditions que nous sommes activement en train de mettre en place. Je cherchais un bon ouvrage sur la fin du paganisme après la conversion de l’Empereur Constantin, et je l’ai trouvé avec le maître Livre de Pierre Chuvin« Chronique des derniers païens, La disparition du paganisme dans l’Empire Romain du règne de Constantin à celui de Justinien » (difficile à trouver malheureusement). Nous savons que le christianisme commence après la mort de Jésus, mais nous ne pouvons pas dire quel a été le dernier paîen et nous ne le saurons jamais. Il a pourtant du exister. Quelle conscience les derniers des derniers avaient de leur destinée ? Peut-être ne se rendaient-ils pas compte de ce qu’ils vivaient. Leur conception de l’Histoire n’était pas la nôtre.

 

L’extinction n’a pas été soudaine, et il y a donc une Histoire propre du paganisme déclinant. Le fait de ne plus être religion officielle a du conduire les païens à s’adapter. Constantin adopte la foi chrétienne puis décide de mesures de tolérance, à vrai dire extraordinaires à les relire, puis un demi siècle plus tard, un empereur philosophe, Julien (son pamphlet contre « les nazaréens » vaut le détour), tente une restauration, éphémère, et c’est au milieu du sixième siècle que Justinien décide des mesures drastiques contre le paganisme l’interdisant purement et simplement. Mais nous avons des preuves de répression postérieures, donc d’une certaine persistance. Le fil n’a pas été tout à fait coupé, puisque la Renaissance est notamment inaugurée par les influences néo platoniciennes, qu’il a bien fallu sauvegarder.

Le païen, étymologiquement, c’est l’homme du coin, le paysan. L’homme de cette terre. Et tel était le paganisme : une incroyable mosaïque inédite de croyances et de rites attachés à un territoire, tournés vers la protection des cités et la fertilité des terres. Pour le monde romain, chacun a reçu une part de message de la divinité, et si ce monde est cruel il n’est pas fanatique religieusement. L’éloignement des autres, étrangement, crée la tolérance. Cela rappelle Nietzsche, qui prône de préférer son lointain à son prochain. On étouffe son prochain. C’est ce que feront les chrétiens, réprimant tout ce qui ne les rejoignait pas.

Paradoxalement, la divine surprise pour les chrétiens, de l’accès au rang de religion officielle, vient après une séquence de répression furieuse contre eux. Paul Veyne a raconté, pour ceux que ça intéresse, la conversion de Constantin et ses possibles motifs (« Comment notre monde est devenu chrétien »). Elle est précédée d’un mouvement de division dans l’Eglise, sur la question, longtemps ouverte, de la nature du Christ, et par un virage stratégique des chrétiens, montrant leur soumission à l’Empire plus explicitement. Ce Constantin est tout de même un drôle de type. Il a d’abord une vision d’Appolon, puis un peu plus tard, à la bataille du pont de Milvius, de la croix dans le ciel (une autre version parle d’un songe). Enfin, il était sujet aux visions. Avec son collègue empereur d’orient il rédige un texte incroyablement précurseur dans l’histoire de l’humanité. L »édit reconnait « le droit de suivre la religion qui lui convient le mieux » à chacun et une « liberté » « complète » en ce domaine. Ensuite, il ménage les uns et les autres, se sert de la formule « Sol Invictus » tout en assumant son rôle de chef des chrétiens. Cependant, il prend quelques mesures anti païennes, comme de mettre hors la loi la magie qui veut porter atteinte à autrui, ce qui semble logique, mais servira de base à une répression plus large ensuite. Il réprima aussi des temples où l’on pratiquait manifestement des agissements contraire aux moeurs catholiques comme on dit aujourd’hui.

Au siècle suivant, les chrétiens sont occupés à se déchirer, soutenus par l’orient d’un côté, l’occident, de l’autre, entre ariens et futurs romains (toujours à propos de la nature du Christ). Julien l’Apostat, règne, pour quelques mois, et fait relever des temples qu’on a saccagés ici et là dans  l’Empire, et attaque les chrétiens au portefeuille. Il essaie de contre attaquer en relançant les grands prêtres païens, en copiant la charité. Mais le paganisme de Julien est un peu élitiste, et ne parvient pas à de grands résultats dans le peuple. Julien meurt précocément et il n’aura obenu qu’un délai de tranquillité pour le paganisme.

Au début, ce qui est reproché, c’est la divination, et ses usages politiques (qui règnera, qui est appelé à périr). Les pouvoirs politiques local et central ne supportent plus ces pratiques, et les punissent. Antioche, suite à des procès, est purgée de ses païens et de ses textes non chrétiens. Mais la situation est très contradictoire, les empereurs apprécient les soutiens en leur faveur sous les formes païennes, certains chrétiens subissent encore le joug symbolique des signes interprétés par les païens. A la fin du 4eme siècle, toutefois, la déferlante répressive s’abat. Un homme, Saint Ambroise de Milan(auquel Patrick Boucheron, historien au colllège de france, vient de consacrer un livre), n‘y est pas pour rien. Il a l’oreille de l’empereur Gracien et obient qu’on coupe les subsides aux prêtres païens. Malgré les ripostes intellectuelles (les païens ayant dans leurs rangs des belles plumes), la machine est lancée. Les évêques font détruire les temples. Les chrétiens et leur clergé intermédiaire sèment les troubles, et le pouvoir politique et religieux de haut niveau laissent faire, sans s’en prendre à la haute élite païenne.

Théodose renforce alors la répression. En fait, le catholicisme, s’emballant d’abord contre des dissidents, les ariens, ou des hérétiques comme les manichéens, prend le pli de l’intolérance, et se retourne contre le paganisme.  Les sacrifices, la fréquentation des temples, et même regarder les statues, tout cela devient prohibé. Le paganisme est renvoyé à l’intime. A chaque défaite, le fait que les dieux ne réagissent pas, désempare les païens et facilite les conversions, plus ou moins enthousiastes. En 392, un usurpateur païen prend le pouvoir et il est défait par Théodose d’Orient lors d’une bataille opposant les étendards d’Hercule et ceux de la Croix, les païens sont écrasés. « Les officiants des anciens cultes n’étaient plus que des amuseurs forains« . La destruction des temples devient une politique impériale, et on coupe les arbres sacrés.

Vient l’évènement, considéré parfois comme la fin de Rome, à savoir sa mise à sac par les Wisigoths. Un signe que les païens ont pu interpréter comme un acte des Dieux. Mais ce n’est pas pour autant que les chrétiens cessent de pousser l’avantage. Il y a par exemple le cas d’Hypathie, non pas pretresse païenne, mais philosophe platonicienne, figure très respectée d’Alexandrie, énseignante auprès de chrétiens comme de païens, qui est assassinée de manière atroce par les chrétiens, prise malgré elle dans la querelle entre le Préfet qui avait été son élève et l’évêque (Rachel Weisz l’incarne dans un film). Les païens, qui subsistaient dans les cercles du pouvoir sont écartés, ou convertis, puis la tendance se diffuse à toute l’administration. Le 5eme siècle achevé, le paganisme a pour seul refuge la sphère intellectuelle, et l’enseignement. A Athènes subsiste un paganisme contemplatif, dont le philosophe Proclos est une figure. Le paganisme conserve un attrait culturel, qui ressort chez des auteurs chrétiens. Et de l’autre côté, il devient clandestin et marginal, livré à des mages peu scrupuleux.

L’Empire d’Occident est défait. C’est le temps des Rois, ariens ou catholiques. Les païens ne se remettront jamais d’avoir perdu leur place de religion d’Etat. Un siècle après les lois de Théodose en finissant juridiquement avec lui, le paganisme n’existe plus que comme survivance culturelle, esthétique, et chez des paysans qui continuent d’exercer leurs rites, et sont peu à peu réduits. Justinien, bâtisseur de Sainte Sophie, porte le coup de grâce en décrétant le baptême obligatoire et en épurant l’enseignement. et fait symbolique de haute portée, il ferme l’école platonicienne d’Athènes. Les philosophes tentent de se réfugier à l’extérieur de l’Empire où ils ne prospèrent pas. A Harrân, près de la frontière perse, une école est refondée. Elle subsistera jusqu’au 11ième siècle, mais elle a joué sans doute un rôle essentiel dans la protection des textes qui retransiteront par l’Andalousie, avant d’infuser la Renaissance. A la fin du 6ème siècle, il est encore question dans les chroniques de procès, de liquidation de poches païennes, comme la plaine de la Beeka. On parle d’une Ile, où le culte persiste jusqu’au 9eme siècle.

De quoi est tissé ce paganisme tardif ? qui est laminé après Constantin ? D’une vaste culture livresque, philosophique et « magique », très diverse. Un livre sacré, perdu, fut « Les oracles chaldaïques« , écris en vers, écrit sous Marc-Aurèle. On réinterprète de manière mystique les textes d’Homère et de Virgile. La haute culture des païens leur a permis de tenir un temps dans les cercles de l’administration de haut niveau. Les conversions « sages » des intellectuels, encore imprégnés de l’ancienne culture, ont sans doute évité de plus grands massacres et des guerres de religion à grande échelle.

Le paganisme n’était pas un libéralisme culturel, comme le rappelle la mort de Socrate, mais plutôt une mosaïque d’affiliations qui ne posait pas de souci de cohabitation. A cette pluralité répond une diversité de la politique de conversion, par la force ou la prédication. Mais ce qui est le plus difficile est de faire comprendre à un néo chrétien qu’il doit abandonner des coutumes.

Quant aux cultes, ils sont mutants, ils voyagent, sont réinterprétés, comme les dieux eux-mêmes. Le paganisme a tendance à évoluer vers un monothéïsme au voisinage des chrétiens, d’où le rôle éminent du Soleil. Némesis, déesse de la Justice, occupa aussi un rôle important. L’auteur évoque les fêtes d’Eleusis, le culte de MIthra, ou encore le culte de Cybèle, qui paradoxalement, malgré son caractère sanglant, fut plus résistant alors que les sacrifices étaient interdits (le rite comporte une douche… De sang de taureau).

Le culte, expulsé des temples et de l’espace public a évolué du sacrifice au repas de famille et à la prière. Les oracles disparaissent, et la divination emprunte des formes diaphanes, comme lire dans les nuages. Les chrétiens ont détruit les statues, aussi bien pour des raisons religieuses que pour en récupérer le matériau précieux.

Dans le paganisme clandestin, les cultes n’ont pas toujours gardé le meilleur, et il y eut des procès pour sacrifice humain.

On doit ditsinguer magie, qui cherche à obliger les dieux, et théurgie, qui rend hommage et invoque. On invoque même Platon, ou Achille… On utilise des communicateurs avec les Dieux, comme des toupies en or et saphir.

Le paganisme n’est pas mort sans laisser de trace. Il a infusé le christianisme qui en a repris des fêtes, renommées. La souplesse du paganisme a permis cette réappropriation; les peuples ne renonçant pas aussi aisément à leurs coutumes. Les légendes de fondation des villes subsistent. Sainte Agathe est un des noms anciens d’Isis. C’est par la voie profane que le paganisme a influencé le monde qu’il quittait. Où fut la dernière grotte où l’on a célébré le culte ? Quels furent les sentiments de ces derniers qui malgré tout persistaient, considérant que tous les autres étaient dans l’erreur ? Nous ne saurions le savoir. Car bien avant la disparition, l’Histoire des derniers païens nous est parvenue par les chrétiens, qui monopolisaient la transmission.

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Les Révolutions De Demain Seront Benjaminiennes – Sur Le Concept D’Histoire – Walter Benjamin

benjiOn le sait, il était interdit aux juifs de prédire l’avenir. La Torah et la prière leur enseignent par contre la remémoration. Pour eux la remémoration désenchantait l’avenir auquel ont succombé ceux qui cherchent instruction chez les devins. Mais pour les juifs l’avenir ne devient pas néanmoins un temps homogène et vide. Car en lui chaque seconde était la porte étroite par laquelle pouvait passer le Messie« .

 

Nous sommes pris en tenaille entre les réactionnaires du tout était mieux avant, et les « progressistes », pour lesquels le cours du monde est le réel, et ce réel est rationnel. On doit s’adapter et se taire.

 

Ce n’est pas nouveau. Ce clivage existe depuis que l’idée du Progrès a été inventée.

 

Il y a un homme singulier s’il en était, qui dans un désespoir croissant, qui le conduira à l’exil en France, puis au suicide à Port-Bou, convaincu qu’il était d’être rattrapé par les nazis, et épuisé, a essayé, avec son bagage culturel bigarré, de surmonter ce faux dilemme. C’est l’attachant et inspirant Walter Benjamin, qui n’a guère publié de son vivant, mais a profondément marqué ceux qui l’ont connu (voir par exemple le long portrait, touchant, que lui consacre son amie Hannah Arendt, dans sa galeries de portraits, « Vies politiques« ). « Benji  » a eu une grande influence sur la philosophie d’après-guerre.

 

A l’heure où la notion de « progressisme » est monopolisée par des gens qui tentent d’en revenir au contrat de louage du travailleur, et filent tout droit vers la destruction du monde par dépendance à la marchandise, nous pouvons nous demander, plus que jamais, si le clivage progressiste/conservateur a le moindre sens, s’il ne contribue pas à nous empêcher de penser clairement. Et Walter Benjamin, à cet égard, tombe à pic.

 

En 1940, au bord du gouffre, il écrit un petit texte, que j’ouvre de temps en temps, qui traîne dans ma bibliothèque, titré « Sur le concept d’Histoire ». Et qui mérite d’être médité et relu.

 

L’étrangeté de Benji ne se comprend que dans sa maturation dans un contexte très particulier, écrasé par les nazis ou exilé. C’est un pur produit de cette fameuse « mittle europa » qui a produit des génies au début du XXème siècle, et d’une certaine judéité de gauche ou tout au moins rétive au conservatisme (qui était antisémite, de toute façon), qui se retrouve chez Rosa Luxembourg, entre autres, mais aussi Kafka, ou un autre inspirateur de l’Ecole de Francfort, Lukacs. Ces gens parlent allemand, circulent entre Prague, Berlin, Vienne, se connaissent. Ils étudient la philosophie, discutent avec les courants sionistes, ont une éducation religieuse, mais adhèrent au socialisme. A un socialisme non autoritaire, fréquemment. La démocratie leur parait un moyen d’émancipation des juifs, et les Etats, ils s’en méfient évidemment. Benji se lie notamment avec ce qu’on appellera l’Ecole de Francfort, et son esprit rôdera dans leurs écrits ultérieurs, comme un fantôme. Benji a aussi un rapport particulier avec la France, via Baudelaire, et son amour des passages parisiens . Je ne vais pas développer sur sa personne et son œuvre, ce serait très long, mais sachez par exemple qu’il est incontournable pour penser la culture moderne, avec ses écrits sur l’œuvre d’art à l’âge de leur reproduction technique de masse (et qu’on ne peut pas saisir Wharol sans avoir lu Benjamin).

 

Benji » (comme l’appelle Arendt)a été gagné au marxisme. Mais comme d’autres penseurs de ce bouillon culturel juif d’Europe centrale, il l’emmène ailleurs, en dehors de l’orthodoxie aux deux visages stalinien et « social démocrate » (au sens post union sacrée de la guerre de 14).  Ainsi, il est le premier philosophe, devant l’évidence des années 30, à ne pas voir là une « ruse de la raison », qui annonce la révolution (Hitler annonçait la révolution communiste sur son échec, selon les communistes allemands staliniens), mais il est conduit à remettre en cause ou à reformater la philosophie de l’Histoire marxiste, héritée largement de Hegel pour qui la »Raison » se cherchait dans l’Histoire, comme dans une grande dissertation qui finirait par une conclusion où tout serait réconcilié. Hegel pensait que cette synthèse était l’Etat prussien… Et Marx le communisme. Pour Benji, le matérialisme historique doit se débarrasser de son squelette théologique qui cherche à tout justifier au nom d’une logique de l’Histoire linéaire, passive, vide finalement.

 

Pour lui cette affaire de Progrès, ça ne tient pas. Et fidèle à la tradition juive, il parle par allégories (comme Maïmonide le jugeait nécessaire pour toucher des vérités). Benji, fils de bourgeois, à qui l’on menace sans cesse de couper les vivres parce qu’il ne fait que lire, écrire, et accumuler un nombre insensé d’ouvrages, sans réussir de carrière universitaire, considère que le progrès est une idée de bourgeois, et que ses amis marxistes devraient s’en délester.

Que propose t-il à la place ?

D’abord, il se tourne vers le passé (ce qui fait que certains gens de droite, comme Finkielkraut, passéiste et nostalgique, aiment Benjamin), et voit le devoir révolutionnaire comme lié à une rédemption des luttes du passé. Il songe aux morts sur les barricades parisiennes. Ce n’est pas la théorisation d’un « devoir de mémoire » comme aujourd’hui, mais de faire justice de ce qui s’est passé. Ainsi les révolutionnaires ont une tâche messianique, qui le rattache à sa culture d’origine. Mélancoliquement, romantiquement, Benji ne parle pas de « lendemains qui chantent », mais au contraire illumine le passé par le regard inspiré de ceux qui le regardent et reprennent le flambeau.

 

On voit qu’à la vision linéaire du « progressisme » libéral ou marxiste, il oppose une vision du temps beaucoup plus complexe, où présent, passé, futur, dansent ensemble. Le passé est un enjeu de lutte indissociable du présent et du futur.  » À chaque époque il faut tenter d’arracher derechef la tradition au conformisme qui veut s’emparer d’elle (…) Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance n’échoit qu’à l’historiographe parfaitement convaincu ,devant l’ennemi, s’il vainc, mêmes les morts ne seront point en sécurité ».

 

Nous en venons à sa fameuse allégorie de l’Ange de l’Histoire. Il s’inspire d’un tableau de Paul Klee (souvent en couverture des éditions du texte), où l’on voit un Ange. En lui il voit un Ange de l’Histoire, qui regarde les montagnes de morts accumulées par l’Histoire, les injustices, les guerres, les répressions. Il n’en détache pas son regard. C’est une vision tragique de l’Histoire, mais réaliste. Benjamin a cette phrase un peu glaçante mais véritablement tragique :

 

« il n’y a pas un document de la civilisation qui, simultanément, ne le soit de la barbarie ». L’Histoire est écrite et véhiculée par les vainqueurs.

 

Cette phrase est aussi à méditer par les simplificateurs de l’Histoire et les manichéens moraux. Car, oui, tout ce qui nous paraît illuminer le passé, a sa part de victime.

 

Mais un vent souffle dans ses ailes, et le repousse, c’est le vent du « Progrès ». On est loin d’une vision irénique du progrès linéaire. Le temps est l’expression de notre avancée, certes, mais il ne révèle pour le moment que des monceaux de cadavres. Et le temps s’écoule, l’Ange ne s’arrête jamais pour soulager les souffrances, mais le vent l’emporte et déroule le même spectacle (pour les années qui suivent son texte, on peut dire qu’il a vu juste !).

 

Je disais que l’Ecole de Francfort avait été hantée par Benjamin. La première manifestation en est qu’elle a analysé le fascisme et le nazisme, non comme des régressions, mais comme des produits inédits de la modernité et des chemins pris par la Raison (ce que disaient aussi les surréalistes après la première guerre mondiale, sur la boucherie 14-18). Adorno, ami proche de Walter, insiste sur ce point. C’est un pays cultivé, moderne, qui a enfanté Hitler, et ce n’est pas du tout fortuit. A partir de là, ces penseurs vont penser le totalitarisme comme un phénomène moderne.

 

La révolution alors, n’est pas réalisée au nom du meilleur des mondes attendu, programmé, mais – comme elle commence aujourd’hui même à être appréhendée, ce qui est une prophétie remarquable de Benjamin sur le destin de la modernité – comme une opération de sauvetage contre la grande catastrophe. En son temps, le nazisme occupant l’Europe, en notre temps la destruction de la planète et de l’humanité par conséquent.

 

Benji a théorisé une position révolutionnaire anti progressiste, mais… Non réactionnaire. Celle qui émerge aujourdhui dans une synthèse entre la critique du capitalisme à son stade morbide et la conscience de la mortalité de l’éco système nécessaire à l’humain, semble s’inspîrer de Benjamin.

 

La conscience révolutionnaire de Benjamin puise sa force dans ce regard de l’Ange sur le passé. Dans le lien culturel, puissant, avec ce qui a été vécu, expérimenté, autrefois, et dont on se nourrit et tire les leçons (ce qui n’est pas le point fort de l’époque, certes, la transmission étant méprisée).

 

« Il existe une entente tacite entre les générations passées et la nôtre. Sur Terre nous avons été attendus. A nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention« .

 

C’est dans la colère de ce qu’on a fait aux nôtres que devrait se nourrir la force de renverser le monde, et non dans un « idéal » abstrait, sans consistance.

 

La révolution devient ainsi nécessaire, urgente, ne peut pas être différée par de savants calculs  sur la « mâturité » (ici Benji est du côté de Lénine ou du Che contre les Mencheviks), elle assume un certain pessimisme et même une mélancolie. Mais elle est synonyme de pure créativité, car rien n’est écrit d’avance. Rien n’est perdu d’avance. Le « Messie » (le peuple) passe par « la porte étroite« . Camille Desmoulins aux jardins des tuileries, puis on se déplace à la Bastille. Un homme s’immole, sur une place du Moyen-Orient, et tout bascule.

 

 » Une fois que la société sans classe était définie comme une tâche infinie, le temps homogène et vide se métamorphosait pour ainsi dire dans une antichambre dans laquelle on pouvait attendre avec plus ou moins de placidité l’arrivée d’une situation révolutionnaire. En réalité, il n’existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance révolutionnaire« 

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Avec le temps rien ne s’en va -Cold War-Pawel Pawlikowski

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C’est un cinéma d’abord esthétique que celui de Pavel Pawlikowski.

Ce qui l’intéresse manifestement est la beauté formelle, et il ne se prive pas de la créer, tout au long de ce film, « Cold War », triste comme une chanson de Billie Holliday (dont on entend « The man i love » brièvement, comme un coup de poignard qu’on s’inflige à soi-même, mais pourquoi ?). Chaque plan traduit une fascination contemplative pour la beauté insoupçonnée des mondes.

Mais de quoi s’agit-il ? D’un amour qui résiste au temps, et à tout. L’on y confirme, à travers cette histoire d’amour saisie par de brefs moments séparés parfois par des années, entre un musicien et une chanteuse qu’il découvre, deux polonais se rencontrant au moment de la chute du rideau de fer, que l’amour est une folie socialement admise, et que nul ne saurait vraiment en recenser les ingrédients. D’ailleurs le film ne le cherche pas, tout à sa vocation radicalement romantique.

Au passage, nous saisissons tout ce qu’il y a d’odieux dans le totalitarisme. C’est ce que montre Orwell dans « 1984″, il ne vous laisse rien de vivable. Vous ne pouvez pas chanter ce que vous voulez, vous ne pouvez pas vous aimer sans risquer des représailles au nom d’on ne sait quel calcul bureaucratique. C’est une colonisation infernale. Le totalitarisme, devenant despotisme après Kroutchev, a pris à la gorge des centaines de millions de gens de l’Est pendant ces décennies. comme un garrot. Le film rend tout à fait cette impression d’insupportable, alors que les deux artistes sont pourtant relativement choyés. Je ne comprends pas ceux qui mésestiment cette horreur qu’a été le pseudo « socialisme » réel, et en traitent les causes avec dilletantisme. Comment, de la révolte magnifique du jeune Marx, en est-on parvenu à ces horreurs se réclamant de lui ? Ce n’est pas simplement un putsch au bureau politique du PCUS qui l’explique, mais bien d’autres motifs, qui finalement n’ont jamais été évoqués, comme si cela arrangeait tout le monde de passer à autre chose. Les ennemis du communisme comme leurs idiots utiles d’alors.

Pourquoi ces deux-là s’aiment ? On ne sait pas et on ne peut pas le savoir. Mais on constate que leur amour est insubmersible, et finit toujours par avoir raison. La seule chose qui et verbalisée, sur cet amour, c’est qu’il est « à la folie« , qu’il est nécessairement sexuel car total, et quand le musicien entend la jeune chanteuse, la première fois, pour une audition d’une chorale officielle « populaire », il trouve qu’elle a « un truc« . Ce truc l’embarque à jamais, au point de risquer la mort, et de subir des années de prison, juste pour connaître une chance de la revoir. L’amour est une évidence. Qui se demande s’il aime, sans doute, n’aime pas. L’amour brise la façade entre signifiant et signifié. C’est ainsi qu’il est ce phénomène unique, il semble se situer avant toute chute dans ce monde perdu. Le film montre d’ailleurs cela, la chute de deux anges dans le monde réel de la guerre froide. Nous naissons de l’amour, nous allons en exil au langage, et connaissons l’amour, et puis nous mourrons, et certains espèrent que c’est pour retourner à l’amour. Des auteurs, comme Bataille, ont même pensé que l’instant de mort était un instant d’extase. Les martyres allaient en courant au bûcher à la rencontre de l’Amour promis par les textes.

Le défaut du film est que le choix de dépeindre un amour sur le long terme, avec de longues séparations, ne nous permet pas d’entrer dans la vibration entre ces deux personnes, d’assister véritablement au développement, au doute, aux contrastes de cet amour. Les différences se produisent par ruptures brutales, dont on constate qu’elles n’ont pas pu affecter l’amour. C’est comme si ces deux-là avaient contracté un virus à vie, accédé à un savoir livré d’un seul tenant, et plus rien ne sera modifiable. C’est un peu dommage, et frustrant, de les voir nous échapper, mais c’est peut-être aussi ce que le film veut nous dire, que cela nous échappe, et dans cette frustration nous devons peut-être accepter le message sur l’irréductible amoureux.

Un moment qui m’a interloqué est le moment, pour le coup assez développé, de leur vie à Paris, à St Germain, dans les caves de Jazz dans les années 50…. Qu’ils finissent par quitter pour la Pologne stalinienne, l’un après l’autre. Zula ne parvient pas à vivre cet amour à Paris. Qu’est ce que cela signifie ? On peut y voir l’effet d’une réalité sociale qui à un moment s’impose à la loi amoureuse, Zula ne parvient pas à s’intégrer dans cet univers de copinage hédoniste. Mais je suis tenté d’y voir autre chose. Tout le film, les deux personnages mènent une guerre, une autre guerre que la guerre froide, ils luttent pour pouvoir s’aimer. Mais que se passe t-il quand on n’a plus besoin de lutter ? On constate que fusionner est impossible. Même dans le flux de la musique et du chant partagés. Même dans la simplicité du noir et blanc qui adoucit les nuances tout en les avivant. On comprend alors le choix du noir et blanc. A Paris, l’un est attentif à sa carrière musicale fragile, et la nouvelle venue est appelée à s’y intégrer, mais s’il n’y a plus de mouchards, de chantâge, de menaces, on est bien obligé de constater que le monde est là, qu’il parasite, qu’une autre femme (Jeanne Balibar) a écrit une chanson pour Zula. L’absence d’oppression rend perceptible l’isolement de deux monades (la cave de Jazz s’appelle l’« Eclipse », évoquant sans doute le film d’Antonioni, om l’amour échoue). C’est alors que l’intensité folle de cet amour devient à elle-même sa propre ennemie. Le disque magnifique qu’ils commettent ensemble ne peut être qu’un « bâtard », car en réalité deux anges ne peuvent faire qu’un. Le romantisme a toujours été cela : la réponse à l’appel de la passion, et l’aveu de son propre échec inévitable. Pourtant, contre toute attente, le sentiment triomphe tout de même.  Presque, de guerre lasse.

 

 

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Croire À Tout Prix (Le Cas Raymond Abellio) – La Fin De L’ésotérisme – Raymond Abellio

ABELLIO

La croyance est un besoin puissant dans notre espèce. Elle aide les humains à tenir debout, elle les console, elle donne un sens à leur vie et au monde, et à leur place dans le monde. Qu’elle soit religieuse ou laïcisée. C’est pourquoi quand une personne perd la foi, elle a tendance, parfois, pour ne pas sombrer dans une sorte de chaos, à s’accrocher à une autre foi, qu’elle pense souvent très différente, mais qui ressemble par maints aspects à l’ancienne, car elle répond aux mêmes nécessités intimes. On quitte souvent un conjoint quand on en a trouvé un autre. C’est pareil pour les croyances.

 

De croyance en croyance

 

Nombre de maoïstes sont devenus bouddhistes, remplaçant une croyance par une autre, et restant dans une continuité de fascination avec l’Asie (l’ailleurs, ce qui n’est pas occidental, qui ne rappelle pas Auschwitz, le temps des parents de cette génération du baby boom). Un de leurs chefs, Benny Levy est devenu exégète biblique, tout comme il était exégète de Marx.

Songeons aussi à tous ceux qui ont perdu la foi sans s’accrocher à une foi assez puissante en recours. Par exemple Michel Recanatti, qui est l’objet d’un documentaire (« Mourir à trente ans ») de Romain Goupil (avant qu’il devienne fou à lier), jeune militant trotskyste se suicidant après la dissolution de son organisation, et les doutes. Certains, oui, ne retournent pas à la croyance, et s’en sortent. Par exemple Edgar Morin, un Sage.  Ils sont rares.

Pour beaucoup, la fin de la foi est un exil.  Robert Linhart, maoïste, auteur superbe d’un livre sur la vie en usine, a littéralement cessé de parler après la fin des illusions (il avait sans doute trop parlé pour rien avant), d’après un livre touchant de sa fille. Duras, après le communisme, sombre dans l’alcoolisme.  D’autres sont zélateurs dans le camp adverse de celui où ils zélaient. Répondant aux mêmes pulsions. Par exemple Daniel Cohen Bendit, passé du libertaire au libéral, avec le même aplomb. Roger Garaudy passe du stalinisme à la foi islamique, puis devient carrément révisionniste, avec toujours la recherche d’une vérité cachée. La parano stalinienne, la révélation, puis à nouveau la parano et la révélation minoritaire.

 

Pourquoi la Foi ? La Foi est la Vérité, et l’Amour. C’est ainsi toujours le regret du paradis perdu (de la vie intra uterine, unifiée sans doute, comme le pensent les psychanalystes). C’est ainsi que les croyances reprennent souvent le schéma d’une unité primitive, d’une division maudite, et puis d’une réconciliation. C’est la structure du christianisme comme celle du marxisme dans sa version « scientifique » aujourd’hui heureusement dépassée (ce qui ne veut pas dire que Marx est obsolète).En outre, avant même de retrouver l’unité, ce qui mettra fin à la croyance (après le communisme il n’y a plus besoin de parti communiste…), la croyance permet d’opérer des liens dans le désordre, et ainsi de conjurer l’angoisse, et de fonder l’espérance, et même la certitude. Pour laquelle se consacrer.

 

 

Raymond Abellio, de la croyance au marxisme scientifique, à la croyance ésotérique

 

Le cas de Raymond Abellio est très intéressant à décortiquer, et je m’y essaierai ici en utilisant un de ses livres, après sa « seconde naissance » comme il dit. Il naît dans ma ville, Toulouse, au début du XXème siècle. C’est un intellectuel, il est polytechnicien. Il participe au gouvernement de Front Populaire. Il est dans la minorité de gauche, socialiste révolutionnaire, proche des idées de Rosa Luxembourg, du POUM espagnol, des anglais fréquentés par Georges Orwell, minorité socialiste qui dialogue avec Trotsky tout en ne se soumettant pas à lui.  Beaucoup de gens brillants y sont passés. Puis vient la guerre. Pour ces gens, marxistes mais non autoritaires, c’est un échec et le désespoir guette. Ils ont été antifascistes, et ont perdu. Ils ont été antistaliniens et ont vu leurs amis assassinés (en Espagne notamment, par les services soviétiques). Ils ont été pacifistes, et leurs espoirs s’effondrent. Le Front Populaire a échoué. Leurs croyances sont ébranlées et ils sont dispersés, divisés, souvent traqués par les nazis.  Beaucoup ont été en Espagne et ont perdu. Abellio entre dans la résistance. Mais il tombe sur un type, un guérisseur de campagne, qui l’initie à l’ésotérisme, et en particulier avec la gnose. Avec une facilité déconcertante.

 

Abellio était prêt. Il avait besoin de troquer sa foi perdue, son désespoir, pour un monde neuf. Il voulait un monde tout nouveau à explorer pour son intelligence, une nouvelle Vérité à traquer obstinément.  En étudiant son livre, écrit dans les années soixante-dix,« La fin de l’ésotérisme », souvent obscur pour qui n’est pas obsédé par « la révélation » (moi ce qui m’intéresse c’est plutôt la psychologie de ces forcenés de la croyance), nous verrons qu’il y a, malgré l’opposition nette entre ésotérisme et marxisme, une grande continuité chez Abellio,, par- delà les formes de sa pensée. Il est étonnant de noter qu’il ne s’en apercevait pas. On ne peut pas se regarder de sa propre fenêtre. Il aurait fallu une psychanalyse, et ce n’est pas fortuit si Abellio détestait Freud. Car sa pensée l’aurait mis encore en danger sur sa foi s’il avait constaté que ses opinions, si ciselées, si recherchées, n’étaient au final que le reflet de ses tourments psychiques.

 

L’ésotérisme s’était trouvé alors un type très intelligent, qui au sortir de la guerre, sera totalement investi dans sa nouvelle mission : comprendre les vérités perceptibles par les initiés, mais codées et incomplètes, et jouer un rôle dans leur révélation au monde entier, imminente, comme l’était… la révolution socialiste dans sa première vie. Ce qui a sans doute fini de convaincre Abellio c’est le fait qu’il ait été victime d’une chose atroce. A la fin de la guerre on l’a confondu avec un spoliateur de biens juifs, et il a été en prison trois ans pour rien. En sortant il a dû considérer que les institutions, c’était terminé pour lui. L’ésotérisme alors, tombe à pic. Abellio n’aurait pas pu aller dans une Eglise, ce qui en plus lui aurait rappelé les Partis où il avait échoué, où ses paroles annonçant le danger fasciste avaient été méprisées.

 

Par « fin de l’ésotérisme » il faut entendre « finalité » (dévoiler la vérité), mais aussi le terminus. Comme on l’a dit, une fois le monde réconcilié avec l’Esprit, l’ésotérisme tombe de lui-même, comme activité de dévoilement. Donc l’initié aspire à sa dissolution dans la communauté des hommes revenus à leur savoir initial, perdu. Cela ressemble au communisme, retrouvant le communisme primitif.  L’unité remplace la division. L’éternité remplace l’Histoire. Ce qui évoque la fin de la lutte des classes, moteur de l’Histoire.

 

On retrouve aussi le côté libertaire de l’ancien socialiste révolutionnaire anti stalinien. Il ne s’agit pas de créer du pouvoir, des institutions. Les gnostiques n’en voulaient pas. C’est ainsi que Raymond Abellio se distingue nettement des occultistes. S’il croit aux trouvailles des alchimistes (il y aurait des preuves… Bon), il considère que la connaissance offre des pouvoirs, mais que c’est de surcroît, et que ça n’a aucune importance. Ce qui compte c’est que l’humanité se réconcilie avec le monde, ce monde incompréhensible. Qu’il entre à nouveau en harmonie avec lui. Qu’il ne voit plus les objets comme utiles, mais comme des microcosmes, des manifestations de la vérité, qu’il voit dans les choses le reflet des Idées divines.

 

De plus, c’est le côté sympathique de la gnose, il n’est pas question de morale, seulement de métaphysique. Pourquoi ? Parce que la morale humaine n’est rien. Tant que nous n’accédons pas au divin, tout cela n’a aucune importance. Ce sont des vanités. On peut donc fumer des joints, et Abellio adore les jeunes gens de Berkeley, qui sont pour lui des annonciateurs du nouvel âge réconcilié.  Ceci explique pourquoi les pop stars, comme les beatles, adoreront l’ésotérisme. Tous ces beatniks, ces gens qui prenaient du LSD, voulaient aller à Katmandou, lui apparaissaient comme annonciateurs d’un retour de la révélation, imminent.

 

Comment retomber sur ses pattes quand on est un intellectuel ésotérique occidental

 

L’ésotérisme considère que les hommes primitifs étaient destinataires d’un savoir de nature divine. Qu’ils étaient en communion avec l’Esprit. Abellio va tout au long de son livre user d’arguments très rationnels pour nous en persuader, se servir des chiffres et de la géométrie (Polytechnique n’a pas été vain). C’est un intellectuel. Il ne va pas abandonner son principal atout. Il doit d’abord justifier ce rationalisme.Pour lui, la « raison » n’est pas un obstacle vers la réconciliation avec le divin, c’est une étape. Comme le règne bourgeois était dans son ancienne vie une étape vers la fin de l’Histoire. Il faut en passer par là. La créature doit user de ses outils de créature imparfaite, avant de recevoir à nouveau la révélation de l’Esprit. La raison est donc nécessaire dans un premier temps, et ensuite viendra la béatitude. L’occident a sa place dans la révélation, il n’y a pas que l’Asie. Abellio n’est donc pas mystique, contrairement à Simone Weil, avec laquelle il a bien des points communs. Ils sont tous deux de la même mouvance politique avant-guerre, puis résistants. Et Weil est une gnostique, sans aucun doute. Une platonicienne christique. Abellio devient « initié » pendant la guerre, et Simone Weil s’enfonce dans le mysticisme jusqu’à la recherche de Sainteté au même moment. Pour les deux, la mort est un horizon de réconciliation avec l’Esprit.

 

Abellio a fait à Marx ce que Marx a fait à Hegel, mais à l’envers.

Marx a pris l’ultra idéalisme de Hegel (un Esprit qui se cherche dans l’Histoire) et l’a remis sur terre, au cœur de la production.

Abelllio a quitté Marx, et pour lui désormais toute matière procède de l’esprit. C’est pourquoi Abellio est un néo gnostique (il écrira ensuite un « manifeste pour une nouvelle gnose »). La gnose est une synthèse entre Platon et le christianisme primitif. Le monde, pour eux, est une chute, comme pour Platon. Il s’agit, par la « connaissance », le logos pour Platon, la « gnose », d’accéder aux vérités ultimes, les « Idées » pour Platon. Le Royaume de Dieu pour les gnostiques.

La gnose lui va très bien : elle lui permet d’agir en intellectuel, du point de vue d’un occidental rationnel (la raison étant une étape), et en plus de refuser les institutions (les gnostiques les refusent). Et elle répond à son besoin d’être un intellectuel cherchant à tout relier, la Kabbale, la Bible, les textes sacrés indiens, pour trouver LA Vérité, mais sans s’affilier à une institution.

 

Abellio pense que ce savoir premier des hommes, s’est perdu (il ne sait pas trop comment, il évoque le mythe de l’Atlantide, prudemment), mais comme il est rationnel, il cherche des arguments de raison. Alors il constate d’abord que l’émergence de la civilisation, en Mésopotamie, est soudaine. Cela ne peut être dû à son avis qu’à l’accès à un savoir global, délivré d’un seul coup. Cela se discute… On peut aussi dire que cette époque fut un carrefour qui permettait une émergence, à cet endroit-là.

 

Puis surtout, il traque dans toutes les religions, dans le langage, les traces d’un savoir commun, d’un code même, d’une « Structure globale » (le même fantasme que le marxisme scientifique) que la mémoire des hommes aurait conservée. Et quand on cherche, comme le montre Umberto Ecco avec humour dans « Le pendule de Foucault », on trouve, évidemment. A force de secouer des milliers de pages du Zohar, de la Kabbale, des livres sacrés de l’Inde, et des évangiles non canoniques ou canoniques, vous trouvez des coïncidences. Par exemple la croix, qui pour Abellio est la clé essentielle du mystère (elle symbolise le croisement entre l’Histoire, le monde, et l’éternité, qui se réconcilieront), croix que l’on retrouve dans le Yi King chinois à travers les formes du Yin et du Yang. Ces formes permettent de réaliser six figures. Et le chiffre six est partout, comme par exemple dans la Genèse, avec les six jours pour réaliser le monde.

Abellio oublie tout de même que les hommes ont une longue histoire commune, qu’ils ont donc développé des représentations qui se sont disséminées, que de plus ils n’ont cessé d’échanger et n’ont pas été isolés, et qu’en outre il y a une condition humaine, une ontologie, qui les conduit à voir certaines choses avec des points communs. Abellio aime les savoirs ésotériques, comme la numérologie, l’astrologie, mais par contre il est passé un peu à côté de l’anthropologie. En tout cas la voie ésotérique lui offre à nouveau, après son désespoir marxiste, la possibilité de l’accès, difficile, mais possible, à un Grand Tout de la connaissance. Il y a une fierté à connaître les secrets du matérialisme dialectique auquel on est « formé », il y a fierté à être un initié :

 

« il ne sera pas de véritable gnose ultime sans leur unification (des techniques ésotériques). La tradition nous parle de nombreux pouvoirs : pouvoir des images (par les symboles, les pantacles et les mandalas) ; pouvoir des sons et de la parole (par les mantras, les phonèmes et leurs assemblages radicaux) ; pouvoir de l’écriture (par les formes et les hiéroglyphes) ; pouvoir des nombres enfin (par les idéogrammes et les nombres eux-mêmes), et cela dans une simultanéité qui cache une circulation génétique ».

 

Le livre a de belles intuitions toutefois, parce que l’auteur est intelligent, mais ressemble quand même à une sorte de Da Vinci Code Bac + 56. Pour ma part, j’ai survolé les passages opaques sur les équations du divin, parce que ça ne m’intéressait pas de l’y investir à ce point. Par contre la logique globale de la pensée, elle, m’intéresse, psychologiquement.

 

Croire à tout prix n’empêche pas l’agilité intellectuelle

 

Un point m’intéresse notamment, quand Abellio tente de justifier la cohérence « dialectique » (merci, Marx pour lui avoir appris ça) entre Raison et ésotérisme. Pour Abellio, la philosophie phénoménologique (ou existentielle), de Husserl, est une évolution qui montre que la raison occidentale se rapproche de la vérité, et va se dépasser elle-même. La phénoménologie recherche la réconciliation de la conscience et du monde, de la pensée et de l’Etre dans le monde, à ce titre elle est une avancée vers ce que sait l’ésotérisme.  Et il est vrai que j’ai appris, un jour, en discutant avec une sophrologue (cadurcienne), que cette discipline s’inspirait de la phénoménologie. Pourtant elle propose les mêmes outils, les mêmes pratiques, que la méditation de source bouddhique. Comme quoi, les allemands du début du XXème siècle et les chinois lointains et l’Inde, ont pu parvenir à des conclusions communes. Mais cela ne veut pas dire que tout cela procède d’un savoir livré aux premiers hommes par un Esprit qui leur serait extérieur !

 

Quand Abellio décrit les premiers hommes, il y a de belles choses, et sans doute vraies. Il les décrit comme « synesthésiques », ils ne dissocient pas leurs sens, mais c’est leur corps entier qui est engagé dans la connaissance du monde. Comme dans « les correspondances » de Baudelaire (qu’on disait gnostique d’ailleurs, ou platonicien). Certes, je peux imaginer l’homme primitif en communion avec la nature (comme il l’est chez les peuples animistes aujourd’hui), moins clivé, moins maladif que nous, mais d’ici à penser qu’un savoir immense lui a été donné d’un seul coup par Dieu ou des anges, ou des extra-terrestres… Je ne suis pas le mouvement. Je pense plutôt que loin d’être des propriétaires d’un savoir incroyable, qui nous échappe ( Abellio  va jusqu’à dire que les pyramides sont des dispositifs énergétiques hyper performants dont nous ignorons le fonctionnement, comme dans « Le cinquième élement » de Besson… là quand même, il charrie), ils étaient effrayés devant ce monde certes bien connu de leur sens mais incompréhensible, froid, dangereux. Et qu’ils ont inventé des Dieux, vite fait, pour se consoler et ne pas devenir fous (ou du moins contenir leur folie dans une construction).

 

Abellio considère que le monde est tout prêt de retrouver ce savoir, connu seulement des initiés (dont lui, certainement). Plus jeune il pensait que la lutte finale était pour demain. Rien n’a changé de ce point de vue entre ses « deux vies ».

Pourquoi pense-t-il cela ? Parce que la science est en crise dit-il. Elle se heurte à l’infiniment grand et l’infiniment petit. Ce n’est pas faux, cela. On sait que le fameux mur de Planck nous empêche de comprendre ce qui s’est passé dans les premiers moments après l’apparition de l’univers. Les équations d’Einstein ne valent que jusqu’à un certain point, tout proche, mais quand on se rapproche de la Singularité, elles ne marchent plus.

De plus, Abellio s’en prend à ses anciens amours, Marx et Freud, avec leurs prétentions à étendre la science à l’Humain, à le voir en homo economicus ou malade. C’est le mutiler, selon lui. Il est un peu réducteur… Par contre, il sauve Jung, qui a eu l’intuition de l’importance des cultures archaïques (ce qui d’ailleurs lui a permis de s’entendre avec les nazis pour ne pas être balayé, comme le freudisme). Mais la science elle-même, va aller vers les chemins de l’ésotérisme, il en est convaincu. Il le voit notamment dans le fait que la science moderne ne considère plus les systèmes comme clos, mais ouverts (idée de l’unité fondamentale), et que l’opposition entre Sujet et Objet est remise en cause par la physique quantique (il aurait aussi pu citer les sciences sociales sur ce point, mais il ne les aime pas).

 

Nous avons en Raymond Abellio un sacré phénomène. Son intelligence a besoin de se déployer. Pour cela il a besoin de mystère. Des lourds mystères. Mais par contre, il ne peut pas parvenir à considérer, avec Nietzsche, que ses opinions ne sont finalement qu’une expression de ses sentiments. A son désarroi l’ésotérisme a proposé une solution merveilleusement adaptée.

Ce que nous pouvons reconnaître à Abellio, c’est qu’il a gardé en lui, constamment, l’espoir de l’Amour, et le refus d’opprimer et de dominer. Il n’avait pas ces désirs en lui.

Il nous a tout de même aussi montré que la Raison et le délire sont moins éloignées qu’on pourrait le penser. Trop de raison peut conduire au délire. A tout relier on perd de vue tout ce qui n’est pas relié, et on crée de l’artifice. Des mondes imaginaires. Ce que veut le corps, c’est survivre, oui, et pour cela, l’esprit ne doit pas désespérer. Et à cet effet, nous sommes capables de nous raconter des histoires incroyablement élaborées.

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Le Geste Est La Pensée – Danser, Pour Philosopher – Julia Beauquel

ob_cbd4e6_5accc17087737La philosophie a approché la danse, qui lui semble de prime abord si lointaine que ce lointain est bien entendu signe du familier. Il y a Nietzsche, pour lequel, il me semble, c’est tout à fait spécial, puisque toute son œuvre pourrait se résumer à un précepte selon lequel on devrait danser la vie. Nous ne pouvons donc pas l’utiliser pour approcher la danse, puisque la danse semble l’aboutissement de toute sa philosophie.

Et puis il y a Paul Valéry, bon lecteur de Nietzsche. Valéry dont on ne souligne pas assez le génie (il n’a pas été là où on l’espérait pendant la seconde guerre mondiale, ce vieux Monsieur, allant avec Pétain déplacer les cendres de Napoléon aux invalides), et qu’on semble considérer comme une sorte de Sacha Guitry. Or Valéry est un très grand penseur, et un de nos plus grands stylistes, comme son temps en produisait (je pense à Péguy, et à Proust, évidemment). Il a écrit un tout petit texte incisif, en hommage à une danseuse de flamenco. Qui a pris le titre de « philosophie de la danse », mais le génie de Valéry n’avait pas besoin de beaucoup d’espace pour s’exprimer. Qu’en ai-je retenu, moi qui cherchais pourquoi j’aimais danser et voir « danser les gens » comme Philippe Katerine, certain qu’il y avait là une signification spirituelle, et qui avais cherché des textes à ce sujet ?

 

Valéry disait que la danse était une affaire sérieuse, d’abord. La danse était créatrice d’un espace-temps particulier. Pourquoi danser ? D’abord, on revient à Nietzsche (plus tard à Bataille qui reprendra cette idée très fortement), l’humain doit composer avec une surabondance de forces. Ce qu’il a à effectuer ne suffit pas à exprimer son potentiel s’il se laisser aller aux exigences du quotidien (Valéry parle sur un plan qualitatif. Il ne parle pas de la surabondance chez le mineur de fond épuisé). « L’homme s’est aperçu qu’il possédait plus de vigueur, plus de souplesse, plus de possibilités articulaires et musculaires qu’il n’en avait besoin pour satisfaire aux nécessités de son existence et il a découvert que certains de ces mouvements lui procuraient par leur fréquence, leur succession ou leur amplitude, un plaisir qui allait jusqu’à une sorte d’ivresse. ».

Donc Valéry regarde une danseuse, et il sait qu’elle en sait plus que lui-même sur la danse, qu’il est bien obligé de la regarder en philosophe. Valéry dans tous ses textes est conscient des limites de l’exercice de pensée.

Il a ainsi recours aux concepts. Celui du temps, d’abord, qui préoccupait fort son époque, Bergson et surtout Einstein.  Et la danse crée une forme du temps, ou met en forme du temps. La danseuse semble s’inscrire dans ce temps qu’elle crée, et il n’y a plus rien autour. C’est bien d’un autre monde qu’il s’agit, et c’est cela qu’on nous montre, comme dans la poésie.

Le pas logique suivant est de se demander quelle est la spécificité de ce monde : c’est qu’il n’y a pas de différence entre les moyens et les fins. Ce qui est libérateur.

Ce monde ne ressemble pas au nôtre. Dans le nôtre, quand nous voulons quelque chose, nous allons au plus simple. La ligne droite est toujours la plus courte. Dans la danse, non. Alors de quoi s’agit-il ? Nous avons déjà dit le mot « poésie ». Et bien pour Valéry, la danse est la poésie du vivant en action. La danse fait subir à notre savoir du corps ce que la poésie fait au langage. La poésie déforme le langage à travers des figures, et la danse effectue des figures qui déforment l’action du corps vivant, aux mêmes fins poétiques. A savoir faire apparaître d’autres mondes.

 

Julia Beauquel a bien lu Valéry, mais son livre est titré « Danser, pour philosopher », ce qui est l’inverse de « philosophie de la danse ». Il ne s’agit pas seulement de penser la danse, mais de montrer en quoi danser c’est aussi philosopher (il resterait à montrer en quoi philosopher c’est danser, et là c’est tout Nietzsche). Julia Beauquel est philosophe, mais à la lire on comprend qu’à la différence de Valéry, elle est aussi danseuse, manifestement, ou l’a été. Sa manière de penser la danse s’en ressent, utilise ce savoir, dont Valéry, qui a son génie pour lui, et un style avec lequel la philosophe contemporaine ne pourrait rivaliser, sait qu’il est dépourvu.

 

Pourquoi danser ? C’est la même question posée autrefois par Valéry qui inaugure le livre. La danse est à la fois cause et conséquence. On danse pour s’éclater, on s’éclate alors on danse

 

Valéry disait que plus rien ne semblait exister pour la danseuse et Julia B. note en effet qu’ « on se sent plus que jamais présent à soi-même. » Malgré l’ivresse. La danse procure une puissance d’être redoublée. C’est pour cela que Nietzsche l’aime, en élève de Spinoza.

 

Pour autant la danse est elle une manière de philosopher, d’être ami de la sagesse ? Alors qu’elle paraît futile, qu’elle fut qualifiée comme telle par une partie de la pensée antique.

Oh que oui. D’abord parce que le danseur atteint une exigence du sage : se suffire à soi-même. Il n’a besoin que de son corps et du sol.

Sagesse aussi, dans la réconciliation des fins et des moyens, dont parlait Valéry. La paix plutôt que la tension. La danse en finit avec les scissions et les oppositions, et ici on doit citer cette belle phrase :

 

« Par une sorte de pouvoir indomptable, le fait de danser déjoue, en quelque sorte, les considérations binaires tranchées sur le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid, le juste et l’injuste, le permis et l’interdit et même l’art et la vie. ».

 

Julia B cite évidemment le lien de la danse avec le sexuel, l’érotisme, et le romantique. Pas assez ce me semble. Il n’y a qu’à regarder les animaux, ou une piste de danse dans une boîte de nuit, ou la manière dont nous dansons, aujourd’hui. Ou encore la danse du ventre orientale, ou celle des Massaï, face à face, pour se choisir mari et femme.

 

Julia B construit tout son livre sur le refus de la distinction entre l’esprit et le corps. Elle revient à la fameuse scène de « Bande à part » de Godard, où l’on voit Claude Brasseur, Anna Karina et Sami Frey répéter une danse et sautiller. Ils sont en phase, mais quand ils s’arrêtent se déconnectent franchement les uns des autres, une voix omnisciente expliquant leurs mouvements internes divergents. Est-ce à dire que la danse cacherait une pensée intérieure avec laquelle elle serait déliée ?

Non, pense la philosophe.

Plus un humain est capable de ressentir, à travers l’expérience du corps, plus il s’offre d’opportunités de penser. La danse est ainsi la manifestation du mariage indestructible du corps et de l’esprit.

 

« Toute danse est à la fois corporelle et mentale, émotionnelle et sentimentale ; elle met en jeu des capacités qui sont aussi esthétiques et cognitives que physiques et motrices ; elle manifeste par l’intensité et la longueur des chorégraphies la puissance et la faculté de mémorisation des danseurs. »

 

Loin de la tradition platonicienne selon laquelle le sensible est mensonger, la danse doit être appréhendée comme une forme de philosophie. Le « connais-toi toi-même » est familier au danseur, qui est à la fois corps sujet et corps objet, rectifiant ses positions sans cesse, devant son miroir ou à la demande du chorégraphe.

 

Le danseur est confronté sans cesse à des exigences philosophiques. L’auteure évoque fréquemment le film « Black Swann », où la danseuse (Nathalie Portman) est déchirée entre le dionysiaque et l’apollonien. Elle doit jouer le cygne blanc et le cygne noir. Petite fille enfermée par sa mère, elle n’arrive pas à incarner le cygne noir, elle est enfermée dans la perfection technique apollonienne.  Par absence de sagesse par ailleurs, elle sombre dans un perfectionnisme qui la conduit à la paranoïa et à la folie. Le cygne noir n’est pas celui attendu. Il est celui de la haine et du ressentiment. Le chorégraphe (Cassel), lui conseille de vivre un peu, pour explorer les dimensions dionysiaques, qu’elle ne pourra pas aborder techniquement mais qu’elle devra incarner.

 

La danse, comme dans « Black Swann » encore, nous confronte aussi à la question de la souffrance et de sa nécessité, ou de son absurdité, selon les points de vue. Certains jugent absurde, désuet, inhumain, la discipline imposée aux ballerines.  Souffrance à cacher.

« Aucune peine n’est censée transparaître qui ferait déchoir l’angélique ballerine de son monde surnaturel. »

Mais s’en prendre à la douleur est mésestimer la nécessité vitale de l’art, qui réclame la souffrance, si cela est nécessaire. Sinon pourquoi s’y adonner ?

« Aussi les douleurs physiques de l’action dansée paraissent-elles préférables, de ce point de vue, à la souffrance morale de mener une existence morne et médiocre. ». Ici le stoïcisme s’oppose à l’hédonisme.

Mais parmi les danseurs, certains ont pris d’autres directions. La danse moderne a rompu avec cette conception spartiate, et du coup explorent d’autres possibilités dans l’espace-temps.

« Les artistes modernes et contemporains affichant sans équivoque leur préférence pour la pesanteur et le relâchement »

La danse est alors plus sincère. « Le corps a un poids », la danse moderne joue des déséquilibres plutôt que de l’illusion de la pureté.

 

La danse est un exercice spirituel difficile.

« garder à l’esprit les éléments tous ensemble, sans jamais en négliger un seul : les contraintes successives dictées par la voix, les sensations corporelles correspondantes produites par l’imagination, et la respiration indisciplinée qui tend à se bloquer à la moindre résistance et à notre insu. Pour ne pas perdre le fil de ce prenant voyage, il faut veiller à ne pas s’attarder ici ou là ».

La même vigilance que le penseur.

Être juste dans ses gestes, c’est comme chercher à être juste dans les pensées, les formulations. Être juste, c’est la tempérance des philosophes, ne pas aller trop loin ou pas assez loin (« tu es en retard » dit le chorégraphe). Il y a sagesse, aussi, dans le fait de ne pas s’oublier, de s’enfermer dans les pensées. Il y a sagesse, de ne point ruminer en permanence.

 

Mais c’est avant tout le retour de la philosophie, oui, à l’amour de la sagesseContre Descartes. Je n’ai pas besoin d’hypothèse, ni de dire « je pense donc je suis ».

 

« mon existence fait peu de doute lorsque mes poumons s’emplissent et se vident, que ma peau sent la fraicheur du parquet et que parviennent à mon ouïe les soupirs des danseurs qui m’entourent et le ton ferme de mon guide. Aucun « malin génie » fictif ne semble tromper cette douleur à la hanche, ce fourmillement de l’auriculaire gauche ou cette légère décharge électrique parcourant mes vertèbres dorsales. La mise entre parenthèses du monde extérieur, partielle, ne m’éloigne pas du réel mais a pour fonction et pour effet de m’y ancrer ».

 

A travers l’activité de danser nous abordons les questions philosophiques les plus cruciales.  Qu’est ce que qui me meut ? Qu’est-ce qui passe à l’action ? Qu’est ce que ce « je » ? Quelle est la différence entre vouloir et faire ?

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Pour prolonger la réflexion de Valéry sur le temps, l’auteure montre que le danseur dompte le temps, s’en fait un ami, apprend à vivre au présent, et accepte l’éphémère, toutes exigences des philosophes.

 

«  la danse s’inscrit et disparaît dans l’inéluctable succession d’instants qu’est l’existence en ce monde. » et plus loin cette très belle phrase : « Le danseur le sait bien : rien ne se produit pour qui demeure immobile. Aucune promesse d’avenir n’est faite à qui se fossilise. Le vent ne porte avec douceur que ceux qui savent rester légers. Ne faut-il pas perdre sa vie pour la garder ? »

 

Et puis il y a cette relation de communication avec le spectateur. Intense. Unique. Et de corps à corps.  Cette communication implique de la part du spectateur une réflexion philosophique. La danse n’est pas que narration, non.

 

« Nous sommes émus parce que quelque chose « nous parle », non pas avec des mots et des paroles – du moins, pas principalement –, mais avec des mouvements frappant nos sens et des chorégraphies secouant nos affects aussi bien qu’ils stimulent notre perception et éveillent notre goût pour l’interprétation (…) le corps humain est porteur pour nous d’un sens. »

 

La danse permet ainsi, philosophiquement, de dépasser la différence entre esthétique et connaissance.

 

Il ne s’agit donc pas de philosopher sur l’art, mais de s’emparer de l’art pour vivre et philosopher.