0

Dans les vestibules de la pensée – « Roland Barthes » -Thiefaine Samoyault

roland-barthesIl est bien difficile d’imaginer écrire une biographie d’un homme qui a surtout consacré sa vie à penser et à écrire, en dehors de ses incursions secrètes dans les délices de la chair. On pense et on écrit d’abord seul. Dans un bureau, sur un canapé ou en marchant, et pas sabre au clair sur le pont d’un navire. Et pourtant Thiefaine Samoyault, en un style audacieux pour une biographie, envolé, l’a tenté et l’a réussi. Comme on l’a réussi récemment aussi pour l’amie de Barthes, Susan Sontag. Mais la biographie de Barthes est plus profonde encore que celle sur Sontag , elle s’enfonce dans le gris clair de cet homme, homme discret mais engagé, violemment impudique et pourtant retenu, et en ramène des richesses de réflexion sur ce qui réunit beaucoup de gens avec Barthes : l’attention à la centralité de la langue. Pour Barthes, la littérature c’est d’abord révolutionner la langue. Quand il nous parle de Sade, il nous parle d’une transgression des limites de la langue à dire, et de rien d’autre.

La biographe fouille aussi loin que possible, jusqu’à l’hermétisme, dans les liens possibles entre l’œuvre et la personnalité. C’était d’autant plus difficile que cet homme, qui fascine nécessairement tout amoureux des lettres, a beaucoup semé à son propre sujet, laissé partout ce qu’il appelait des « biographèmes ». Il a laissé aussi une masse considérable de documentation à travers des journaux, les innombrables fiches qu’il réalisait, de la correspondance mais surtout des agendas très factuels. Il a aussi écrit un « Roland Barthes sur Roland Barthes ». Il fallait donc oser se confronter à la parole du Maître sur lui-même. Courageux.

Barthes, cet intellectuel inclassable, écrivain des passages, exigeant et pourtant très lu, touchant le grand public (ce qui ne cesse de m’étonner), se construit autour d’absences et de rendez-vous manqués. Absence du père, mort à la guerre. Absence de figure masculine, d’où une fixation infantile sur la mère, que l’on peut voir comme source de son homosexualité, un amour profond qui ne cessera qu’à la mort de celle-ci, trois ans avant lui, et dont il écrira le journal de deuil. Une mère qui le laissera grandir librement et qui peut-être lui a transmis cette douceur particulière dont ceux qui l’ont connu témoignent (on peut être profondément basque, comme lui, et doux !), comme sa voix que l’on peut aisément trouver sur internet. L’absence au monde social, aussi, car il passe la seconde guerre, au moment des engagements, dans des sanatoriums qui marqueront profondément son œuvre et sa manière de vivre, très ritualisée.  L’ennui menacera sans doute toujours Barthes. D’où sa capacité à s’enfoncer dans un objet au périmètre resserré (une simple nouvelle de Balzac, dans « S/Z »), ou son amour non démenti pour la musique (il était pianiste amateur), dont il parlait souvent à la radio.

Barthes est donc un homme des « vestibules ». Il passe d’un domaine à l’autre, d’une approche à l’autre. Œuvrer autant que possible pour le théâtre brechtien, puis ne plus aller au théâtre, un jour. Théoriser le degré zéro de l’écriture, recenser les mythologies de la société de consommation naissante, produire une théorie de la photographie, analyser la civilisation chinoise. Il chemine au voisinage de la psychanalyse, il est structuraliste mais pas forcément adoubé par le pape Levi Strauss. Il s’approche, ne se fixe pas. Il rechigne à signer quelque tribune collective. Il reste ambivalent face au coagulé, sans non plus le refuser (comme le travail dans les revues, l’édition). C’est un individualiste très connecté à de nombreuses personnes de tous horizons. Dans le cinéma, par exemple Téchiné. Fidèle et attentif, lisant avec application les thèses des jeunes chercheurs. Brisant les barrières, sans ostentation ni vacarme. Il a son domaine à lui, l’Afrique du Nord. Le Maroc et la Tunisie, où il a travaillé jeune (ainsi qu’en Roumanie communiste !). Il y retrouve peut-être une de ses premières passions littéraires : la tentative de Camus, pour rénover la littérature avec l »étranger ».

Son engagement à gauche n’est pas didactique. Il est pourtant radical, souvent, cet enfant lucide de la petite bourgeoisie, mais indirect, et donc encore lisible aujourd’hui, car non circonstanciel. Quand Barthes écrit sur Sade, Fourier et Loyola, il pense à Mai 68 mais nous pouvons l’entendre encore aujourd’hui sans l’impression de nous mêler d’enjeux anachroniques. Un certain fil directeur, un peu enfoui, chez Barthes, c’est l’antifascisme. C’est dans ce mouvement qu’il milite, jeune. Il dira aussi, avec provocation et génie, que « la langue est fasciste ». Elle s’impose à vous. Et elle vous fait parler. En cela, il est d’accord avec Foucault ; le propre du fascisme n’est pas de censurer, mais de faire parler.  Quand il part en Chine maoïste, avec son ami Sollers, il se marginalise tout de suite, allergique au totalitaire qu’il perçoit immédiatement, malgré le parcours réglé sur mesure.

Qu’est-ce qui peut définir son œuvre, après tout, sinon une tentative, multiforme, de démystification, de déconstruction selon son ami Derrida ? Bref une lutte pour nous fournir des outils contre l’emprise fasciste des appareils de domination. La biographe esquive un peu cet aspect politique profond, au profit d’anecdotes, il me semble.

S’il est un domaine qui tente les dominateurs, c’est le corps. Un souci réel pour Barthes. Qu’il nourrit de sexe et de nourriture. Avec application, exigence. Un corps qu’il faut se trimballer, qui rappelle la maladie mortelle. Un corps taraudé entre les tentations ascétiques et les débauches.

La littérature, c’est aussi s’alléger du corps tout en partant du corps même. Barthes aimera beaucoup Sartre sans en être proche. Le corps dont on guette sans cesse les symptômes, donc les « signes ». Sans la tuberculose Barthes n’aurait pas contribué à l’invention de la sémiologie. Barthes ne regarde pas vers le ciel, vers la métaphysique. Il part des corps, des objets, du corps dans l’espace.

Sa sexualité, vivace mais buissonnière, rappelle sa manière de penser, qui ne se fixe jamais sur un seul objet bien longtemps, s’exprime aussi par fragments. Sur le discours amoureux par exemple.

Barthes a donné à beaucoup le sentiment de la liberté face à la littérature. Elle appartient autant au lecteur qu’à l’écrivain, et aucune méthode de pensée et d’analyse de l’écrit ne saurait s’imposer d’elle-même.  Barthes portait une utopie du lecteur. Et nous lecteurs nous ne sommes pas à la hauteur du rêve qu’il portait pour nous.

La maladie l’a marginalisé, l’a éloigné des parcours classiques qu’il n’a pu suivre. Pas d’agrégation. Pas d’Ecole Normale. Et pourtant il va imposer sa pensée et son style. Ce n’est qu’ensuite qu’il deviendra, par des chemins détournés, alors qu’il n’a aucun réseau d’appui, un grand professeur, qui changera aussi l’esprit universitaire, avec d’autres, à partir de la pratique des séminaires. Ceux-ci nourriront ses livres qui nourriront ses séminaires. Ses étudiants ont ainsi participé à son œuvre, et en restèrent profondément marqués, comme Julia Kristeva ou Chantal Thomas.

On doit Barthes, à ces gens méconnus mais si importants de la gauche non communiste, dont il était, qui lui ont tendu des perches. Tel cette figure majeure de la littérature en France au XXème siècle : Maurice Nadeau, qui lui donna accès aux tribunes critiques. Il lui faudra beaucoup de temps pour que sa place dans la pensée se traduise dans le champ universitaire. On le doit en particulier aux efforts de Michel Foucault, avec lequel il partageait une belle amitié magnifiquement décrite par la biographe. A une voix près Barthes est entré au Collège de France. Grâce à une campagne menée par son ami.

Son grand fantasme tardif et effrayant, lui qui meurt tôt, fut de franchir le pas de l’écriture romanesque. Lui qui l’a autant étudiée. Il s’y préparait, différait, tenait séminaire sur « la préparation du roman », avant d’être stupidement écrasé par un camion alors qu’il allait vérifier une question d’éclairage pour un cours. Il avait eu le temps de beaucoup nous laisser, tout de même. De se rattraper du temps inutile à craindre la mort, dans l’isolement et les rituels monastiques des sanatoriums, mêlant l’isolement et le collectivisme, comme dans les utopies socialistes libertaires. Ces expériences de vie ont beaucoup inspiré sa lecture structurale. Les structures, d’abord, lucidement. Mais la haine du fascisme. Sa personnalité furtive, insaisissable, mobile, est en elle-même antifasciste.

Publicités
0

La grande désillusion – « The Stalker » – Andreï Tarkovski

STALKER_C033784_HDMASTER6.02_50_53_23.Still019.tifAndreï Tarkovski est terriblement intempestif, A tel point que l’on peut regarder ses films gratuitement sur internet, car on ne se bouscule sans doute pas pour les acheter. Il est cognitivement intempestif. Et même si l’on s’intéresse à l’intempestif, que l’on y est habitué, ce qui est quelque peu mon cas, on doit prendre sur soi pour accéder à l’œuvre, tellement elle utilise un chemin rendu désuet par les dernières décennies. En particulier dans son rapport au temps, d’un autre temps, justement. Les longs plans séquences, la lenteur de l’action, le choix d’une esthétique adaptée au sujet mais parfaitement anti commerciale, l’exigence philosophique… étaient déjà des choix radicaux en 1979. Aujourd’hui ? Il paraît impossible de prétendre à réaliser de telles œuvres de deux heures et demie, où un personnage se permet de réciter une longue poésie, où un long plan fixe, magnifique, va sonder la détresse de l’humain, où la lenteur est utilisée pour que le spectateur partage le malaise ontologique des personnages.

Le créateur ne cède rien au spectateur, rien.  Si on veut l’entendre, on doit s’en donner les moyens, et d’abord la patience, et la confiance. Le pénible est utile au propos, alors il nous inflige du pénible.

« The Stalker » est, à ma vision, un film sur le nihilisme comme aboutissement d’une civilisation. Il était donc possible dès cette époque de parler du nihilisme en Russie. La religion du salut terrestre, personne n’y croyait plus, déjà. Le communisme avait perdu la bataille métaphysique. Son effondrement s’annonçait. Tout dans le film porte la marque de la conscience du délabrement. Nous parlerons ici du nihilisme comme absence de principe de mobilisation, permettant de se tenir debout. Le néant dans les jambes. Ni venue du Royaume, ni Eldorado, ni cité radieuse.

Influencé par Kafka, par Beckett, sans doute, le film nous convie dans l’aventure de trois personnages russes. Le « Stalker », donc, ou passeur, fixeur dirait-on aujourd’hui, un écrivain, et un scientifique. Ils n’ont vraiment rien d’exceptionnel, tout du badaud que l’on ne remarque pas. Les deux derniers ont contacté le passeur, un être anxieux et fébrile, pour passer dans la « zone ». De quoi s’agit-il ? D’un territoire, en Russie, interdit. Sur ce territoire serait tombé quelque chose, venu du ciel. Un cadeau. Il est totalement fermé d’accès et semble très dangereux. On ne peut que penser à une prescience incroyable de Tchernobyl. Sept ans plus tard. Il faut lire « La supplication » de Svetlana Alexievitch pour mesurer comment les zones secrètes produisent du fantasme, tout autant qu’elles aveuglent.

On apprend  vite que dans cette zone, où l’armée ne vient pas, il y a une « chambre » des désirs. Un lieu où l’on peut prononcer son vœu le plus authentique et important, et il sera exaucé. Mais les deux curieux ne disent pas vraiment leurs motivations, ils veulent d’abord aller dans cette fameuse « zone ». Pendant tout leur parcours, ils vont s’interroger entre eux, durement, sarcastiquement, mettant en scène une opposition entre la science et la littérature, sur leurs motifs d’être ici, et de vouloir aller dans la chambre.

Le film passe du noir au blanc à la couleur quand les personnages parviennent dans la zone, déserte, car le passeur est content d’être là malgré le danger, dans cette zone qu’il personnifie sans cesse. « La zone » est un personnage. Il est ici  chez lui, avec sa tête d’enfant de chœur déprimé, mais comme dans une Eglise on ne peut pas vaquer librement. Il passe son temps à rappeler les interdits, les limites, à invoquer des dangers imprécis, qui souvent laissent les clients sceptiques.

On trouve dans la « zone » une Russie abîmée par les débris de l’industrialisation, par la grande guerre peut-on penser, et le déluge de métal qui a recouvert la terre russe, des dédales de friche, de la poussière, du métal rouillé, de l’humidité. C’est laid et inhospitalier au possible, et pour aller jusqu’à la chambre des désirs, on doit bien en passer par là. Le passeur impose une prudence paranoïaque, mais il ne se passe jamais rien, on ne voit jamais personne, sauf un chien qui les colle, et se fiche de tout ça. Il n’a pas besoin d’une chambre des désirs. L’attitude du passeur est si inquiète qu’on se demande, et les personnages vont y venir, si cette attitude ne vise pas à créer le mythe de la zone, et de son secret. A créer du sacré, et de la terreur autour du sacré. Comme on dresse des gargouilles sur les églises. Après tout, on ne sait pas d’où viennent les affirmations sur la zone. C’est peut-être un opium. Le « Stalker » lui, n’est pas allé dans la chambre prononcer un vœu. Sa vie lui convient ainsi. On apprendra qu’il est sincère. Ce qu’il veut, c’est la persistance de la zone, son esplanade des mosquées, son aire du temple de Jérusalem, avec au bout le Saint Sépulcre.

Le chemin est éprouvant, dans ces décombres industriels, hantés par la peur de l’inconnu, tout de même contagieuse, agitée par le passeur qui dit en savoir beaucoup. Les deux clients vont peu à peu abattre leurs cartes. Le scientifique veut se venger du sort qui lui est fait dans le système de recherche soviétique, devenir un nobel. L’écrivain voudrait être un génie et échapper à la médiocrité du milieu littéraire russe, des journalistes, des critiques, des femmes qui tournent autour de son statut d’écrivain stipendié. Et puis il voudrait être heureux, ce qui est l’objet de la chambre des désirs, finalement. Puisque réaliser ses désirs est censé rendre heureux.  Plus la chambre approche plus les personnages interrogent leur désir. Ils sont malheureux, car ils ne sont pas reconnus comme ils le voudraient. Mais ont-ils réfléchi à ce qu’ils voudraient ? A ce qui se présenterait à eux alors ?

Et puis vient l’idée suivante à l’écrivain : s’il n’était pas tourmenté, il n’écrirait pas. Le scientifique, lui aussi, abat ses cartes, à la dernière étape. Il est là pour détruire la chambre, avec une bombe, préparée avec d’autres scientifiques. Car si la chambre tombe aux mains de gens mal intentionnés, comme des tyrans, alors elle menacerait l’humanité. Les tyrans doivent cesser de pouvoir croire en leur superpuissance, leurs désirs sont incendiaires. Prométhée doit mourir. Ce sont paradoxalement des scientifiques qui le pensent. Nous sommes en 1979 et chacun a compris que science sans conscience n’était que ruine de l’âme.

Quant au passeur, il veut absolument que les clients entrent dans la chambre, dans la chapelle, aillent au delà de la visite de la zone (comme on visite une cathédrale) et tente de les convaincre. Il se bat avec le scientifique pour protéger la chambre à tout prix. Qui est-il ? Le prêtre, finalement. Il entretient la foi. Mais il constate qu’elle n’est plus de ce monde. L’espérance n’est plus possible. Ni au ciel ni sur terre. C’est son propre rôle qui est en question. Le passeur pensait avoir évité le désespoir, mais la réaction des humains qu’il emmène dans la zone, finit par le ronger.

Les humains ont compris que les grandes espérances étaient dangereuses. Ils ont aussi compris, avec la psychanalyse, ou la guerre, que « Je est un autre ». Aussi quand ils arrivent face à la chambre, ils ont peur de leur propre désir. Car la chambre n’exauce que le désir premier, authentique. Et se tourner vers lui c’est cesser de se raconter des histoires. C’est briser toutes les résistances. Alors personne ne rentre jamais dans la chambre, personne ne veut la réalisation complète. Dieu est mort. La révolution est morte. Le salut individuel, aussi, est mort. Il faut vivre avec cet horizon.

L’homme a été renvoyé à ses désirs, et pas seulement au respect de la Loi. Mais après tout, les prêtres et les militants ont toujours promis de réaliser ses désirs.  Or, que resterait-il de l’humain s’il était privé de son désir par la réalisation de son désir ultime ?  Il me semble que la réponse est : la mort, messieurs-dames !

La frustration du désir est indispensable. Ce que cherchent les clients du passeur, c’est précisément de chercher, ce qui les tient debout. C’est l’excitation de la recherche. Du livre à venir, de la prochaine étape dans la poursuite de l’infiniment petit. Trouver est un piège. Un abîme.  Mais alors à quoi sert le passeur ? Sa vocation était de rendre les gens heureux en réalisant leurs désirs, les conduisant ici. Mais si l’espoir n’est plus là, son métier de passeur, qui lui impose de croire, lui-même, tout en protégeant à ses propres yeux le mystère de la chambre (les voies de Dieu sont impénétrables), devient obsolète. Quant au scientifique, il renonce à l’attentat. Car lui aussi ressent le danger du nihilisme. De la disparition de tout espoir final. La zone est peu fréquentée. Elle est difficile d’accès, tout empêche de la visiter. Mais elle doit rester une possibilité, sous peine d’acter la désolation finale et complète de la condition humaine.

Il y a bien une personne qui a réalisé son vœu. C’est un enfant. La fille du passeur. On la voit dans les dernières scènes, quand les personnages ont renoncé. Elle dispose d’un super pouvoir, qu’elle semble avoir voulu. Elle est sans doute allée dans la chambre. Elle peut déplacer les objets par la force de sa volonté. Nous la voyons faire. Elle déplace un verre, et puis le verre, au bout de la table, chute, et se brise. Le super pouvoir lui aussi n’a abouti qu’à sa limite. Il n’a finalement fait que déplacer l’impuissance de l’homme, plutôt que de le transformer en Dieu. Mais l’enfant lui, avait encore assez de foi pour croire en son vœu. Il l’a donc réalisé mais se heurte au réel. On sent poindre l’âge de raison.

Le très intempestif film de Tarkovski évoque un sujet qui n’a rien d’intempestif. Le nihilisme contemporain. Pour autant, il est trop tôt au moment du film pour en voir certaines conséquences que nous vivons pleinement aujourd’hui. Ceci étant, 1979 est la date d’un grand retour de bâton contre le nihilisme : la révolution iranienne, la théocratie de retour. Fuite en avant dans un monde qui ne serait plus qu’une zone. Une illusion de plus. Aujourd’hui rattrapée, en Iran même. Que de tumultes pour rechercher le bonheur. Si on le considère comme possiblement définitif, monocolore et complet, alors il est fort à parier qu’il n’est pas de ce monde.

 

 

 

 

0

Rome, une idée en cendres qui fourmille d’hommes – « Les cendres de Gramsci » – Pier Paolo Pasolini

th Ce sont les années 50 et le poète qui n’est pas encore l’immense figure qu’il sera de son vivant vient visiter la tombe de celui qui est mort durant son adolescence. Son passeur privilégié avec cette grande idée communiste à laquelle il donnera une forme si personnelle. Gramsci n’est pas seulement le cofondateur, et rapidement, avant d’être emprisonné par Mussolini, le dirigeant principal du communisme italien, il est le penseur singulier au sein du marxisme qui met en avant le rôle de la « superstructure », et en particulier de la lutte idéologique et culturelle. Profondément italien, mettant en avant les spécificités de son pays dans toute son œuvre, Gramsci résonnait avec toutes les attentes de Pasolini.  Comme Gramsci s’était affirmé comme dirigeant dans les luttes des conseils d’usines de Turin de 1919, Pasolini s’était rapproché des idées communistes en regardant les paysans frioulans affronter les propriétaires.

Et il écrit, alors, Pier Paolo Pasolini, de la poésie, trempée dans la plus ancienne tradition romaine, celle qui émane comme fumerole de ces pierres qui l’entourent dans ce cimetière pour athées et au-delà quand il en sort pour rentrer chez lui. Il parle au fantôme d’Antonio Gramsci, il lui parle, à lui avec qui il partageait sans doute beaucoup mais qui ne se serait sans doute pas imaginé fils aussi turbulent, de son testament, de ce qu’est devenue l’Italie, après la défaite du fascisme qui emprisonna l’aîné, jusqu’à en venir à bout.

Mélancolique, ce que la forme des tercets amplifie, il ne parlera pas de Tombeau de Gramsci mais de cendres, au goût amer.

Ce sont « Les cendres de Gramsci« , et pour la première fois je crois elles sont éditées à part, en France.

D’emblée le thème des cendres et des ruines, de Rome, est là. Car les espoirs portés par la Résistance au fascisme ont été engloutis dans le pacte de Yalta, qui prive l’Italie de tout destin révolutionnaire. La péninsule est à l’ouest de la ligne tracée par Churchill et approuvée par Staline. A moi, à vous.

Il règne ainsi en ce cimetière, celui d’Antonio Gramsci et celui des illusions, « une paix mortelle, et résignée, tout comme nos destins« . Déjà Pasolini, jeune, mais à l’écoute du passé, a compris la naïveté des révolutionnaires.

L’ambivalence est une nature  pour les poètes, c’est pourquoi ils cherchent à faire glisser le sens.

Il y a le profond désespoir : « nous sommes morts, avec toi, en ce jardin« . Mais le peuple, que toute l’œuvre de Pier Paolo célèbre est encore là, on entend au loin le bruit de l’enclume « depuis les ateliers du Testaccio, assoupi« . Et Pasolini, de bifurquer, de quitter la politique, ou plutôt d’être tout un, politique totalement, au delà de toute politique totalement. Pouvant évoquer Gramsci et dans le tercet d’après se laisser aller à l’évocation romantique du soir tombant sur Rome.

Près de cette tombe, tout se mélange, les idées et les sensations. Pasolini se demande pourquoi il est là. Il se méfie  des politiques, qui ont tué son frère. Il connaît son appétence pour le morbide. Mais là, devant la tombe du grand penseur, du grand dirigeant, c’est l’admiration et le sentiment de la dette qui l’emportent. Et c’est à lui, l’admiré, qu’il dit ce qu’il a de plus intime : sa haine mêlée à son amour du monde. Il aime le monde sensuellement, mais ce monde clivé le dégoûte au plus haut point.

Et Gramsci, comme personne, a su en dire les clivages, de ce monde. Pasolini vit dans son époque. Il n’a pas les espoirs et les certitudes de son aîné. Il le confesse, « je vis sans rien vouloir« . Déjà, dès les années cinquante. Le sentiment de la défaite. Ce sentiment de défaite s’amplifiera quand Pasolini verra, bientôt, la consommation venir tout pétrifier.

Mais Pasolini n’est pas Gramsci. Ce n’est pas un lien théorique, ni la « praxis révolutionnaire » qui l’unissent au monde, et en particulier à la classe ouvrière révolutionnaire, mais un sentiment (même si Gramsci insistait sur le lien sentimental qui existait entre les révolutionnaires et les masses, nécessairement). Le peuple, porte la  joie, à son sens. La simplicité et la joie. Oui Pasolini est un intellectuel, de ces intellectuels si prégnants pour faire accoucher l’Histoire selon Gramsci; Mais est-ce un bienfait individuellement ?

« Mais à quoi bon la lumière ? ».

La vraie raison de vivre, pour Paolo, ce n’est pas la politique. Ce n’est pas la politique populaire, c’est une attirance charnelle pour le monde, où prennent place les hommes, du peuple. Et dans sa déclamation il laisse éclater cette passion, comme une preuve de ce qu’il avance

Mais n’est-ce pas honteux, pour un révolutionnaire, de se laisser aller à de tels élans, alors qu’il y a la Cause ?

 » Me demanderas-tu mort décharné/de renoncer à cette passion/désespéré d’être au monde ? »

Pasolini sait qu’il rend compte à Gramsci mais aussi à un autre, à son frère, résistant mort à la fin de la guerre, dans des circonstances troubles (sans doute dans un règlement de comptes entre communistes).

« Est-ce à lui, trop honnête, trop pur, de s’en aller, tête baissée ? ».

Pasolini me rappelle le Baudelaire de « recueillement« , seul, dans la foule (« la multitude vile« , vision aux antipodes de Pasolini), déchiré. Mais alors que Baudelaire était déchiré entre le dégoût et les aspirations artistiques qui lui évitaient le suicide, Pier Paolo l’est entre la ferveur de la fête populaire, des sens, et le sens de l’Histoire, dont il sait pourtant, qu’elle est une Histoire de défaite.

« La vie est bruissement, et ces gens qui

s’y perdent, la perdent sans nul regret,

puisqu’elle emplit leur cœur ; on les voit qui

jouissent, en leur misère, du soir (…)

Mais, moi avec le cœur conscient

de celui qui ne peut vivre que dans l’histoire,

pourrais-je désormais œuvrer de passion pure, puisque je sais que notre histoire est finie« .

Pasolini, lui, bien que « triste et las« , enlisé dans le passé, orphelin de la grande cause, ne reste pas dans sa chambre, à contempler les « défuntes années en robes surannées » comme Baudelaire. Il plonge dans Rome, dans la foule. Il s’en sait séparé, mais il y trouve une fraternité singulière. Celle du partage d’une condition humaine.

 » Pauvre , merveilleuse cité,

tu m’as appris ce que les hommes,

joyeux et cruels, apprennent, enfants,

les petites choses où se découvre

la paisible grandeur de la vie ».

Pasolini n’a pas son pareil pour filtrer la beauté dans la pauvreté. Il s’y est plongé. Il transforme le sous prolétariat urbain en monde mystérieux, épique. Il rend aux pauvres leur gloire. Il n’a pas besoin pour cela de Marx et Gramsci qu’il a lus. Il a son don poétique.

« les lambeaux de papier et la poussière qu’en aveugle le vent entraînait ça et là, les pauvres voix sans résonance, d’humbles femmes venues des monts Sabins, de l’Adriatique, et qui maintenant campaient ici, avec des essaims de gamins durs et amaigris« .

C’est paradoxalement ici, à Rome, exilé de sa campagne du nord italien, que Pasolini est devenu, en même temps qu’il évoluait dans ce peuple urbain, un intellectuel aux convictions fermes, séparé, donc, de ce peuple, dont il ne veut pas se séparer. A qui peut-il le dire, sinon au fantôme de celui qui théorisa la fonction de l’Intellectuel « organique », dédié à la lutte d’une classe, ce que Pasolini veut être. Bien loin de tout « art prolétarien ». C’est à dire dans la sincérité charnelle et non dans la terreur bureaucratique guidant la plume.

Le don du poète c’est de donner sa place au travail humain, au labeur ouvrier, dans la beauté épique du monde, tout comme Homère et Virgile donnaient place aux dieux dans leurs récits terriens.

0

La science au secours de Spinoza – « L’ordre étrange des choses – la vie, les sentiments, la fabrique de la culture », Antonio Damasio

aNTONIO-dAMASIO-SPEAKER-KEYNOTE-SPEECH-940x660Le fait de découvrir que les cultures trouvent leurs racines dans les biologies non humaines n’entame en rien le caractère exceptionnel de l’humanité »

Antonio Damasio

Dans la grande controverse entre idéalisme et matérialisme, entre Descartes et Spinoza, entre d’un côté une pensée dualiste du corps et de l’esprit et de l’autre une vision unifiée de ces deux manifestations d’un même phénomène : la force du vivant, Antonio Damasio, s’efforçant de tenir les deux glaives de la biologie et de la métaphysique, défend, fort de ses compétences de chercheur en neurobiologie, la tradition spinoziste.

 

Le corps prime, parce que le vivant prime. Le vivant cherche sa voie, il persévère, et ainsi il crée les forces de l’esprit. L’esprit n’est pas une substance introduite on ne sait comment, dans les êtres, de l’extérieur, par une Sainte Ampoule. On peut donc en déduire, si l’on dépasse le livre, que sans doute il ne survit pas au corps. Raison pour laquelle les religieux ont tellement haï les scientifiques.

 

Damasio semble comme ébloui par la clarté des conceptions d’un philosophe qui n’avait pas les produits de la science moderne à sa disposition. Ce dernier livre,  » L’ordre étrange des choses », n’est pas explicitement relié à la controverse philosophique, mais elle est toujours là en filigrane. Et de temps en temps, une citation de l' »Ethique« , vient rendre plus claire une affirmation scientifique.  C’est toujours le grand match qui se déroule. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Tout le reste relève de péripéties de championnat.

 

Dans la grande aventure de l’humanisation, Damasio réhabilite les sentiments, comme Spinoza réhabilitait les « affects ». La raison n’est pas une faculté innée, tombée là (d’ailleurs, où ? puisque comme Damasio le dit, notre appareil digestif a sans doute été notre premier cerveau), et supérieure aux affects, mais la faculté de raisonner est le produit des affects. Elle se situe dans un long continuum dont on peut comprendre l’émergence dès les bactéries.

Si on invente la machine à remonter le temps, Damasio devra prendre garde à ne pas trop se promener après le concile de Trente où bien il aura chaud aux voûtes plantaires. Darwin nous parlait des singes, lui nous cause des bactéries. Si l’Homme est à l’image de Dieu, et qu’il vient d’une bactérie, alors la pompe religieuse à du souci à se faire.

 

Il reste que le temps a passé mais que nos représentations séparatistes, dualistes, de l’esprit et du corps, du corps et de la culture, n’ont pas tellement évolué, comme en témoigne l’inertie de notre langage, alors que la science, elle, les remet profondément en cause. Donnant raison à l’apostat Spinoza.

 

La clé de voûte de la continuité du vivant est l’homéostasie. Ce mécanisme que Spinoza appelait incessante volonté de « perpétuer dans son être« , ou dans son essence, l’existence était déjà chez lui l’essence, des siècles avant Sartre.

Pour continuer, la vie a besoin de se réguler, par exemple de se situer entre deux niveaux de tension, et la vie va chercher des outils qui lui permettent cette régulation. Tout en découle. La création des objets culturels, le meilleur exemple en est la médecine, est aussi une manifestation de l’homéostasie.  Elle était là, cette homéostasie, cette tendance à stabiliser la vie entre des limites qui la menacent, dès la bactérie, qui déjà par homéostasie mettait en place des comportements sociaux non réfléchis, des alliances, elle est en nous encore. Elle n’a pas encore été portée à un niveau macro social, comme nous le savons, malheureusement.

 

Dans ce schéma, les sentiments, sans lesquels l’Etre n’est même pas imaginable à l’humain, ont joué un rôle majeur, menant au développement intellectuel. La source en est le système nerveux. Ces systèmes d’abord simples (des filets nerveux), puis se complexifiant, ont aidé l’homéostasie en fournissant à l’organisme des images (« la monnaie universelle de l’esprit« ), des cartographies de l’environnement, et de la vie interne.

 

Le livre déplie ainsi très pédagogiquement, mais précisément, avec des hypothèses, aussi, sans masquer ce qui nous reste encore opaque, ce qui est un long continuum, et « notre vie mentale » apparaît comme « un produit dérivé d’un système nerveux« .

 

Il convient donc de bien considérer l’assemblage solide entre les affects et la raison, car les sentiments sont des « expériences mentales« , conscientes. Mais la différence entre les affects et le pur raisonnement abstrait est que le sentiment se réfère directement à un état du vivant, au corps, à une « valence » (sensation de malaise ou de bienfait).

On rejoint bien Spinoza et ses affects classés selon leur capacité à soutenir la vie ou à l’amoindrir. Le sentiment est un « rapport instantané sur l’état de la vie« . Les sentiments ont fourni à l’homéostasie des informations d’une grande importance, et c’est pourquoi l’évolution les a conservés.

 

La conscience, la création, l’utilisation des images pour créer et se remémorer, surgissent au bout de cette aventure homéostatique qui nous lie à la première bactérie surgie d’une soupe primitive il y a des milliards d’années.

 

« On ne sait ce que peut un corps » disait Spinoza, une phrase qui depuis longtemps me donne à réfléchir. Lisant Damasio, je me dis qu’ il évoquait aussi sans doute sa stupeur devant l’incroyable fertilité de la force de vie, de tout ce qu’elle a su susciter, de la philosophie à la science. Tout cela, pour continuer, ne pas se contenter de la survie d’ailleurs, mais afin d’affirmer sa puissance d’être.

0

Comme elle a voulu – « Susan Sontag » – biographie – Béatrice Mousli

sans-titreBéatrice Mousli a donc le mérite de réaliser la première (et consistante) biographie française de Susan Sontag. Une biographie pourtant à l’anglo saxonne (Mme Mousli enseigne aux Etats-Unis), exhaustive, dense, chronologique. Peu analytique. Sans doute a-t-elle voulu établir la biographie de référence. Mais à mon sens c’est une erreur d’avoir choisi cette option (ceci n’enlève rien à mon plaisir d’avoir lu cette biographie, je précise). Car la vie de Susan Sontag, en elle-même, en tant que « monade » d’une certaine façon, n’est guère passionnante, enfin ce n’est pas celle d’Hemingway ou de Malraux. Elle n’est pas un personnage de roman, même si elle vit pour la littérature. C’est un personnage exceptionnel mais peu épique, si l’on excepte sa réalisation d’une pièce de théâtre dans Sarajevo assiégée.  Mais elle fait partie d’une génération exceptionnelle, et révolutionnaire. Et elle y a compté, comme symbole et étincelle. Aussi l’auteure, tout occupée à nous donner des détails personnels, a peut-être manqué ce qui aurait pu élever le projet : inclure la vie de Sontag dans celle d’une génération. Celle de la gauche américaine du baby-boom et de la contreculture qui arrive à maturité avec les années soixante. En suivant de trop près Sontag, sans élargir le plan, on rate cette perspective, même si on la frôle, et c’est peut-être bien dommage. J’aurais aimé voir Susan Sontag dans des interactions plus révélatrices. Quand elle lutte contre la guerre au Vietnam par exemple. Une biographie est l’occasion d’un point de vue sur une époque, et cela la biographie de Béatrice Mousli, trop dépendante de son objet précis, le manque à mon sens. Mais peut-être, après tout, en se conçentrant sur l’objet, le reflet du monde est-il aussi perceptible.

 

J’ai lu cette biographie car évidemment Susan Sontag me plaît et m’inspire, de par sa manière d’échapper à un certain nombre de classifications, par son appétit intellectuel sans frontière, elle qui fut critique, essayiste, nouvelliste, romancière. J’ai lu trois livres d’elles, un roman, un essai (sur la photographie), et un livre d’entretiens, j’ai croisé sa pensée dans d’autres livres, et je la retrouve telle que je l’imaginais dans cette biographie. Il est incroyablement scandaleux que son essai sans doute le plus marquant pour les américains n’a pas été traduit, encore, en France, pays qui était sa seconde patrie. Pour lire « Against interpretation », où elle s’oppose à une vision trop herméneutique de la critique, qui a pour fonction selon elle de stimuler l’appétit des sens du futur lecteur, il faut lire l’anglais. C’est l’occasion de dire que l’édition « non fiction » comme on dit de nos jours semble en crise en France, et notamment dans le domaine international.

 

C’est une femme qui ne fait pas grand-chose pour se rendre sympathique, et qui a décidé, quel qu’en soit le prix, de vivre de la pensée, de tout engager dans le cycle de la pensée. En lisant, en écrivant, en voyant et tournant des films, en montant des pièces. Et en défendant ses idées quand elles étaient en cause dans le monde. Un point c’est tout. Susan Sontag , qui certes contourne les institutions (mais pas toutes, elle se consacrera beaucoup à animer le « Pen club », réseau international des écrivains, et notamment pour soutenir Salman Rushdie), est loin d’être une auto didacte puisque sa base intellectuelle a été confortée à l’université en amérique, en angleterre, en France.

 

Elle a tout de cette « bobo » et de cette intellectuelle de gauche qui est devenue presque la figure de sorcière de notre époque néoconservatrice (ceci étant même les populistes de gauche détestent les dits « bobos ». Une telle unanimité contre soi veut sans doute dire qu’on a de l’intérêt). Comme les « bobos » d’ailleurs, mot dont la première syllabe est souvent fantasmée par leurs détracteurs, elle a vécu très longtemps relativement pauvre, sa notoriété relative dans les milieux cultivés ne la nourrissant pas, et ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’en vivant avec Annie Leibowiz, la photographe, elle a vécu plus dans l’aisance. Sinon, peu encline à la vie universitaire, elle ne finira pas sa thèse, elle qui sera ensuite Docteur honoraire de multiples universités, écrivant des œuvres exigeantes sans préoccupation commerciale, refusant de multiples sollicitations, elle sera à la fois qualifiée d’hautaine tout en connaissant les difficultés d’une vie sans matelas financier quelconque.

Elle a tout pour agacer. Elle est juive, le dit, mais pas religieuse, et elle n’est pas manichéenne sur la question d’Israel, tout en défendant clairement les droits des palestiniens. Elle est américaine, californienne puis new yorkaise typique, mais aime passionnément l’Europe dont elle s’est fait, avant la « french theory » la passeuse culturelle aux Etats-Unis, ce qui ne manque pas de faire grincer des dents. Elle se méfie de la photographie à l’heure où celle-ci est célébrée comme un art.

Elle est bisexuelle (enfin, plutôt tournée vers les femmes), mais ne le clame pas ni ne le cache, ne donnant pas aux identitaires le porte-drapeau qu’ils voudraient (déjà). Elle est intellectualiste et l’assume intégralement. Et en plus on ne peut pas lui reprocher de se planquer derrière de belles idées, au vu de ce qu’elle a fait à Sarajevo, pas pour un simple aller-retour mais dans la durée. Elle va même à rebours, avec ses livres sur le cancer et le sida, de la psychologisation à la mode en rappelant qu’une maladie est avant tout une maladie et non une quelconque métaphore. Personne ne peut préempter Sontag.

 

Susan Sontag ne « lâchait pas prise » comme nous le conseillent les manuels de développement personnel et de sagesse portative. Oh que non. Elle était déprimée, régulièrement, et tomba malade deux fois d’un cancer, le second l’emportant. Elle a choisi la pensée plutôt qu’un certain bonheur. Ou bien sa part de bonheur de toute manière passait par cette voie.

Elle lit jusqu’à dix livres par semaine, mais elle ne pourrait pas vous aider à justifier votre peur de voyager en disant que lire c’est le don d’ubiquité. Parce qu’elle passe son temps à voyager, en réalité.

Elle est un peu peine à jouir, Sontag.  Par exemple sa vie démontre que la première chose à faire, quand on prétend parler, c’est prendre le temps d’étudier l’immense patrimoine de pensée disponible, en n’oubliant pas qu’on n’est pas tout seul sur terre, idée presque obscène au temps des « you tubers » et où l’on réforme le bac sur le principe de réduction des épreuves écrites, donnant à la forme une priorité évidente sur le fond (au bluff sur la consistance, à mon sens).  Sontag, jeune, s’était concocté un programme de lectures. Elle avant conscience de la nécessité de maîtriser les grands courants de la pensée occidentale, de connaitre les grandes œuvres de l’esprit, avant de dire son mot. Elle est morte en 2004, au moment de l’émergence de Facebook. Bon choix.

D’ailleurs, la dynamique de l’œuvre de Sontag est en elle-même intéressante. Elle a du mal à oser se frotter à la fiction (aujourd’hui tout ancien Ministre s’essaie au roman). Elle qu’on dit hautaine, car on confond hauteur de vue et attente des hauteurs avec le pédantisme, n’ose au départ que des incursions dans la pensée critique, puis dans la nouvelle, puis dans le roman expérimental. Il lui faudra du temps pour se donner le droit de tenter la grande fiction. Susan Sontag n’a pas été immensément prolifique, car elle a continué toujours, à lire, à regarder, à contempler. Toujours sa priorité. Se nourrir des œuvres d’autrui. Le contraire d’un narcissisme vulgaire qui lui a été accolé.

Même sa manière d’être mère est déconcertante. Elle délaisse clairement son fils pendant les premières années (après s’être mariée avec un universitaire, qu’elle connaissait depuis un jour, et avec qui en plus elle restera assez longtemps !). Mais la relation avec ce fils s’enrichira jusqu’à en faire de grands complices intellectuels et politiques. Susan Sontag déjoue, donc. C’est une manière d’illustrer la possibilité de la liberté.

 

Susan Sontag a été admirée, utilisée assez tôt comme icône, mais aussi très critiquée. Il est intéressant de voir que même chez les intellectuels progressistes qui écrivaient à son sujet de son vivant, et qui ne manquaient pas de l’attaquer sur le fond et la forme de ses écrits, il y avait un passage obligé sur sa manière de s’habiller, de se tenir, d’être sur les photos. C’est encore le cas aujourd’hui. Quand une femme fait le choix de la pensée, de l’action, on essaie toujours, même par la bande, de la ramener à des critères qu’elle a tout à fait le droit de répudier. Susan Sontag était grande et belle ? Et alors ? Susan Sontag est d’une génération qui a essuyé les plâtres, sans trop en souffrir. Ce qui lui importait était trop grand pour être atteint par de telles escarmouches. La meilleure réponse aux médiocres qui incapables de porter le fer sur le fond ressassent des vieilles méthodes éculées pour discréditer, c’est l’œuvre. Ceux qui ont éreinté Susan Sontag ont pour la plupart disparu dans les gouffres de la petite histoire. Alors que l’œuvre de leur cible agaçante éclaire encore les jeunes générations qui cherchent l’exigence de pensée.

0

Un secret malgré le monde entier – « Au coeur des ténèbres », Joseph Conrad

Waiting

Joseph Conrad est un immense écrivain, ce qui signifie qu’il va au plus simple et par ce biais évoque l’universel. La honte et l’honneur, avec « Lord Jim », la manipulation du sens de la justice, avec « l’agent secret ». Et dans ce court roman dont je parle aujourd’hui, » Au cœur des ténèbres », qui a inspiré « Apocalypse now », on touche encore à l’essentiel.

 

Le propos n’est pas alambiqué, servi par un style suffisamment lyrique pour nous laisser attendre, peu d’évènements ayant lieu, le roman nous conduisant lentement et péniblement le long de pistes puis d’un fleuve, vers une énigme dont on ne sait rien, Conrad prenant soin d’introduire des éléments quasi hallucinatoires pour nous laisser douter et espérer que quelque chose de très probant va arriver.

 

Marlow, un capitaine de bateau qui doit sortir de la tamise, raconte à ses marins son parcours bref par l’Afrique, qui l’a vacciné de l’aventure. Il y était allé, sachant que c’était indispensable mais sans trop saisir pourquoi, y diriger un vapeur qui remontait le grand fleuve. Et là-bas il rencontre la sauvagerie polysémique, et Kurtz, un personnage qu’il ne fréquente que très peu, à l’orée de sa mort, mais qui le marquera à vie, et s’empare de ses pensées d’ailleurs bien avant qu’il le rencontre. C’est tendu vers lui qu’il descend le fleuve. Parti en Afrique sans trop se demander pourquoi, le capitaine Marlow se fixera l’objectif de rencontrer ce fameux Kurtz, que tout le monde admire, allé aux confins du monde connu, pour piller l’ivoire. Mais Marlow comprend tout à fait, contrairement aux médiocres qui m’accompagnent (portraits intemporels de bureaucrates), que l’ivoire n’est que le vecteur d’une quête plus profonde. Et certainement pas une promotion dans la compagnie. .

 

Car Kurtz est allé au bout, à la source. Plus loin que Marlow. Il a essayé, tout bonnement, de faire le chemin à rebours de la civilisation, civilisation qui d’ailleurs, et le roman est un document violent sur le colonialisme, décrit comme génocideur, fondé sur des pulsions ignobles, n’est pas reluisante. Mais les « sauvages » ne le sont pas non plus et on aurait tort de voir en Conrad un Gide, ou un quelconque romancier de gauche. Kurtz s’est saisi de sa mission, aller chercher de l’ivoire, pour remonter jusqu’au primitif. Pour se délester de tout surmoi. On l’admire pour cela et pas seulement les africains qui le divinisent. Par sa radicalité, il a rattrapé le primitif, et fort de ses savoirs occidentaux, il est devenu un être divin pour les autochtones.

 

Au bout du bout, nous rencontrons un Conrad encore plus pessimiste que dans Lord Jim. Au bout de la civilisation, il y a le massacre moderne. Mais à rebours, on ne trouve pas le mythe rousseauiste, mais des têtes coupées arborées devant des huttes. « Au cœur des ténèbres » est un livre misanthrope dans un monde où l’on peut encore saisir le plaisir de la conversation polie entre gentlemen, sans autre illusion, quand cela se présente.

 

Conrad y utilise le procédé du récit emboité dans un récit, celui des mille et une nuits. Un narrateur raconte donc la narration d’un personnage, Marlow, qui raconte son périple mais a en vue pour l’essentiel l’arrivée d’un autre personnage. Ce procédé est habile pour éveiller l’intérêt du lecteur car d’une certaine manière on ne sait pas d’où la promesse sera tenue. Elle pourrait l’être par Marlow, par celui qui l’écoute ou par Kurtz.

 

Une autre grande question de ce classique est celle de l’opportunité de la vérité. Aller voir au cœur des ténèbres, est une possibilité. En y allant on rencontre certaines vérités. Celle que Freud, par exemple, finit par concéder, quand il écrit « malaise dans la civilisation ». Mais le travail de la civilisation est aussi de s’illusionner à ce sujet. Pour vivre ensemble on doit sans doute un peu ignorer, ou en tout cas oublier un peu, ce dont on est capable. Sinon qui accepterait d’être au milieu de tels fauves ? C’est pourquoi Marlow choisira de mentir sur Kurtz, quand il rapportera ses souvenirs à sa compagne retrouvée en angleterre. Seule la vérité est révolutionnaire. Mais personne n’est obligé d’être révolutionnaire.

0

A l’ombre des héros – « Tragôdia ou Thésée moi » – spectacle de Marlène Rostaing (vu à la Grainerie – Toulouse)

webmarlene_rostaing_c_alfred_mauve_3Au confluent ambitieux de la danse contemporaine, du monologue, et de la performance, Marlène Rostaing, impressionnante de force et d’expressivité, sachant tout faire, seule en scène revisite le tragique du point de vue de ce que le Héros laisse dans l’ombre. Certains, dans le public, rient. Symptôme, à mon sens, du malaise, quand il faut accueillir le tragique. Nous vivons une époque qui persiste à se vivre comme post tragique. C’est intéressant d’observer les réactions quand un artiste, par exemple ici, met en scène la tragédie.

« Tragôdia – ou Thésée moi », met en scène Ariane, celle qui fournit le fil dans le labyrinthe pour guider Thésée vers le retour après qu’il ait tué le Minotaure.

Tout au long de la performance, nous voyons une Ariane évoluer, au fil des temps, puisqu’elle les traverse, comme personnage d’un mythe inextinguible. Ariane c’est la femme qui attend. La femme de l’ombre, symbole des femmes laissées dans l’ombre de l’Histoire épique écrite par les vainqueurs, les hommes. La femme du marin, ou du soldat, qui attend, encore et toujours. La femme d’ailleurs sous bien des aspects, à différents stades d’une vie, de la petite enfance à la maturité.

Cette Ariane, c’est la femme dont on n’entend pas la voix, derrière les clameurs qui célèbrent le héros qui a ramené la tête de la bête qui terrorisait le peuple. Ici Marlène Rostaing lui donne toute la place. La montrant à la porte de la folie, parfois. Folle d’attente et de désespoir. Elle lui rend la parole, mais cette parole est comme un champ de ruines.

Ariane est dévastée, abandonnée par le Héros, et pour elle le récit ne continue pas, alors c’est comme si elle n’avait pas accès à la parole, c’est comme si seul son corps pouvait parler, débordé par un trop plein, qui le tord (magnifique enchaînement chorégraphique au sol, d’un corps saisi de spasmes). Elle est privée du récit, de l’épopée, de la plume d’Ovide qui narre la vie du héros et la laisse de côté une fois qu’elle a servi, et elle peine à parler. Elle en devient presque aphasique, presque autiste, et ce sont des moments poignants, pénibles même, par le pathétique qu’ils expriment puissamment. Ses mots se perdent, s’étiolent, se tordent, dans la répétition vaine, sans écho. Ce spectacle est sur un en deçà de la parole. Mais n’est-ce pas aussi la fonction de la danse, son rôle même, d’évoquer ce qui est en deçà, ou par delà, la parole ?

Thésée est allé tuer la Bête, l’instinct bestial, auquel le peuple d’Athènes sacrifiait pour Minos. En réalisant cela, on sait, avec la psychanalyse, que Thésée manifeste le plongeon en soi pour dompter, ce qui civilise, les pulsions prédatrices de la libido.

Mais laissée à l’entrée du labyrinthe, Ariane, séduite par le héros des athéniens elle qui est fille de Minos, a des désirs qu’elle n’a pas domestiqués en allant au fond du Dédale. Ils explosent, dans la chorégraphie de l’artiste. Ariane a désiré Thésée, mais Thésée l’a oubliée en route. Ariane est un être de désir et de chair, animale aussi (chienne, oiseau). elle n’est pas que le faire valoir du Héros. Mais elle attend le héros, elle en dépend, elle porte ses colifichets. Elle voudrait elle aussi un Pégase, mais elle n’a qu’un cheval à Bascule.

Viendra le temps où Ariane n’attendra plus personne, et lèvera ses propres voiles.