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Rome, une idée en cendres qui fourmille d’hommes – « Les cendres de Gramsci » – Pier Paolo Pasolini

th Ce sont les années 50 et le poète qui n’est pas encore l’immense figure qu’il sera de son vivant vient visiter la tombe de celui qui est mort durant son adolescence. Son passeur privilégié avec cette grande idée communiste à laquelle il donnera une forme si personnelle. Gramsci n’est pas seulement le cofondateur, et rapidement, avant d’être emprisonné par Mussolini, le dirigeant principal du communisme italien, il est le penseur singulier au sein du marxisme qui met en avant le rôle de la « superstructure », et en particulier de la lutte idéologique et culturelle. Profondément italien, mettant en avant les spécificités de son pays dans toute son œuvre, Gramsci résonnait avec toutes les attentes de Pasolini.  Comme Gramsci s’était affirmé comme dirigeant dans les luttes des conseils d’usines de Turin de 1919, Pasolini s’était rapproché des idées communistes en regardant les paysans frioulans affronter les propriétaires.

Et il écrit, alors, Pier Paolo Pasolini, de la poésie, trempée dans la plus ancienne tradition romaine, celle qui émane comme fumerole de ces pierres qui l’entourent dans ce cimetière pour athées et au-delà quand il en sort pour rentrer chez lui. Il parle au fantôme d’Antonio Gramsci, il lui parle, à lui avec qui il partageait sans doute beaucoup mais qui ne se serait sans doute pas imaginé fils aussi turbulent, de son testament, de ce qu’est devenue l’Italie, après la défaite du fascisme qui emprisonna l’aîné, jusqu’à en venir à bout.

Mélancolique, ce que la forme des tercets amplifie, il ne parlera pas de Tombeau de Gramsci mais de cendres, au goût amer.

Ce sont « Les cendres de Gramsci« , et pour la première fois je crois elles sont éditées à part, en France.

D’emblée le thème des cendres et des ruines, de Rome, est là. Car les espoirs portés par la Résistance au fascisme ont été engloutis dans le pacte de Yalta, qui prive l’Italie de tout destin révolutionnaire. La péninsule est à l’ouest de la ligne tracée par Churchill et approuvée par Staline. A moi, à vous.

Il règne ainsi en ce cimetière, celui d’Antonio Gramsci et celui des illusions, « une paix mortelle, et résignée, tout comme nos destins« . Déjà Pasolini, jeune, mais à l’écoute du passé, a compris la naïveté des révolutionnaires.

L’ambivalence est une nature  pour les poètes, c’est pourquoi ils cherchent à faire glisser le sens.

Il y a le profond désespoir : « nous sommes morts, avec toi, en ce jardin« . Mais le peuple, que toute l’œuvre de Pier Paolo célèbre est encore là, on entend au loin le bruit de l’enclume « depuis les ateliers du Testaccio, assoupi« . Et Pasolini, de bifurquer, de quitter la politique, ou plutôt d’être tout un, politique totalement, au delà de toute politique totalement. Pouvant évoquer Gramsci et dans le tercet d’après se laisser aller à l’évocation romantique du soir tombant sur Rome.

Près de cette tombe, tout se mélange, les idées et les sensations. Pasolini se demande pourquoi il est là. Il se méfie  des politiques, qui ont tué son frère. Il connaît son appétence pour le morbide. Mais là, devant la tombe du grand penseur, du grand dirigeant, c’est l’admiration et le sentiment de la dette qui l’emportent. Et c’est à lui, l’admiré, qu’il dit ce qu’il a de plus intime : sa haine mêlée à son amour du monde. Il aime le monde sensuellement, mais ce monde clivé le dégoûte au plus haut point.

Et Gramsci, comme personne, a su en dire les clivages, de ce monde. Pasolini vit dans son époque. Il n’a pas les espoirs et les certitudes de son aîné. Il le confesse, « je vis sans rien vouloir« . Déjà, dès les années cinquante. Le sentiment de la défaite. Ce sentiment de défaite s’amplifiera quand Pasolini verra, bientôt, la consommation venir tout pétrifier.

Mais Pasolini n’est pas Gramsci. Ce n’est pas un lien théorique, ni la « praxis révolutionnaire » qui l’unissent au monde, et en particulier à la classe ouvrière révolutionnaire, mais un sentiment (même si Gramsci insistait sur le lien sentimental qui existait entre les révolutionnaires et les masses, nécessairement). Le peuple, porte la  joie, à son sens. La simplicité et la joie. Oui Pasolini est un intellectuel, de ces intellectuels si prégnants pour faire accoucher l’Histoire selon Gramsci; Mais est-ce un bienfait individuellement ?

« Mais à quoi bon la lumière ? ».

La vraie raison de vivre, pour Paolo, ce n’est pas la politique. Ce n’est pas la politique populaire, c’est une attirance charnelle pour le monde, où prennent place les hommes, du peuple. Et dans sa déclamation il laisse éclater cette passion, comme une preuve de ce qu’il avance

Mais n’est-ce pas honteux, pour un révolutionnaire, de se laisser aller à de tels élans, alors qu’il y a la Cause ?

 » Me demanderas-tu mort décharné/de renoncer à cette passion/désespéré d’être au monde ? »

Pasolini sait qu’il rend compte à Gramsci mais aussi à un autre, à son frère, résistant mort à la fin de la guerre, dans des circonstances troubles (sans doute dans un règlement de comptes entre communistes).

« Est-ce à lui, trop honnête, trop pur, de s’en aller, tête baissée ? ».

Pasolini me rappelle le Baudelaire de « recueillement« , seul, dans la foule (« la multitude vile« , vision aux antipodes de Pasolini), déchiré. Mais alors que Baudelaire était déchiré entre le dégoût et les aspirations artistiques qui lui évitaient le suicide, Pier Paolo l’est entre la ferveur de la fête populaire, des sens, et le sens de l’Histoire, dont il sait pourtant, qu’elle est une Histoire de défaite.

« La vie est bruissement, et ces gens qui

s’y perdent, la perdent sans nul regret,

puisqu’elle emplit leur cœur ; on les voit qui

jouissent, en leur misère, du soir (…)

Mais, moi avec le cœur conscient

de celui qui ne peut vivre que dans l’histoire,

pourrais-je désormais œuvrer de passion pure, puisque je sais que notre histoire est finie« .

Pasolini, lui, bien que « triste et las« , enlisé dans le passé, orphelin de la grande cause, ne reste pas dans sa chambre, à contempler les « défuntes années en robes surannées » comme Baudelaire. Il plonge dans Rome, dans la foule. Il s’en sait séparé, mais il y trouve une fraternité singulière. Celle du partage d’une condition humaine.

 » Pauvre , merveilleuse cité,

tu m’as appris ce que les hommes,

joyeux et cruels, apprennent, enfants,

les petites choses où se découvre

la paisible grandeur de la vie ».

Pasolini n’a pas son pareil pour filtrer la beauté dans la pauvreté. Il s’y est plongé. Il transforme le sous prolétariat urbain en monde mystérieux, épique. Il rend aux pauvres leur gloire. Il n’a pas besoin pour cela de Marx et Gramsci qu’il a lus. Il a son don poétique.

« les lambeaux de papier et la poussière qu’en aveugle le vent entraînait ça et là, les pauvres voix sans résonance, d’humbles femmes venues des monts Sabins, de l’Adriatique, et qui maintenant campaient ici, avec des essaims de gamins durs et amaigris« .

C’est paradoxalement ici, à Rome, exilé de sa campagne du nord italien, que Pasolini est devenu, en même temps qu’il évoluait dans ce peuple urbain, un intellectuel aux convictions fermes, séparé, donc, de ce peuple, dont il ne veut pas se séparer. A qui peut-il le dire, sinon au fantôme de celui qui théorisa la fonction de l’Intellectuel « organique », dédié à la lutte d’une classe, ce que Pasolini veut être. Bien loin de tout « art prolétarien ». C’est à dire dans la sincérité charnelle et non dans la terreur bureaucratique guidant la plume.

Le don du poète c’est de donner sa place au travail humain, au labeur ouvrier, dans la beauté épique du monde, tout comme Homère et Virgile donnaient place aux dieux dans leurs récits terriens.

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La science au secours de Spinoza – « L’ordre étrange des choses – la vie, les sentiments, la fabrique de la culture », Antonio Damasio

aNTONIO-dAMASIO-SPEAKER-KEYNOTE-SPEECH-940x660Le fait de découvrir que les cultures trouvent leurs racines dans les biologies non humaines n’entame en rien le caractère exceptionnel de l’humanité »

Antonio Damasio

Dans la grande controverse entre idéalisme et matérialisme, entre Descartes et Spinoza, entre d’un côté une pensée dualiste du corps et de l’esprit et de l’autre une vision unifiée de ces deux manifestations d’un même phénomène : la force du vivant, Antonio Damasio, s’efforçant de tenir les deux glaives de la biologie et de la métaphysique, défend, fort de ses compétences de chercheur en neurobiologie, la tradition spinoziste.

 

Le corps prime, parce que le vivant prime. Le vivant cherche sa voie, il persévère, et ainsi il crée les forces de l’esprit. L’esprit n’est pas une substance introduite on ne sait comment, dans les êtres, de l’extérieur, par une Sainte Ampoule. On peut donc en déduire, si l’on dépasse le livre, que sans doute il ne survit pas au corps. Raison pour laquelle les religieux ont tellement haï les scientifiques.

 

Damasio semble comme ébloui par la clarté des conceptions d’un philosophe qui n’avait pas les produits de la science moderne à sa disposition. Ce dernier livre,  » L’ordre étrange des choses », n’est pas explicitement relié à la controverse philosophique, mais elle est toujours là en filigrane. Et de temps en temps, une citation de l' »Ethique« , vient rendre plus claire une affirmation scientifique.  C’est toujours le grand match qui se déroule. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Tout le reste relève de péripéties de championnat.

 

Dans la grande aventure de l’humanisation, Damasio réhabilite les sentiments, comme Spinoza réhabilitait les « affects ». La raison n’est pas une faculté innée, tombée là (d’ailleurs, où ? puisque comme Damasio le dit, notre appareil digestif a sans doute été notre premier cerveau), et supérieure aux affects, mais la faculté de raisonner est le produit des affects. Elle se situe dans un long continuum dont on peut comprendre l’émergence dès les bactéries.

Si on invente la machine à remonter le temps, Damasio devra prendre garde à ne pas trop se promener après le concile de Trente où bien il aura chaud aux voûtes plantaires. Darwin nous parlait des singes, lui nous cause des bactéries. Si l’Homme est à l’image de Dieu, et qu’il vient d’une bactérie, alors la pompe religieuse à du souci à se faire.

 

Il reste que le temps a passé mais que nos représentations séparatistes, dualistes, de l’esprit et du corps, du corps et de la culture, n’ont pas tellement évolué, comme en témoigne l’inertie de notre langage, alors que la science, elle, les remet profondément en cause. Donnant raison à l’apostat Spinoza.

 

La clé de voûte de la continuité du vivant est l’homéostasie. Ce mécanisme que Spinoza appelait incessante volonté de « perpétuer dans son être« , ou dans son essence, l’existence était déjà chez lui l’essence, des siècles avant Sartre.

Pour continuer, la vie a besoin de se réguler, par exemple de se situer entre deux niveaux de tension, et la vie va chercher des outils qui lui permettent cette régulation. Tout en découle. La création des objets culturels, le meilleur exemple en est la médecine, est aussi une manifestation de l’homéostasie.  Elle était là, cette homéostasie, cette tendance à stabiliser la vie entre des limites qui la menacent, dès la bactérie, qui déjà par homéostasie mettait en place des comportements sociaux non réfléchis, des alliances, elle est en nous encore. Elle n’a pas encore été portée à un niveau macro social, comme nous le savons, malheureusement.

 

Dans ce schéma, les sentiments, sans lesquels l’Etre n’est même pas imaginable à l’humain, ont joué un rôle majeur, menant au développement intellectuel. La source en est le système nerveux. Ces systèmes d’abord simples (des filets nerveux), puis se complexifiant, ont aidé l’homéostasie en fournissant à l’organisme des images (« la monnaie universelle de l’esprit« ), des cartographies de l’environnement, et de la vie interne.

 

Le livre déplie ainsi très pédagogiquement, mais précisément, avec des hypothèses, aussi, sans masquer ce qui nous reste encore opaque, ce qui est un long continuum, et « notre vie mentale » apparaît comme « un produit dérivé d’un système nerveux« .

 

Il convient donc de bien considérer l’assemblage solide entre les affects et la raison, car les sentiments sont des « expériences mentales« , conscientes. Mais la différence entre les affects et le pur raisonnement abstrait est que le sentiment se réfère directement à un état du vivant, au corps, à une « valence » (sensation de malaise ou de bienfait).

On rejoint bien Spinoza et ses affects classés selon leur capacité à soutenir la vie ou à l’amoindrir. Le sentiment est un « rapport instantané sur l’état de la vie« . Les sentiments ont fourni à l’homéostasie des informations d’une grande importance, et c’est pourquoi l’évolution les a conservés.

 

La conscience, la création, l’utilisation des images pour créer et se remémorer, surgissent au bout de cette aventure homéostatique qui nous lie à la première bactérie surgie d’une soupe primitive il y a des milliards d’années.

 

« On ne sait ce que peut un corps » disait Spinoza, une phrase qui depuis longtemps me donne à réfléchir. Lisant Damasio, je me dis qu’ il évoquait aussi sans doute sa stupeur devant l’incroyable fertilité de la force de vie, de tout ce qu’elle a su susciter, de la philosophie à la science. Tout cela, pour continuer, ne pas se contenter de la survie d’ailleurs, mais afin d’affirmer sa puissance d’être.

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Comme elle a voulu – « Susan Sontag » – biographie – Béatrice Mousli

sans-titreBéatrice Mousli a donc le mérite de réaliser la première (et consistante) biographie française de Susan Sontag. Une biographie pourtant à l’anglo saxonne (Mme Mousli enseigne aux Etats-Unis), exhaustive, dense, chronologique. Peu analytique. Sans doute a-t-elle voulu établir la biographie de référence. Mais à mon sens c’est une erreur d’avoir choisi cette option (ceci n’enlève rien à mon plaisir d’avoir lu cette biographie, je précise). Car la vie de Susan Sontag, en elle-même, en tant que « monade » d’une certaine façon, n’est guère passionnante, enfin ce n’est pas celle d’Hemingway ou de Malraux. Elle n’est pas un personnage de roman, même si elle vit pour la littérature. C’est un personnage exceptionnel mais peu épique, si l’on excepte sa réalisation d’une pièce de théâtre dans Sarajevo assiégée.  Mais elle fait partie d’une génération exceptionnelle, et révolutionnaire. Et elle y a compté, comme symbole et étincelle. Aussi l’auteure, tout occupée à nous donner des détails personnels, a peut-être manqué ce qui aurait pu élever le projet : inclure la vie de Sontag dans celle d’une génération. Celle de la gauche américaine du baby-boom et de la contreculture qui arrive à maturité avec les années soixante. En suivant de trop près Sontag, sans élargir le plan, on rate cette perspective, même si on la frôle, et c’est peut-être bien dommage. J’aurais aimé voir Susan Sontag dans des interactions plus révélatrices. Quand elle lutte contre la guerre au Vietnam par exemple. Une biographie est l’occasion d’un point de vue sur une époque, et cela la biographie de Béatrice Mousli, trop dépendante de son objet précis, le manque à mon sens. Mais peut-être, après tout, en se conçentrant sur l’objet, le reflet du monde est-il aussi perceptible.

 

J’ai lu cette biographie car évidemment Susan Sontag me plaît et m’inspire, de par sa manière d’échapper à un certain nombre de classifications, par son appétit intellectuel sans frontière, elle qui fut critique, essayiste, nouvelliste, romancière. J’ai lu trois livres d’elles, un roman, un essai (sur la photographie), et un livre d’entretiens, j’ai croisé sa pensée dans d’autres livres, et je la retrouve telle que je l’imaginais dans cette biographie. Il est incroyablement scandaleux que son essai sans doute le plus marquant pour les américains n’a pas été traduit, encore, en France, pays qui était sa seconde patrie. Pour lire « Against interpretation », où elle s’oppose à une vision trop herméneutique de la critique, qui a pour fonction selon elle de stimuler l’appétit des sens du futur lecteur, il faut lire l’anglais. C’est l’occasion de dire que l’édition « non fiction » comme on dit de nos jours semble en crise en France, et notamment dans le domaine international.

 

C’est une femme qui ne fait pas grand-chose pour se rendre sympathique, et qui a décidé, quel qu’en soit le prix, de vivre de la pensée, de tout engager dans le cycle de la pensée. En lisant, en écrivant, en voyant et tournant des films, en montant des pièces. Et en défendant ses idées quand elles étaient en cause dans le monde. Un point c’est tout. Susan Sontag , qui certes contourne les institutions (mais pas toutes, elle se consacrera beaucoup à animer le « Pen club », réseau international des écrivains, et notamment pour soutenir Salman Rushdie), est loin d’être une auto didacte puisque sa base intellectuelle a été confortée à l’université en amérique, en angleterre, en France.

 

Elle a tout de cette « bobo » et de cette intellectuelle de gauche qui est devenue presque la figure de sorcière de notre époque néoconservatrice (ceci étant même les populistes de gauche détestent les dits « bobos ». Une telle unanimité contre soi veut sans doute dire qu’on a de l’intérêt). Comme les « bobos » d’ailleurs, mot dont la première syllabe est souvent fantasmée par leurs détracteurs, elle a vécu très longtemps relativement pauvre, sa notoriété relative dans les milieux cultivés ne la nourrissant pas, et ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’en vivant avec Annie Leibowiz, la photographe, elle a vécu plus dans l’aisance. Sinon, peu encline à la vie universitaire, elle ne finira pas sa thèse, elle qui sera ensuite Docteur honoraire de multiples universités, écrivant des œuvres exigeantes sans préoccupation commerciale, refusant de multiples sollicitations, elle sera à la fois qualifiée d’hautaine tout en connaissant les difficultés d’une vie sans matelas financier quelconque.

Elle a tout pour agacer. Elle est juive, le dit, mais pas religieuse, et elle n’est pas manichéenne sur la question d’Israel, tout en défendant clairement les droits des palestiniens. Elle est américaine, californienne puis new yorkaise typique, mais aime passionnément l’Europe dont elle s’est fait, avant la « french theory » la passeuse culturelle aux Etats-Unis, ce qui ne manque pas de faire grincer des dents. Elle se méfie de la photographie à l’heure où celle-ci est célébrée comme un art.

Elle est bisexuelle (enfin, plutôt tournée vers les femmes), mais ne le clame pas ni ne le cache, ne donnant pas aux identitaires le porte-drapeau qu’ils voudraient (déjà). Elle est intellectualiste et l’assume intégralement. Et en plus on ne peut pas lui reprocher de se planquer derrière de belles idées, au vu de ce qu’elle a fait à Sarajevo, pas pour un simple aller-retour mais dans la durée. Elle va même à rebours, avec ses livres sur le cancer et le sida, de la psychologisation à la mode en rappelant qu’une maladie est avant tout une maladie et non une quelconque métaphore. Personne ne peut préempter Sontag.

 

Susan Sontag ne « lâchait pas prise » comme nous le conseillent les manuels de développement personnel et de sagesse portative. Oh que non. Elle était déprimée, régulièrement, et tomba malade deux fois d’un cancer, le second l’emportant. Elle a choisi la pensée plutôt qu’un certain bonheur. Ou bien sa part de bonheur de toute manière passait par cette voie.

Elle lit jusqu’à dix livres par semaine, mais elle ne pourrait pas vous aider à justifier votre peur de voyager en disant que lire c’est le don d’ubiquité. Parce qu’elle passe son temps à voyager, en réalité.

Elle est un peu peine à jouir, Sontag.  Par exemple sa vie démontre que la première chose à faire, quand on prétend parler, c’est prendre le temps d’étudier l’immense patrimoine de pensée disponible, en n’oubliant pas qu’on n’est pas tout seul sur terre, idée presque obscène au temps des « you tubers » et où l’on réforme le bac sur le principe de réduction des épreuves écrites, donnant à la forme une priorité évidente sur le fond (au bluff sur la consistance, à mon sens).  Sontag, jeune, s’était concocté un programme de lectures. Elle avant conscience de la nécessité de maîtriser les grands courants de la pensée occidentale, de connaitre les grandes œuvres de l’esprit, avant de dire son mot. Elle est morte en 2004, au moment de l’émergence de Facebook. Bon choix.

D’ailleurs, la dynamique de l’œuvre de Sontag est en elle-même intéressante. Elle a du mal à oser se frotter à la fiction (aujourd’hui tout ancien Ministre s’essaie au roman). Elle qu’on dit hautaine, car on confond hauteur de vue et attente des hauteurs avec le pédantisme, n’ose au départ que des incursions dans la pensée critique, puis dans la nouvelle, puis dans le roman expérimental. Il lui faudra du temps pour se donner le droit de tenter la grande fiction. Susan Sontag n’a pas été immensément prolifique, car elle a continué toujours, à lire, à regarder, à contempler. Toujours sa priorité. Se nourrir des œuvres d’autrui. Le contraire d’un narcissisme vulgaire qui lui a été accolé.

Même sa manière d’être mère est déconcertante. Elle délaisse clairement son fils pendant les premières années (après s’être mariée avec un universitaire, qu’elle connaissait depuis un jour, et avec qui en plus elle restera assez longtemps !). Mais la relation avec ce fils s’enrichira jusqu’à en faire de grands complices intellectuels et politiques. Susan Sontag déjoue, donc. C’est une manière d’illustrer la possibilité de la liberté.

 

Susan Sontag a été admirée, utilisée assez tôt comme icône, mais aussi très critiquée. Il est intéressant de voir que même chez les intellectuels progressistes qui écrivaient à son sujet de son vivant, et qui ne manquaient pas de l’attaquer sur le fond et la forme de ses écrits, il y avait un passage obligé sur sa manière de s’habiller, de se tenir, d’être sur les photos. C’est encore le cas aujourd’hui. Quand une femme fait le choix de la pensée, de l’action, on essaie toujours, même par la bande, de la ramener à des critères qu’elle a tout à fait le droit de répudier. Susan Sontag était grande et belle ? Et alors ? Susan Sontag est d’une génération qui a essuyé les plâtres, sans trop en souffrir. Ce qui lui importait était trop grand pour être atteint par de telles escarmouches. La meilleure réponse aux médiocres qui incapables de porter le fer sur le fond ressassent des vieilles méthodes éculées pour discréditer, c’est l’œuvre. Ceux qui ont éreinté Susan Sontag ont pour la plupart disparu dans les gouffres de la petite histoire. Alors que l’œuvre de leur cible agaçante éclaire encore les jeunes générations qui cherchent l’exigence de pensée.

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Un secret malgré le monde entier – « Au coeur des ténèbres », Joseph Conrad

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Joseph Conrad est un immense écrivain, ce qui signifie qu’il va au plus simple et par ce biais évoque l’universel. La honte et l’honneur, avec « Lord Jim », la manipulation du sens de la justice, avec « l’agent secret ». Et dans ce court roman dont je parle aujourd’hui, » Au cœur des ténèbres », qui a inspiré « Apocalypse now », on touche encore à l’essentiel.

 

Le propos n’est pas alambiqué, servi par un style suffisamment lyrique pour nous laisser attendre, peu d’évènements ayant lieu, le roman nous conduisant lentement et péniblement le long de pistes puis d’un fleuve, vers une énigme dont on ne sait rien, Conrad prenant soin d’introduire des éléments quasi hallucinatoires pour nous laisser douter et espérer que quelque chose de très probant va arriver.

 

Marlow, un capitaine de bateau qui doit sortir de la tamise, raconte à ses marins son parcours bref par l’Afrique, qui l’a vacciné de l’aventure. Il y était allé, sachant que c’était indispensable mais sans trop saisir pourquoi, y diriger un vapeur qui remontait le grand fleuve. Et là-bas il rencontre la sauvagerie polysémique, et Kurtz, un personnage qu’il ne fréquente que très peu, à l’orée de sa mort, mais qui le marquera à vie, et s’empare de ses pensées d’ailleurs bien avant qu’il le rencontre. C’est tendu vers lui qu’il descend le fleuve. Parti en Afrique sans trop se demander pourquoi, le capitaine Marlow se fixera l’objectif de rencontrer ce fameux Kurtz, que tout le monde admire, allé aux confins du monde connu, pour piller l’ivoire. Mais Marlow comprend tout à fait, contrairement aux médiocres qui m’accompagnent (portraits intemporels de bureaucrates), que l’ivoire n’est que le vecteur d’une quête plus profonde. Et certainement pas une promotion dans la compagnie. .

 

Car Kurtz est allé au bout, à la source. Plus loin que Marlow. Il a essayé, tout bonnement, de faire le chemin à rebours de la civilisation, civilisation qui d’ailleurs, et le roman est un document violent sur le colonialisme, décrit comme génocideur, fondé sur des pulsions ignobles, n’est pas reluisante. Mais les « sauvages » ne le sont pas non plus et on aurait tort de voir en Conrad un Gide, ou un quelconque romancier de gauche. Kurtz s’est saisi de sa mission, aller chercher de l’ivoire, pour remonter jusqu’au primitif. Pour se délester de tout surmoi. On l’admire pour cela et pas seulement les africains qui le divinisent. Par sa radicalité, il a rattrapé le primitif, et fort de ses savoirs occidentaux, il est devenu un être divin pour les autochtones.

 

Au bout du bout, nous rencontrons un Conrad encore plus pessimiste que dans Lord Jim. Au bout de la civilisation, il y a le massacre moderne. Mais à rebours, on ne trouve pas le mythe rousseauiste, mais des têtes coupées arborées devant des huttes. « Au cœur des ténèbres » est un livre misanthrope dans un monde où l’on peut encore saisir le plaisir de la conversation polie entre gentlemen, sans autre illusion, quand cela se présente.

 

Conrad y utilise le procédé du récit emboité dans un récit, celui des mille et une nuits. Un narrateur raconte donc la narration d’un personnage, Marlow, qui raconte son périple mais a en vue pour l’essentiel l’arrivée d’un autre personnage. Ce procédé est habile pour éveiller l’intérêt du lecteur car d’une certaine manière on ne sait pas d’où la promesse sera tenue. Elle pourrait l’être par Marlow, par celui qui l’écoute ou par Kurtz.

 

Une autre grande question de ce classique est celle de l’opportunité de la vérité. Aller voir au cœur des ténèbres, est une possibilité. En y allant on rencontre certaines vérités. Celle que Freud, par exemple, finit par concéder, quand il écrit « malaise dans la civilisation ». Mais le travail de la civilisation est aussi de s’illusionner à ce sujet. Pour vivre ensemble on doit sans doute un peu ignorer, ou en tout cas oublier un peu, ce dont on est capable. Sinon qui accepterait d’être au milieu de tels fauves ? C’est pourquoi Marlow choisira de mentir sur Kurtz, quand il rapportera ses souvenirs à sa compagne retrouvée en angleterre. Seule la vérité est révolutionnaire. Mais personne n’est obligé d’être révolutionnaire.

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A l’ombre des héros – « Tragôdia ou Thésée moi » – spectacle de Marlène Rostaing (vu à la Grainerie – Toulouse)

webmarlene_rostaing_c_alfred_mauve_3Au confluent ambitieux de la danse contemporaine, du monologue, et de la performance, Marlène Rostaing, impressionnante de force et d’expressivité, sachant tout faire, seule en scène revisite le tragique du point de vue de ce que le Héros laisse dans l’ombre. Certains, dans le public, rient. Symptôme, à mon sens, du malaise, quand il faut accueillir le tragique. Nous vivons une époque qui persiste à se vivre comme post tragique. C’est intéressant d’observer les réactions quand un artiste, par exemple ici, met en scène la tragédie.

« Tragôdia – ou Thésée moi », met en scène Ariane, celle qui fournit le fil dans le labyrinthe pour guider Thésée vers le retour après qu’il ait tué le Minotaure.

Tout au long de la performance, nous voyons une Ariane évoluer, au fil des temps, puisqu’elle les traverse, comme personnage d’un mythe inextinguible. Ariane c’est la femme qui attend. La femme de l’ombre, symbole des femmes laissées dans l’ombre de l’Histoire épique écrite par les vainqueurs, les hommes. La femme du marin, ou du soldat, qui attend, encore et toujours. La femme d’ailleurs sous bien des aspects, à différents stades d’une vie, de la petite enfance à la maturité.

Cette Ariane, c’est la femme dont on n’entend pas la voix, derrière les clameurs qui célèbrent le héros qui a ramené la tête de la bête qui terrorisait le peuple. Ici Marlène Rostaing lui donne toute la place. La montrant à la porte de la folie, parfois. Folle d’attente et de désespoir. Elle lui rend la parole, mais cette parole est comme un champ de ruines.

Ariane est dévastée, abandonnée par le Héros, et pour elle le récit ne continue pas, alors c’est comme si elle n’avait pas accès à la parole, c’est comme si seul son corps pouvait parler, débordé par un trop plein, qui le tord (magnifique enchaînement chorégraphique au sol, d’un corps saisi de spasmes). Elle est privée du récit, de l’épopée, de la plume d’Ovide qui narre la vie du héros et la laisse de côté une fois qu’elle a servi, et elle peine à parler. Elle en devient presque aphasique, presque autiste, et ce sont des moments poignants, pénibles même, par le pathétique qu’ils expriment puissamment. Ses mots se perdent, s’étiolent, se tordent, dans la répétition vaine, sans écho. Ce spectacle est sur un en deçà de la parole. Mais n’est-ce pas aussi la fonction de la danse, son rôle même, d’évoquer ce qui est en deçà, ou par delà, la parole ?

Thésée est allé tuer la Bête, l’instinct bestial, auquel le peuple d’Athènes sacrifiait pour Minos. En réalisant cela, on sait, avec la psychanalyse, que Thésée manifeste le plongeon en soi pour dompter, ce qui civilise, les pulsions prédatrices de la libido.

Mais laissée à l’entrée du labyrinthe, Ariane, séduite par le héros des athéniens elle qui est fille de Minos, a des désirs qu’elle n’a pas domestiqués en allant au fond du Dédale. Ils explosent, dans la chorégraphie de l’artiste. Ariane a désiré Thésée, mais Thésée l’a oubliée en route. Ariane est un être de désir et de chair, animale aussi (chienne, oiseau). elle n’est pas que le faire valoir du Héros. Mais elle attend le héros, elle en dépend, elle porte ses colifichets. Elle voudrait elle aussi un Pégase, mais elle n’a qu’un cheval à Bascule.

Viendra le temps où Ariane n’attendra plus personne, et lèvera ses propres voiles.

 

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Au sommet du tout ou rien, « La douleur », Emmanuel Finkiel (avec Mélanie Thierry et Benjamin Biolay)

capture_decran_2018-01-22_a_22.47.33.pngLe film d’Emmanuel Finkiel, comme le livre de Marguerite Duras, vous attrape dès le début, vous jette contre le mur, vous saisit les tripes, et vous relâche hébété à la fin. Peut-être aurez-vous la chance de pleurer pour vous soulager un peu. Rarement adaptation aura été aussi réussie, en même temps qu’elle prouve la spécificité de l’art cinématographique. Car ayant lu « La douleur« , ce mélange entre de vieilles pages écrites dans l’instant, et leur mise en perspective très longtemps après, on ne vit pas la même expérience, comme l’écrivain revit une expérience transfigurée par le souvenir et l’écriture.

Il y a, comme le disent les cols blancs, une « réelle plus-value » de la mise en scène. Le risque d’un mauvais film aurait été de sombrer dans un mélo, et on n’effleure jamais ce risque, on est tout entier dans le marécage ignoble de la douleur. Le réel devient irritant, sans cesse, il attaque les peaux. Le soleil n’est pas chaleureux mais immonde.

Nous partageons ô combien (si le chef d’œuvre est de conduire à partager, alors nous avons ici le chef d’œuvre) le sort de la femme qui souffre, Marguerite Antelme, de l’absence de son mari, mais bien plus encore de l’incertitude absolue, de la contingence comme un fer rouge du tout ou rien, d’être sur le point  bascule du néant ou de la réconciliation avec le monde, et donc d’être poursuivie par la néantisation. Ce même néant bien connu (Finkiel aurait pu évoquer cela pourquoi pas dans des images), du pacifique qui montait, la nuit, en Indochine, menaçait les cultures. C’est pour cela peut-être que Marguerite écrit. Pour repousser le noir de l’océan qui monte. Et bien ici elle ne peut pas le repousser. Elle est envahie. Elle essaie de nager dans l’océan du monde pour ne pas se noyer, mais elle est envahie de nausées, en tout cas nous le sommes, spectateurs, du début à la fin du film.

Marguerite essaie de s’en soulager par le dédoublement de l’écriture, d’antan, de plus tard, qui met à distance, favorisé par les jeux de miroir d’Emmanuel Finkiel, et cela nous met encore plus mal à l’aise. L’écriture, lue par Mélanie Thierry, qui porte à incandescence l’expérience de cette femme, répercute encore plus la douleur, vers nous. Exponentielle.

Finkiel parvient à rendre le monde insupportable. Il fixe des objets, il ne s’accroche pas aux corps qu’il filme pourtant de près, mais qui n’ont aucune sensualité. Les autres, ceux qu’on aime, et même ceux qu’on hait, ne peuvent pas vous accompagner dans la douleur. Mascolo est là mais il ne peut plus être intime, et le collabo, Magimel (enfin on lui donne un rôle, ça faisait longtemps) que l’on essaie de manipuler, que l’on hait, reste tout de même hermétique, extérieur à la haine qui le vise.

La conscience se heurte au monde sans cesse. Le décalage est total entre les pensées et la présence dérangeante, intempestive, des choses, de tasses de café propres par exemple, d’une chaise, qui sont là, elles, alors que Robert est encore dans son camp, ou « dans l’incendie de l’Allemagne ». Cela m’a renvoyé au caillou, que Robert Antelme regarde, dans « l’espèce humaine« , dans son camp, et qu’il envie, lui. Ce caillou n’est pas la cible des SS. Il faut être un homme pour être la cible.

Les mots, les choses, semblent différer encore le retour de Robert. Rien ne peut être pire que cette angoisse. Que cette perception du possible. Marguerite, sur le fil de crête, attendant de tomber d’un côté ou de l’autre, et nous, par l’intermédiaire de la pensée brillante de l’écrivain, sommes renvoyés radicalement à notre condition d’êtres du possible. D’êtres dotés d’avenirs imaginables. De consciences dans le monde. C’est une douleur existentialiste. L’existentialisme va surgir à ce moment là. Ce n’est pas fortuit. Comme dans l' »espèce humaine », la tragédie politique, le sang, les coups, les corps des déportés qui reviennent, vont renvoyer à la condition humaine elle-même dans ce qu’elle semble receler de plus abstrait. Ceux qui opposent les deux n’ont rien compris.

Il y a cette pudeur, aussi. Intempestive. A la fin du film. Quand Robert revient. Il est vivant, il peut à nouveau être là, dans l’instant, simplement. Au soleil, qui a changé de sens.

Le choix des acteurs est parfait. Mélanie Thierry ne ressemble pas vraiment à Duras, mais elle porte en elle la même furie que donnent les enfances à la dure, pour des raisons différentes. Benjamin Biolay, un peu amateur, est sobre, de cet amateurisme. Il livre cette sobriété d’un personnage qui ne peut pas faire grand chose de plus que de l’être, sobre, d’incarner celui qui tient, pour deux, qui reste droit et sobre.

On est soulagé de sortir du cinéma, tellement on a partagé (un peu) de cette douleur. Et on aime cela.

Cela reste un mystère, décidément, à éclaircir. Nous ne sommes pas tout à fait seuls, comme Marguerite ne l’était pas. Ses camarades ont sauvé Robert, l’ont porté jusqu’à chez lui, l’ont miraculé. Sans eux elle n’aurait pas quitté la douleur, qui l’enfermait, même si elle était capable de sourire aux bonheurs des autres, aussi, au bonheur de la France. La douleur vous enferme, aussi bien que le camp. Mais il y a les autres, encore, insupportables et solidaires.

 

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Les paradoxes de l’ogre – L’affaire Toukhatchevski- Victor Alexandrov

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De vingt a trente ans deux sentiers de lecture approfondie m’ont beaucoup occupé. Ils sont extrêmement liés. Deux questions majeures me taraudaient.
Comment la grande espérance d’une nouvelle aube humaine – la grande lueur venue de l’Est- a t-elle pu déboucher sur une immense catastrophe, jusqu’à presque annihiler l’idée d’un autre monde possible que celui régulé par l’accumulation capitaliste. Et comment le nazisme, ce sommet de la violence humaine, a été possible.

Puis un peu épuisé par toutes ces horreurs, ce déluge de sang et d’acier, j’ai heureusement débusqué bien d’autres sentiers.
Evidemment ces interrogations continuent, malgré tout, et elles ne cesseront de me pousser à en savoir plus, à consulter de nouveaux points de vue. Je suis tombé chez un bouquiniste sur un poche seventies d’un journaliste russe exilé, Victor Alexandrov, d’une tonalité « patriote russe », sur « L’affaire Toukhatchevski. »

La liquidation du maréchal rouge, dirigeant suprême de l’armée, juste au rang inférieur au Commissaire à la Défense a inauguré une incroyable purge de l’ armée, d’une ampleur telle qu’on se demande comment elle fut tenable sans réaction de type golpiste. A côté de cette entreprise meurtrière hémorragique les purges actuelles d’Erdogan ressemblent a une querelle de récré autour de cartes pokemon. Comment cela a t-il pu être envisagé, et possible ?

Pourquoi Staline a t-il cru bon de saigner ses officiers a un tel point ? C’est difficile de le saisir a la mesure de l’opacité de l’ogre géorgien. C’est un mélange.
 
Il y a un tournant stratégique d’abord. Staline veut passer un accord temporaire avec Hitler et le leader de l’armée rouge incarne nettement le projet de préparation d’une guerre centrale et même préventive contre le fascisme. Staline ressort un moment ce diable de Karl Radek (un personnage incroyable) du placard pour teaser les nazis sur ce qui deviendra le pacte d’acier (avant de le tuer). Et puis Staline, paranoïaque au plus haut point, pervers dans les formes utilisées (il appelle souvent ses victimes pour les rassurer la veille de leur arrestation), sans doute infecté par les fantômes, fonctionne en éliminant tout témoin des ses errements, revirements, faiblesses, erreurs, ignominies innombrables, même si ces témoins sont impuissants.
Comme s’il brisait des miroirs.
La folie de Staline semblait, c’est moi qui le dit, pas Alexandrov qui ne s’intéresse pas trop au tyran, plus à l’intrigue, projeter sur autrui ses propres tourments. En brisant les gens comme des statuettes, des fétiches, il semblait conjurer des souvenirs, des hontes, des petits secrets honteux. Par exemple il fit tuer tous ceux qui furent témoins des saletés de sa politique espagnole, plus préoccupée de chasser les gens de gauche indisciplinés que les fascistes.

 

L’imagination est dangereuse.
Staline a toujours frappé en anticipant sur ses adversaires ou potentiels adversaires. Ce fut le cas contre les oppositions internes et les possibilités d’intervention militaire. Avant même que les possibles adversaires n’imaginent leurs possibilités d’agir, Staline les imaginaient à leur place et les prévenaient par la déportation pour les plus chanceux, la torture mentale, l’assassinat et la persécution de leur famille, pour les autres. Le plus étonnant est que chacun pensait s’en tirer alors que l’on ne manquait pas d’exemple de la méthode stalinienne.
 
Le sort de Toukhatchevski, qui n’a rien vu venir, alors qu’il avait assisté à l’élimination de Trotski, dont il avait proche, est intéressant a maints égards. Le destin du maréchal, issu des corps d’officier tsariste et de l’aristocratie, est témoin de la capacité de ralliement des bolcheviks a leur cause. Lénine a pu incarner l’idée d’une grandeur russe relancée. Encore aujourd’hui, des gens de droite respectent beaucoup la figure de Lénine, qui incarne un renouveau de l’orgueil russe écorné par la fin du tsarisme. On ne verra pas Poutine récuser Lénine, et malheureusement pas non plus Staline. La discipline au final suicidaire du loyal maréchal qui plus jeune vibrait a l’évocation de Bonaparte en dit long non seulement sur l’efficacité du NKVD pour dissuader toute tentation aventuriste de l’armée mais aussi sur l’autorité symbolique et le respect que le Parti avait réussi a inspirer en surmontant la guerre civile, et en assumant le développement industriel du pays à marché forcée. Ce tsunami d’acier avait converti des gens comme le maréchal au communisme, qui était l’autre nom, finalement, du Progrès ou de l’Histoire.

Dans le registre « la fin justifie les moyens » le stalinisme aura tout exploré et plus encore. Mais la liquidation du maréchal, boite de pandore dévastatrice, fut un sommet, et Alexandrov démêle le nœud d’un complot complexe, agrémentant son propos d’un mode de narration romanesque qui empêche de se perdre en route dans les méandres. Le livre n’est pas toujours rigoureusement construit, mais efficace.

Staline a laissé le maréchal continuer a prendre des contacts européens pour une alliance antifasciste. Dans le même temps Radek, décongelé de son bannissement, fort de son expérience d’envoyé du Komintern en Allemagne, était envoyé en discussion avec les allemands, les nazis ayant eux aussi reclassé nombre d’anciens serviteurs de l’Etat weimarien. Et surtout le NKVD utilisait un pathétique général tsariste exilé en France et agent double connu des soviétiques et des SS pour fabriquer des « preuves »… d’un complot du maréchal acheté par les nazis pour renverser le pouvoir a Moscou.

Sans se parler directement, mais se coordonnant spirituellement si l’on peut dire, les sinistres Heydrich le nazi et Iejov le boucher rouge ont coopéré sciemment pour prendre en étau le héros soviétique et le faire exécuter, préparant le terrain aux diplomates pour une entente  contre nature. En réalité entre deux systèmes totalitaires qui se comprenaient tout a fait avant de s’affronter. Mais Hitler avait raison de jubiler. C’est lui qui tirera les marrons du feu, Staline ne saisissant pas la proximité de l’affrontement, et vulnérabilisant son pays en le privant de ses leaders militaires.

Tout cela a été possible pour des raisons peu connues dont  Hans Magnus Ezenberger parle beaucoup dans son livre génial, « hammerstein ou l’intransigeance » et qui tiennent a la complexité des rapports URSS Allemagne. Des liens majeurs ont pu être réactivés ou évoqués avec perversité dans cette période. Déjà Lénine avait passé un célèbre accord avec l’armée allemande pour rentrer en Russie en 17 afin de provoquer la paix, l’Allemagne souhaitant se reconcentrer sur le front ouest. Qui avait servi d’intermédiaire ? Le polonais allemand Radek. Staline l’a garde au frigo pour cela.

Plus largement les fragiles régimes soviétique et de Weimar, isolés sur la scène mondiale, ont coopéré, après que le Komintern, toujours Radek a la manœuvre, eut échoué a déclencher la révolution en Allemagne, obsession de survie politique de Lénine et Trotski qui.ne croyaient pas au concept plus tard inventé par Staline, contre tout bon sens, de révolution dans un seul pays, qui plus est arriéré. Berlin devait devenir impérativement la capitale de la révolution internationale.  La vague révolutionnaire retombée, vers 1923, les soviétiques ont considéré que le mieux était encore de coopérer avec les allemands, pour briser un peu l’isolement soviétique, en attendant que le mouvement communiste allemand reprenne des forces, et prenne le dessus sur le SPD, alors pivot de la politique allemande. L’URSS et Radek jouera un rôle important, agira pour que l’Allemagne soit réintégrée dans le concert mondial et puisse négocier une révision plus douce de Versailles.

Urss soviétique et Allemagne social démocrate (la théorie du « front uni » entre communistes et socialistes est dessinée à ce moment là) ont donc beaucoup coopéré sur la scène diplomatique et conclu des accords militaires très ambitieux. Des généraux allemands ont pu diriger des manœuvres en Russie et Toukhatchevski comme d’autres a effectué des stages en Allemagne. Les traces de cette époque ont servi de matériel brut aux faussaires tchékistes, nourris en amont par les nazis, pour « prouver » la délirante idée de trahison « hitlero trotskyste » du maréchal. Pour faire tuer un général de ce niveau, Staline a du présenter un dossier solide devant le Bureau politique. Même si chacun savait à quoi s’en tenir, il fallait cependant sauver les apparences, respecter certains rituels. C’est le trait étonnant des pires totalitarismes de parfois respecter les formes; sans doute pour permettre à certains des acteurs de mieux dormir la nuit.

Quand après le pacte d’acier certains généraux de la Wehrmacht venaient assister aux défilés sur la place rouge avant de diriger leurs meutes vers Moscou, ils rencontraient de vieux amis. Le choc cataclysmique de 1941 oppose des dirigeants militaires qui se connaissent très bien, d’où la férocité des combats.

Presque inexplicablement, Staline fera preuve, lui le moins candide des hommes, de naïveté envers Hitler. il ne verra pas venir l’invasion. Déjà quand il liquide les chefs et les sous chefs de l’armée il n’écoute pas leurs avertissements mais cela dure, comme si ce grand psychopathe ne voulait pas se résoudre une fois de plus a sa spécialité du zig zag, à qui il donnait, avec sa malhonnêteté intellectuelle foncière, le nom de « dialectique ».

Jusqu’après le déclenchement de l’opération barbarossa il fait exécuter les messagers des alertes. il ne veut même pas voir les troupes allemandes s’amasser vers l’est. Etonnant aveuglement volontaire qui révèle que Staline ne veut pas se donner tort. En exterminant ses officiers il est directement responsable de la catastrophe de la première année de guerre et de dizaines de millions de morts russes qui s’ajoutent a son bilan sanglant.
 
Staline était tout aussi borné et dupe que les munichois occidentaux qui l’avaient convaincu, à force de veulerie, de passer le pacte d’acier. L’armée rouge décimée fut  écrasée par l offensive allemande et pendant un temps Staline reste pétrifié avant de lancer la « grande guerre patriotique » et de nouer les alliances avec anglais et américains. Paradoxalement, c’est l’occasion d une de ces dialectiques dont l’histoire est truffée, le vide permet a de nouveaux visages comme Joukov de prendre leurs responsabilités militaires et de prouver leur valeur comme le firent Toukhatchevski et d’autres en 1917.

 

Je me permets d’en tirer une petite leçon pour le contemporain, heureusement dans un contexte qui n »a rien a voir avec les paroxysmes historiques du XXème siècle, du moins pas en occident pour le moment. On nous explique souvent, par une pédagogie fataliste, que l’on ne peut pas changer quoi que ce soit sous peine de susciter une « fuite des cerveaux ». c’est le discours maître chanteur de la compétitivité. L’idée de bon sens, simplement raisonnable et juste, de plafonner des écarts de salaire, rien ne légitimant que quelqu’un puisse gagner dix mille fois ce qu’un autre producteur gagne, est repoussée à ce motif. Et bien l’Histoire, et ici celle de la Russie dans des conditions extrêmes, nous montre que la vie sociale a horreur du vide et que nul n’est irremplaçable. Si les élites partent elles sont remplacées par de nouvelles, personne n’étant préparé au devenir historique d’avance, chaque époque produisant ses nouvelles taches et ses figures de proue imprévues. Du pire il ressort toujours quelque leçon utile.