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Un secret malgré le monde entier – « Au coeur des ténèbres », Joseph Conrad

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Joseph Conrad est un immense écrivain, ce qui signifie qu’il va au plus simple et par ce biais évoque l’universel. La honte et l’honneur, avec « Lord Jim », la manipulation du sens de la justice, avec « l’agent secret ». Et dans ce court roman dont je parle aujourd’hui, » Au cœur des ténèbres », qui a inspiré « Apocalypse now », on touche encore à l’essentiel.

 

Le propos n’est pas alambiqué, servi par un style suffisamment lyrique pour nous laisser attendre, peu d’évènements ayant lieu, le roman nous conduisant lentement et péniblement le long de pistes puis d’un fleuve, vers une énigme dont on ne sait rien, Conrad prenant soin d’introduire des éléments quasi hallucinatoires pour nous laisser douter et espérer que quelque chose de très probant va arriver.

 

Marlow, un capitaine de bateau qui doit sortir de la tamise, raconte à ses marins son parcours bref par l’Afrique, qui l’a vacciné de l’aventure. Il y était allé, sachant que c’était indispensable mais sans trop saisir pourquoi, y diriger un vapeur qui remontait le grand fleuve. Et là-bas il rencontre la sauvagerie polysémique, et Kurtz, un personnage qu’il ne fréquente que très peu, à l’orée de sa mort, mais qui le marquera à vie, et s’empare de ses pensées d’ailleurs bien avant qu’il le rencontre. C’est tendu vers lui qu’il descend le fleuve. Parti en Afrique sans trop se demander pourquoi, le capitaine Marlow se fixera l’objectif de rencontrer ce fameux Kurtz, que tout le monde admire, allé aux confins du monde connu, pour piller l’ivoire. Mais Marlow comprend tout à fait, contrairement aux médiocres qui m’accompagnent (portraits intemporels de bureaucrates), que l’ivoire n’est que le vecteur d’une quête plus profonde. Et certainement pas une promotion dans la compagnie. .

 

Car Kurtz est allé au bout, à la source. Plus loin que Marlow. Il a essayé, tout bonnement, de faire le chemin à rebours de la civilisation, civilisation qui d’ailleurs, et le roman est un document violent sur le colonialisme, décrit comme génocideur, fondé sur des pulsions ignobles, n’est pas reluisante. Mais les « sauvages » ne le sont pas non plus et on aurait tort de voir en Conrad un Gide, ou un quelconque romancier de gauche. Kurtz s’est saisi de sa mission, aller chercher de l’ivoire, pour remonter jusqu’au primitif. Pour se délester de tout surmoi. On l’admire pour cela et pas seulement les africains qui le divinisent. Par sa radicalité, il a rattrapé le primitif, et fort de ses savoirs occidentaux, il est devenu un être divin pour les autochtones.

 

Au bout du bout, nous rencontrons un Conrad encore plus pessimiste que dans Lord Jim. Au bout de la civilisation, il y a le massacre moderne. Mais à rebours, on ne trouve pas le mythe rousseauiste, mais des têtes coupées arborées devant des huttes. « Au cœur des ténèbres » est un livre misanthrope dans un monde où l’on peut encore saisir le plaisir de la conversation polie entre gentlemen, sans autre illusion, quand cela se présente.

 

Conrad y utilise le procédé du récit emboité dans un récit, celui des mille et une nuits. Un narrateur raconte donc la narration d’un personnage, Marlow, qui raconte son périple mais a en vue pour l’essentiel l’arrivée d’un autre personnage. Ce procédé est habile pour éveiller l’intérêt du lecteur car d’une certaine manière on ne sait pas d’où la promesse sera tenue. Elle pourrait l’être par Marlow, par celui qui l’écoute ou par Kurtz.

 

Une autre grande question de ce classique est celle de l’opportunité de la vérité. Aller voir au cœur des ténèbres, est une possibilité. En y allant on rencontre certaines vérités. Celle que Freud, par exemple, finit par concéder, quand il écrit « malaise dans la civilisation ». Mais le travail de la civilisation est aussi de s’illusionner à ce sujet. Pour vivre ensemble on doit sans doute un peu ignorer, ou en tout cas oublier un peu, ce dont on est capable. Sinon qui accepterait d’être au milieu de tels fauves ? C’est pourquoi Marlow choisira de mentir sur Kurtz, quand il rapportera ses souvenirs à sa compagne retrouvée en angleterre. Seule la vérité est révolutionnaire. Mais personne n’est obligé d’être révolutionnaire.

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A l’ombre des héros – « Tragôdia ou Thésée moi » – spectacle de Marlène Rostaing (vu à la Grainerie – Toulouse)

webmarlene_rostaing_c_alfred_mauve_3Au confluent ambitieux de la danse contemporaine, du monologue, et de la performance, Marlène Rostaing, impressionnante de force et d’expressivité, sachant tout faire, seule en scène revisite le tragique du point de vue de ce que le Héros laisse dans l’ombre. Certains, dans le public, rient. Symptôme, à mon sens, du malaise, quand il faut accueillir le tragique. Nous vivons une époque qui persiste à se vivre comme post tragique. C’est intéressant d’observer les réactions quand un artiste, par exemple ici, met en scène la tragédie.

« Tragôdia – ou Thésée moi », met en scène Ariane, celle qui fournit le fil dans le labyrinthe pour guider Thésée vers le retour après qu’il ait tué le Minotaure.

Tout au long de la performance, nous voyons une Ariane évoluer, au fil des temps, puisqu’elle les traverse, comme personnage d’un mythe inextinguible. Ariane c’est la femme qui attend. La femme de l’ombre, symbole des femmes laissées dans l’ombre de l’Histoire épique écrite par les vainqueurs, les hommes. La femme du marin, ou du soldat, qui attend, encore et toujours. La femme d’ailleurs sous bien des aspects, à différents stades d’une vie, de la petite enfance à la maturité.

Cette Ariane, c’est la femme dont on n’entend pas la voix, derrière les clameurs qui célèbrent le héros qui a ramené la tête de la bête qui terrorisait le peuple. Ici Marlène Rostaing lui donne toute la place. La montrant à la porte de la folie, parfois. Folle d’attente et de désespoir. Elle lui rend la parole, mais cette parole est comme un champ de ruines.

Ariane est dévastée, abandonnée par le Héros, et pour elle le récit ne continue pas, alors c’est comme si elle n’avait pas accès à la parole, c’est comme si seul son corps pouvait parler, débordé par un trop plein, qui le tord (magnifique enchaînement chorégraphique au sol, d’un corps saisi de spasmes). Elle est privée du récit, de l’épopée, de la plume d’Ovide qui narre la vie du héros et la laisse de côté une fois qu’elle a servi, et elle peine à parler. Elle en devient presque aphasique, presque autiste, et ce sont des moments poignants, pénibles même, par le pathétique qu’ils expriment puissamment. Ses mots se perdent, s’étiolent, se tordent, dans la répétition vaine, sans écho. Ce spectacle est sur un en deçà de la parole. Mais n’est-ce pas aussi la fonction de la danse, son rôle même, d’évoquer ce qui est en deçà, ou par delà, la parole ?

Thésée est allé tuer la Bête, l’instinct bestial, auquel le peuple d’Athènes sacrifiait pour Minos. En réalisant cela, on sait, avec la psychanalyse, que Thésée manifeste le plongeon en soi pour dompter, ce qui civilise, les pulsions prédatrices de la libido.

Mais laissée à l’entrée du labyrinthe, Ariane, séduite par le héros des athéniens elle qui est fille de Minos, a des désirs qu’elle n’a pas domestiqués en allant au fond du Dédale. Ils explosent, dans la chorégraphie de l’artiste. Ariane a désiré Thésée, mais Thésée l’a oubliée en route. Ariane est un être de désir et de chair, animale aussi (chienne, oiseau). elle n’est pas que le faire valoir du Héros. Mais elle attend le héros, elle en dépend, elle porte ses colifichets. Elle voudrait elle aussi un Pégase, mais elle n’a qu’un cheval à Bascule.

Viendra le temps où Ariane n’attendra plus personne, et lèvera ses propres voiles.

 

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Au sommet du tout ou rien, « La douleur », Emmanuel Finkiel (avec Mélanie Thierry et Benjamin Biolay)

capture_decran_2018-01-22_a_22.47.33.pngLe film d’Emmanuel Finkiel, comme le livre de Marguerite Duras, vous attrape dès le début, vous jette contre le mur, vous saisit les tripes, et vous relâche hébété à la fin. Peut-être aurez-vous la chance de pleurer pour vous soulager un peu. Rarement adaptation aura été aussi réussie, en même temps qu’elle prouve la spécificité de l’art cinématographique. Car ayant lu « La douleur« , ce mélange entre de vieilles pages écrites dans l’instant, et leur mise en perspective très longtemps après, on ne vit pas la même expérience, comme l’écrivain revit une expérience transfigurée par le souvenir et l’écriture.

Il y a, comme le disent les cols blancs, une « réelle plus-value » de la mise en scène. Le risque d’un mauvais film aurait été de sombrer dans un mélo, et on n’effleure jamais ce risque, on est tout entier dans le marécage ignoble de la douleur. Le réel devient irritant, sans cesse, il attaque les peaux. Le soleil n’est pas chaleureux mais immonde.

Nous partageons ô combien (si le chef d’œuvre est de conduire à partager, alors nous avons ici le chef d’œuvre) le sort de la femme qui souffre, Marguerite Antelme, de l’absence de son mari, mais bien plus encore de l’incertitude absolue, de la contingence comme un fer rouge du tout ou rien, d’être sur le point  bascule du néant ou de la réconciliation avec le monde, et donc d’être poursuivie par la néantisation. Ce même néant bien connu (Finkiel aurait pu évoquer cela pourquoi pas dans des images), du pacifique qui montait, la nuit, en Indochine, menaçait les cultures. C’est pour cela peut-être que Marguerite écrit. Pour repousser le noir de l’océan qui monte. Et bien ici elle ne peut pas le repousser. Elle est envahie. Elle essaie de nager dans l’océan du monde pour ne pas se noyer, mais elle est envahie de nausées, en tout cas nous le sommes, spectateurs, du début à la fin du film.

Marguerite essaie de s’en soulager par le dédoublement de l’écriture, d’antan, de plus tard, qui met à distance, favorisé par les jeux de miroir d’Emmanuel Finkiel, et cela nous met encore plus mal à l’aise. L’écriture, lue par Mélanie Thierry, qui porte à incandescence l’expérience de cette femme, répercute encore plus la douleur, vers nous. Exponentielle.

Finkiel parvient à rendre le monde insupportable. Il fixe des objets, il ne s’accroche pas aux corps qu’il filme pourtant de près, mais qui n’ont aucune sensualité. Les autres, ceux qu’on aime, et même ceux qu’on hait, ne peuvent pas vous accompagner dans la douleur. Mascolo est là mais il ne peut plus être intime, et le collabo, Magimel (enfin on lui donne un rôle, ça faisait longtemps) que l’on essaie de manipuler, que l’on hait, reste tout de même hermétique, extérieur à la haine qui le vise.

La conscience se heurte au monde sans cesse. Le décalage est total entre les pensées et la présence dérangeante, intempestive, des choses, de tasses de café propres par exemple, d’une chaise, qui sont là, elles, alors que Robert est encore dans son camp, ou « dans l’incendie de l’Allemagne ». Cela m’a renvoyé au caillou, que Robert Antelme regarde, dans « l’espèce humaine« , dans son camp, et qu’il envie, lui. Ce caillou n’est pas la cible des SS. Il faut être un homme pour être la cible.

Les mots, les choses, semblent différer encore le retour de Robert. Rien ne peut être pire que cette angoisse. Que cette perception du possible. Marguerite, sur le fil de crête, attendant de tomber d’un côté ou de l’autre, et nous, par l’intermédiaire de la pensée brillante de l’écrivain, sommes renvoyés radicalement à notre condition d’êtres du possible. D’êtres dotés d’avenirs imaginables. De consciences dans le monde. C’est une douleur existentialiste. L’existentialisme va surgir à ce moment là. Ce n’est pas fortuit. Comme dans l' »espèce humaine », la tragédie politique, le sang, les coups, les corps des déportés qui reviennent, vont renvoyer à la condition humaine elle-même dans ce qu’elle semble receler de plus abstrait. Ceux qui opposent les deux n’ont rien compris.

Il y a cette pudeur, aussi. Intempestive. A la fin du film. Quand Robert revient. Il est vivant, il peut à nouveau être là, dans l’instant, simplement. Au soleil, qui a changé de sens.

Le choix des acteurs est parfait. Mélanie Thierry ne ressemble pas vraiment à Duras, mais elle porte en elle la même furie que donnent les enfances à la dure, pour des raisons différentes. Benjamin Biolay, un peu amateur, est sobre, de cet amateurisme. Il livre cette sobriété d’un personnage qui ne peut pas faire grand chose de plus que de l’être, sobre, d’incarner celui qui tient, pour deux, qui reste droit et sobre.

On est soulagé de sortir du cinéma, tellement on a partagé (un peu) de cette douleur. Et on aime cela.

Cela reste un mystère, décidément, à éclaircir. Nous ne sommes pas tout à fait seuls, comme Marguerite ne l’était pas. Ses camarades ont sauvé Robert, l’ont porté jusqu’à chez lui, l’ont miraculé. Sans eux elle n’aurait pas quitté la douleur, qui l’enfermait, même si elle était capable de sourire aux bonheurs des autres, aussi, au bonheur de la France. La douleur vous enferme, aussi bien que le camp. Mais il y a les autres, encore, insupportables et solidaires.

 

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Les paradoxes de l’ogre – L’affaire Toukhatchevski- Victor Alexandrov

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De vingt a trente ans deux sentiers de lecture approfondie m’ont beaucoup occupé. Ils sont extrêmement liés. Deux questions majeures me taraudaient.
Comment la grande espérance d’une nouvelle aube humaine – la grande lueur venue de l’Est- a t-elle pu déboucher sur une immense catastrophe, jusqu’à presque annihiler l’idée d’un autre monde possible que celui régulé par l’accumulation capitaliste. Et comment le nazisme, ce sommet de la violence humaine, a été possible.

Puis un peu épuisé par toutes ces horreurs, ce déluge de sang et d’acier, j’ai heureusement débusqué bien d’autres sentiers.
Evidemment ces interrogations continuent, malgré tout, et elles ne cesseront de me pousser à en savoir plus, à consulter de nouveaux points de vue. Je suis tombé chez un bouquiniste sur un poche seventies d’un journaliste russe exilé, Victor Alexandrov, d’une tonalité « patriote russe », sur « L’affaire Toukhatchevski. »

La liquidation du maréchal rouge, dirigeant suprême de l’armée, juste au rang inférieur au Commissaire à la Défense a inauguré une incroyable purge de l’ armée, d’une ampleur telle qu’on se demande comment elle fut tenable sans réaction de type golpiste. A côté de cette entreprise meurtrière hémorragique les purges actuelles d’Erdogan ressemblent a une querelle de récré autour de cartes pokemon. Comment cela a t-il pu être envisagé, et possible ?

Pourquoi Staline a t-il cru bon de saigner ses officiers a un tel point ? C’est difficile de le saisir a la mesure de l’opacité de l’ogre géorgien. C’est un mélange.
 
Il y a un tournant stratégique d’abord. Staline veut passer un accord temporaire avec Hitler et le leader de l’armée rouge incarne nettement le projet de préparation d’une guerre centrale et même préventive contre le fascisme. Staline ressort un moment ce diable de Karl Radek (un personnage incroyable) du placard pour teaser les nazis sur ce qui deviendra le pacte d’acier (avant de le tuer). Et puis Staline, paranoïaque au plus haut point, pervers dans les formes utilisées (il appelle souvent ses victimes pour les rassurer la veille de leur arrestation), sans doute infecté par les fantômes, fonctionne en éliminant tout témoin des ses errements, revirements, faiblesses, erreurs, ignominies innombrables, même si ces témoins sont impuissants.
Comme s’il brisait des miroirs.
La folie de Staline semblait, c’est moi qui le dit, pas Alexandrov qui ne s’intéresse pas trop au tyran, plus à l’intrigue, projeter sur autrui ses propres tourments. En brisant les gens comme des statuettes, des fétiches, il semblait conjurer des souvenirs, des hontes, des petits secrets honteux. Par exemple il fit tuer tous ceux qui furent témoins des saletés de sa politique espagnole, plus préoccupée de chasser les gens de gauche indisciplinés que les fascistes.

 

L’imagination est dangereuse.
Staline a toujours frappé en anticipant sur ses adversaires ou potentiels adversaires. Ce fut le cas contre les oppositions internes et les possibilités d’intervention militaire. Avant même que les possibles adversaires n’imaginent leurs possibilités d’agir, Staline les imaginaient à leur place et les prévenaient par la déportation pour les plus chanceux, la torture mentale, l’assassinat et la persécution de leur famille, pour les autres. Le plus étonnant est que chacun pensait s’en tirer alors que l’on ne manquait pas d’exemple de la méthode stalinienne.
 
Le sort de Toukhatchevski, qui n’a rien vu venir, alors qu’il avait assisté à l’élimination de Trotski, dont il avait proche, est intéressant a maints égards. Le destin du maréchal, issu des corps d’officier tsariste et de l’aristocratie, est témoin de la capacité de ralliement des bolcheviks a leur cause. Lénine a pu incarner l’idée d’une grandeur russe relancée. Encore aujourd’hui, des gens de droite respectent beaucoup la figure de Lénine, qui incarne un renouveau de l’orgueil russe écorné par la fin du tsarisme. On ne verra pas Poutine récuser Lénine, et malheureusement pas non plus Staline. La discipline au final suicidaire du loyal maréchal qui plus jeune vibrait a l’évocation de Bonaparte en dit long non seulement sur l’efficacité du NKVD pour dissuader toute tentation aventuriste de l’armée mais aussi sur l’autorité symbolique et le respect que le Parti avait réussi a inspirer en surmontant la guerre civile, et en assumant le développement industriel du pays à marché forcée. Ce tsunami d’acier avait converti des gens comme le maréchal au communisme, qui était l’autre nom, finalement, du Progrès ou de l’Histoire.

Dans le registre « la fin justifie les moyens » le stalinisme aura tout exploré et plus encore. Mais la liquidation du maréchal, boite de pandore dévastatrice, fut un sommet, et Alexandrov démêle le nœud d’un complot complexe, agrémentant son propos d’un mode de narration romanesque qui empêche de se perdre en route dans les méandres. Le livre n’est pas toujours rigoureusement construit, mais efficace.

Staline a laissé le maréchal continuer a prendre des contacts européens pour une alliance antifasciste. Dans le même temps Radek, décongelé de son bannissement, fort de son expérience d’envoyé du Komintern en Allemagne, était envoyé en discussion avec les allemands, les nazis ayant eux aussi reclassé nombre d’anciens serviteurs de l’Etat weimarien. Et surtout le NKVD utilisait un pathétique général tsariste exilé en France et agent double connu des soviétiques et des SS pour fabriquer des « preuves »… d’un complot du maréchal acheté par les nazis pour renverser le pouvoir a Moscou.

Sans se parler directement, mais se coordonnant spirituellement si l’on peut dire, les sinistres Heydrich le nazi et Iejov le boucher rouge ont coopéré sciemment pour prendre en étau le héros soviétique et le faire exécuter, préparant le terrain aux diplomates pour une entente  contre nature. En réalité entre deux systèmes totalitaires qui se comprenaient tout a fait avant de s’affronter. Mais Hitler avait raison de jubiler. C’est lui qui tirera les marrons du feu, Staline ne saisissant pas la proximité de l’affrontement, et vulnérabilisant son pays en le privant de ses leaders militaires.

Tout cela a été possible pour des raisons peu connues dont  Hans Magnus Ezenberger parle beaucoup dans son livre génial, « hammerstein ou l’intransigeance » et qui tiennent a la complexité des rapports URSS Allemagne. Des liens majeurs ont pu être réactivés ou évoqués avec perversité dans cette période. Déjà Lénine avait passé un célèbre accord avec l’armée allemande pour rentrer en Russie en 17 afin de provoquer la paix, l’Allemagne souhaitant se reconcentrer sur le front ouest. Qui avait servi d’intermédiaire ? Le polonais allemand Radek. Staline l’a garde au frigo pour cela.

Plus largement les fragiles régimes soviétique et de Weimar, isolés sur la scène mondiale, ont coopéré, après que le Komintern, toujours Radek a la manœuvre, eut échoué a déclencher la révolution en Allemagne, obsession de survie politique de Lénine et Trotski qui.ne croyaient pas au concept plus tard inventé par Staline, contre tout bon sens, de révolution dans un seul pays, qui plus est arriéré. Berlin devait devenir impérativement la capitale de la révolution internationale.  La vague révolutionnaire retombée, vers 1923, les soviétiques ont considéré que le mieux était encore de coopérer avec les allemands, pour briser un peu l’isolement soviétique, en attendant que le mouvement communiste allemand reprenne des forces, et prenne le dessus sur le SPD, alors pivot de la politique allemande. L’URSS et Radek jouera un rôle important, agira pour que l’Allemagne soit réintégrée dans le concert mondial et puisse négocier une révision plus douce de Versailles.

Urss soviétique et Allemagne social démocrate (la théorie du « front uni » entre communistes et socialistes est dessinée à ce moment là) ont donc beaucoup coopéré sur la scène diplomatique et conclu des accords militaires très ambitieux. Des généraux allemands ont pu diriger des manœuvres en Russie et Toukhatchevski comme d’autres a effectué des stages en Allemagne. Les traces de cette époque ont servi de matériel brut aux faussaires tchékistes, nourris en amont par les nazis, pour « prouver » la délirante idée de trahison « hitlero trotskyste » du maréchal. Pour faire tuer un général de ce niveau, Staline a du présenter un dossier solide devant le Bureau politique. Même si chacun savait à quoi s’en tenir, il fallait cependant sauver les apparences, respecter certains rituels. C’est le trait étonnant des pires totalitarismes de parfois respecter les formes; sans doute pour permettre à certains des acteurs de mieux dormir la nuit.

Quand après le pacte d’acier certains généraux de la Wehrmacht venaient assister aux défilés sur la place rouge avant de diriger leurs meutes vers Moscou, ils rencontraient de vieux amis. Le choc cataclysmique de 1941 oppose des dirigeants militaires qui se connaissent très bien, d’où la férocité des combats.

Presque inexplicablement, Staline fera preuve, lui le moins candide des hommes, de naïveté envers Hitler. il ne verra pas venir l’invasion. Déjà quand il liquide les chefs et les sous chefs de l’armée il n’écoute pas leurs avertissements mais cela dure, comme si ce grand psychopathe ne voulait pas se résoudre une fois de plus a sa spécialité du zig zag, à qui il donnait, avec sa malhonnêteté intellectuelle foncière, le nom de « dialectique ».

Jusqu’après le déclenchement de l’opération barbarossa il fait exécuter les messagers des alertes. il ne veut même pas voir les troupes allemandes s’amasser vers l’est. Etonnant aveuglement volontaire qui révèle que Staline ne veut pas se donner tort. En exterminant ses officiers il est directement responsable de la catastrophe de la première année de guerre et de dizaines de millions de morts russes qui s’ajoutent a son bilan sanglant.
 
Staline était tout aussi borné et dupe que les munichois occidentaux qui l’avaient convaincu, à force de veulerie, de passer le pacte d’acier. L’armée rouge décimée fut  écrasée par l offensive allemande et pendant un temps Staline reste pétrifié avant de lancer la « grande guerre patriotique » et de nouer les alliances avec anglais et américains. Paradoxalement, c’est l’occasion d une de ces dialectiques dont l’histoire est truffée, le vide permet a de nouveaux visages comme Joukov de prendre leurs responsabilités militaires et de prouver leur valeur comme le firent Toukhatchevski et d’autres en 1917.

 

Je me permets d’en tirer une petite leçon pour le contemporain, heureusement dans un contexte qui n »a rien a voir avec les paroxysmes historiques du XXème siècle, du moins pas en occident pour le moment. On nous explique souvent, par une pédagogie fataliste, que l’on ne peut pas changer quoi que ce soit sous peine de susciter une « fuite des cerveaux ». c’est le discours maître chanteur de la compétitivité. L’idée de bon sens, simplement raisonnable et juste, de plafonner des écarts de salaire, rien ne légitimant que quelqu’un puisse gagner dix mille fois ce qu’un autre producteur gagne, est repoussée à ce motif. Et bien l’Histoire, et ici celle de la Russie dans des conditions extrêmes, nous montre que la vie sociale a horreur du vide et que nul n’est irremplaçable. Si les élites partent elles sont remplacées par de nouvelles, personne n’étant préparé au devenir historique d’avance, chaque époque produisant ses nouvelles taches et ses figures de proue imprévues. Du pire il ressort toujours quelque leçon utile.

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Ensemble, soyons Moi, « L’énigme Tolstoïevski », Pierre Bayard

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Pierre Bayard, dont on a déjà évoqué certains essais dans ce blog, n’a pas son pareil pour évoquer avec humour et intelligence des sujets immenses en utilisant le second degré, avec une sorte de radicalité ludique qui est l’intérêt du second degré (pousser les conséquences du second degré à son extrémité avec le plus grand sérieux, une exigence de cohérence. Ce qui a certes un côté un peu potache aussi).

 

Sa grande question, qui chemine au long de ses écrits, est celle du Moi. Y a t-il une permanence et une unicité du Moi ? Quelle est la substance du Moi ? Puis-je par exemple me demander ce que j’aurais fait pendant la seconde guerre mondiale ? Il n’est pas neutre évidemment qu’il soit, en plus d’un professeur de littérature, un psychanalyste.

 

Il continue ses jeux ontologiquement déstabilisants à la Borges, avec « l’Enigme Tolstoïevski », toujours dans cette verve : le Moi est-il permanent, et ici unique ? C’est en fusionnant deux auteurs, comme si c’était le plus sérieusement du monde (il se permet même d’évoquer le fait que certains auraient parlé de deux auteurs), qu’il développe la théorie des personnalités multiples. L’œuvre de ce Tolstoïevski, qui existe peut-être dans un des autres tiroirs du multivers, serait l’exemple parfait de l’existence en nous, non de plusieurs aspects de la personnalité, mais de plusieurs personnalités.

 

Par l’aspect ludique, la veine un peu délirante (pas tant que ça) qu’on creuse, on peut aborder avec plus de plaisir certaines explications pédagogiques. Et Bayard au passage par exemple déroule, autrement qu’un « Que sais-je ? » peut-être rébarbatif (quoi que j’aime bien les « Que sais-je ? »), la psychologie freudienne, dont il présente les failles, il se permet aussi ce luxe. Ainsi la théorie du « plusieurs Moi », vient concurrencer la théorie du Moi soumis à la pression de forces qu’ils paraît recouvrir. L’horizontalité des Moi se substitue à la topique freudienne et permet de l’expliquer au passage.

 

Bien évidemment derrière cet argumentaire, plein d’humour, mais qui soulève de vraies questions, notamment celle du Moi comme simple métaphore, ce que disait Valery, ou comme pur effet de langage, il y a une déclaration d’amour pour la littérature russe du 19eme siècle, les questions fondamentales qu’elle a su aborder, aussi bien chez Tolstoï que chez Dostoïevski. Par delà leurs différences, l’époque a réclamé d’eux certaines réponses. D’où une familiarité qui permet d’aller jusqu’à pouvoir dire qu’il s’agit d’une seule personne. Mais parfois évidemment, ça ne cadre pas. Alors on parle de crise. Comme chez chacun d’entre nous. Troublant en effet.

 

Pierre Bayard va analyser l’œuvre de ce Tolstoïevski et nous montrer que les phénomènes psychologiques qu’elle aborde ne peuvent être saisis que si l’on accepte l’hypothèse des personnalités multiples.

 

C’est le cas du coup de foudre amoureux. L’aspect irrépressible du sentiment ne peut s’expliquer que par le surgissement sur la scène d’une autre des personnalités que l’on accueille en soi. Et c’est pourquoi Tolstoï(ievski) peut écrire, à propos du prince André, quand il croise Natacha au bal : « un bonheur inconnu envahit son âme ». Réciproquement, la subite disparition du sentiment amoureux, dans ce qu’elle a de brutal et d’incompréhensible (comment se fait-il que quelqu’un qui était l’évidence même n’existe plus ?), peut s’expliquer par cette pluri identité jusqu’au boutiste. Le temps est cette dimension même où peut se déployer au mieux l’existence des personnalités multiples. Toujours dans le domaine amoureux, ce que l’on appelle de nos jours le polyamour est aussi selon Bayard un effet de l’existence des personnalités diverses que nous portons.

 

Les personnages multiples compliquent encore la donne en s’exprimant parfois en même temps.  Notre tendance à ne pas être le même devant deux interlocuteurs doit s’analyser crûment, non comme l’effet de nuances, mais comme le produit de personnalités étanches dans un même corps. On mesure ici l’humour de Pierre Bayard devant l’étonnement que suscitent les personnages des romans russes cités. Le choc des personnalités peut conduire au masochisme, à l’auto agression, à la haine de soi, par exemple dans « Le joueur« . Le problème du suicide, si préoccupant pour le romanesque russe, viendrait du fait qu’on ne s’accepte pas comme personnalité multiple. On juge anormaux des conflits intra psychiques qui sont inéluctables.

 

Le roman russe classique met en scène la violence. Le passage à l’acte, comme le coup de foudre, est souvent incompréhensible. Comme l’acte de Michel Piccoli, à la fin de « Max et les ferrailleurs » de Claude Sautet, quand il tue son collègue pour un caprice sans profondeur apparente. On dirait alors qu’un autre Max a surgi sur la scène. Un Max caché (l’exemple est de moi, Bayard en reste aux deux russes, et à Proust). Le langage nous est témoin de la justesse de la théorie : ne dit-on pas « être hors de soi » ?

 

L’auteur va jusqu’à proposer que la justice acquitte les criminels quand on peut attester du fait qu’une personnalité seconde, comme dans le film comique « Fous d’irène« , a commis un crime que l’on veut imputer à quelqu’un d’autre qui habitant le même corps n’a pas commis.  En cela, Monsieur Bayard, vous rappelez à ma mémoire le recadrage cinglant d’un prof de philo de lettres sup à toute la classe tombée dans l’ornière, justement à propos de Dostoïevski et qui nous expliquait que la justice n’a pas besoin, théoriquement, du concept de responsabilité morale pour punir. Il lui suffit de sanctionner la cause. Et citant Spinoza il disait que nous punissons bien le serpent d’avoir mordu même si le serpent n’est pas « libre ».

Si ce corps abrite une personnalité criminelle, alors il faut neutraliser et discipliner ce corps, et peu importe la notion de responsabilité. Le chapitre ici, audacieux, ne tient pas tout à fait.

 

Après avoir fini ce livre, il m’est (« il nous », comme conseille de le dire Bayard désormais, en une sorte de conclusion sur un écriture inclusive qui inclurait… non pas les femmes, mais nos personnalités foisonnantes) arrivé deux choses. J’ai choisi, inconsciemment un livre dans mon stock sur Toukhatchevsky, le maréchal soviétique. A l’analyse je me dis que cet essai de Bayard n’avait pas tout à fait terminé en moi, et en m’arrêtant sur ce nom je continuais un peu de ruminer Tolstoïevski. L’inconscient existe bel et bien, on le rencontre bien souvent si on y prête soin, pour le meilleur et le pire. C’était bien moi qui avait lu Bayard et pas un autre, en tout cas ! Et puis sur un réseau social, je suis tombé sur un article sur les 120 personnes dans le monde qui sont des « chimères génétiques ». Il s’agit d’embryons jumeaux au départ, et l’un deux a subsumé l’autre. Aussi il n’y a plus qu’un seul bébé, qui a deux identités génétiques, et on peut en voir une trace dans une différence de couleur de peau sur le ventre. La théorie des personnalités multiples n’est pas si déjantée que cela. La nature offre aussi surprenant.

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Briser les atomes – « Traverser les murs », Mémoires de Marina Abramovic – paru dans la Quinzaine Littéraire

447032231_960Il est bien malaisé de trouver phrase plus galvaudée que celle  de Nietzsche selon laquelle il s’agit de « faire de sa vie une œuvre d’art ». Pourtant la formule usée n’a rien d’un slogan snob quand elle est illustrée par la vie de Marina Abramovic, narrée dans ses stupéfiants mémoires : « Traverser les murs ».  Cet article pourrait consister en litanie de superlatifs, tellement ce parcours est impressionnant et a laissé l’auteur de l’article admiratif. Ce livre, écrit avec l’appui assumé d’un auteur, n’a pas une valeur littéraire particulière, il est du moins très clair, ce qui en soi est une qualité remarquable. C’est néanmoins une expérience de lecture qu’on ne saurait trop conseiller à qui veut respirer un grand bol de vie et se convaincre des potentialités magnifiques de l’art de notre temps, dont certains doutent, avec force arguments.

 

Fille de deux partisans héroïques de la résistance yougoslave, la plus coriace d’Europe, nourrie de force mais aussi corsetée par cette famille de la nomenklatura titiste, dysfonctionnelle, Marina, qui naît juste à la fin du conflit mondial, ressent le besoin impérieux de sublimer et laisse éclater son  inépuisable énergie, très vite, à travers  l’art. Ce n’est pas seulement à ses yeux une pratique mais la colonne vertébrale de son existence, et à aucun moment elle n’a douté du sens de sa présence ici-bas. Il s’agira de créer. Rien ni personne ne pourra s’opposer à la marche de la fille de partisans.

 

Elle multiplie alors, d’abord seule, puis longtemps avec son compagnon hollandais, seule encore ensuite, avant de beaucoup transmettre aussi à des plus jeunes à travers son Institut, des performances ahurissantes d’engagement. Elle y plonge corps et âme (qu’elle ne dissocie jamais, en une sorte de spinozisme radical) à la rencontre de sources d’énergie humaines supposées, et de nouveaux états de conscience, atteints en particulier par l’acharnement à l’exercice, le dépassement de la douleur et des limites de l’endurance.

 

A chacune de ses performances, dont elle raconte – et c’est passionnant- la préparation, les aspects techniques, enjeux de conception, elle interroge des questions essentielles posées à l’humanité. Des thèmes obsédants, fondamentaux, jamais anecdotiques ou relevant de ces « misérables affaires privées » dont se moque Deleuze dans l’abécédaire, reviennent durant toute une vie de création, relancée par des rencontres, des croisements artistiques (avec Bob Wilson par exemple).

 

L’amour est-il créateur d’une troisième entité, au-delà du couple, dégage-t-il une énergie particulière, rassemblant des énergies proprement  humaines dont nous pouvons rechercher les traces par l’art ?

 

Pouvons-nous percevoir, par la déstabilisation des sens, d’autres niveaux de réalité ? Question classiquement soulevée par les artistes, mais que Marina Abramovic n’a pas hésité à affronter avec son propre corps, en se mettant en danger et surtout en affrontant la douleur et son dépassement.

 

Quels spectacles sommes-nous disposés à subir ? Quand prendrons-nous nos responsabilités ? Marina Abramovic n’a pas hésité à créer une performance proposant des dizaines d’objets au public, autorisé à en user comme bon leur semblerait sur elle, jouant le jeu jusqu’au bout pour interroger les comportements induits.

 

Jusqu’où peut-on aller profondément, juste ici et maintenant ? Ce choix du présent nous transforme-t-il ? Laisse-t-il entrevoir de nouvelles formes d’existence ?

 

Et elle n’hésite pas à aller frontalement à la rencontre des cultures qui ont cherché des réponses à ces interrogations. La culture tibétaine, ou bien celle des aborigènes pour qui passé, présent, futur, sont déjà ou encore là.

 

En recherchant sans cesse ses propres limites, quitte à marquer son corps à vie, s’évanouir, à saigner, elle interroge la notion même de limite, la reconsidère comme une frontière possible vers d’autres contrées. A chaque expérience elle brise les cloisons entre l’art et la vie, entre les cultures qui semblent les plus étrangères, ou encore entre le réel et la représentation, clamant que l’art est un moyen de transformer l’existence, et non un caprice esthétique.

 

C’est ainsi qu’elle en a traversé des murs, elle la yougoslave très ancrée dans son ascendance, et en même temps artiste universelle qui ne se paie pas de mots. Marina Abramovic est par sa vie l’exemple même d’une identité qui n’oppose pas, loin s’en faut, sa certitude de l’ « enracinement », au sens de Simone Weil, au sentiment d’appartenir à une humanité sans frontière. Elle a vécu sur tous les continents, a été la seconde personne (le gouvernement chinois lui barrant la route à la première place devant son projet…) à parcourir une bonne moitié de la muraille de Chine à pied, elle a vécu dans le désert australien et auprès des chamanes brésiliens, dans l’intelligentsia new yorkaise. Mais elle se sent toujours une femme slave.

 

Ces mémoires sont spirituellement très riches, mais ne se réfugient jamais dans le verbiage à portée des artistes contemporains, tout au contraire. La simplicité du propos va de pair avec l’ambition ontologique très élevée de l’œuvre d’art, affaire d’une vie, jusqu’à explicitement refuser d’être mère pour se consacrer à l’œuvre.

 

Quelle figure attachante que cette femme gorgée d’empathie (ce qui désamorce le scandale, semble-t-il, systématiquement, autour d’elle) qui a choisi l’art quel qu’en soit le prix possible, car ça passe souvent ou ça casse, et très longtemps la contrepartie ce fut la pauvreté, l’incompréhension de sa famille ! Drôle aussi, quand on la voit, elle qui osa performer nue dans la Yougoslavie titiste, être en même temps très fleur bleue voire on ne peut plus conformiste dans ses conceptions de la vie de couple.

 

Avec Mme Abramovic l’art contemporain a conservé toutes ces années une capacité à frapper le cœur de tous. Une dimension humaniste au sens le plus fort, primaire presque, du terme, qui ne peut laisser indifférent. Comme quand dans cette performance, « The artist is present », elle fait face pendant trois mois à des milliers de gens simplement assis silencieusement un à un face à elle, laissant surgir les lames les plus profondes, révélées par la stupeur d’être là.

 

Son œuvre est conforme au paradigme de l’art contemporain, et pourtant elle le tire de ses ornières habituellement déplorées par une certaine critique (« l’art c’était mieux avant » pour faire court). Dès sa jeunesse elle a senti que le cadre d’un tableau, la dimension d’un objet, étaient trop étroits pour ses ambitions nucléaires. Née avec l’ère atomique comme si ce n’était pas fortuit, elle déploie son énergie dans un espace mobilisant toutes les dimensions et lui permettant de fracturer les cadres incontestés. De briser les atomes pour dégager l’énergie. La forme de la performance le lui a permis. Elle a ainsi porté cet art éphémère à sa plus sublime expression. La radicalité n’a pas été pour Mme Abramovic une coquetterie mais un moyen d’aller au-devant de ses hautes ambitions spirituelles et communicationnelles.

 

Voici une rencontre possible, une vraie. Sidérante plutôt que choquante. Marquante plutôt que scandaleuse. Certes vous n’aurez peut-être pas la chance de la voir yeux dans les yeux, dans une salle du MOMA , mais vous pouvez la côtoyer à travers les pages de ce livre étonnant. Bienvenue dans l’explosion Marina Abramovic.

 

Jérôme Bonnemaison

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Les Lumières ont fait oublier les lucioles – « Actuel Moyen Age », collectif

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On dit que le succès de la série Game Of Thrones, dont on ne soulignera jamais assez la richesse, notamment en termes de pensée politique, aurait suscité un regain d’intérêt pour l’Histoire médiévale. Tant mieux.

Fort de cet encouragement là, quatre jeunes chercheurs en Histoire médiévale ont entrepris ce livre collectif, « Actuel Moyen Age« , qui se lit légèrement, écrit de manière non scolastique, très simplement, avec humour et espièglerie, sens des rapprochements inédits, utilisation de références « pop ». Livre destiné à montrer en quoi se plonger dans le Moyen Age n’est pas une coquetterie, un luxe (et le luxe met en jeu la question des moyens à conserver ou à supprimer) mais permet de mettre en perspective nombre de sujets du temps présent.

Pour ma part, j’aime me replonger dans la période médiévale, régulièrement, comme en lisant la biographie de Louis XI par exemple, ou en jetant un œil aux poésies de Christine de Pisan, en approchant telle querelle théologique ancrée en ce temps là. Mais je n’y vais pas, principalement, pour en tirer des leçons pour aujourd’hui. Ni pour apprécier quelque « racine ». Ce qui me plait c’est l’étrangeté du même. Je m’explique : ces humains sont à la fois très proches de nous, et très lointains dans leurs conditions de vie et leur vision du monde. Cette étrangeté du commun au lointain me plait. C’est elle aussi qui m’attire vers la psychanalyse, ou encore tout simplement le roman.

Au fond, par delà les arguments un peu utilitaristes que donnent nos chercheurs dans « Actuel Moyen Age », pour s’intéresser à cet âge de mille ans, je suis certain que leurs motivations sont proches des miennes. Comment peut-on être si loin et si familier ?  Pourquoi diable ces redondances extraordinaires entre les évènements du passé et d’autres futurs, alors que plus rien ne semble commun ? C’est un des mystères qui au fond fascine, je le crois, tout passionné d’Histoire.

Evidemment, le postulat de l’entreprise éditoriale « Actuel Moyen Age » ressort d’une critique de cette idée héritière du républicanisme vieux genre : le médiéval serait ténébreux.

La révolution aurait apporté la lumière, et évidemment il fallait à cette étape de la consolidation républicaine, l’époque de Michelet puis des « Jules » et des hussards noirs, accentuer le contraste avec le passé, obscur. L’obscurantisme est toujours attaché au moyen âge. On parle de « renaissance » parce que quelque chose est mort auparavant.

C’est peut-être vrai, en partie, mais ce n’est pas tout à fait vrai.

Si ces chercheurs se sont passionnés pour la période, c’est qu’elle avait de quoi passionner. Elle est riche, très riche. Etudiant je me souviens d’étudier la guerre de cent ans et de me dire que je n’arriverais jamais à me souvenir de la simple chronologie de base du conflit. Et c’était vrai (vous pouvez déjà deviner que je n’ai pas été retenu à Normale Sup, avec ça).

Les médiévaux avaient aussi, comme tous les habitants passés par cette planète, le sens de remplir leurs jours. C’est quelque chose que l’on ne peut pas enlever à l’humain, pour le meilleur et pour le pire. Il invente toujours quelque tumulte.

Sujet par sujet les chercheurs s’emploient donc à montrer en quoi les questions soulevées à l’ère médiévale résonnent avec nos propres questions. Ce dont découle la leçon suivante : les enjeux que nous affrontons sont toujours historiques. Un phénomène humain ne doit jamais s’aborder comme totalement naturel. Ce qui est humanisé est historicisé.

L’humain est ce qui ne stagne pas en nature.

Ils commencent d’ailleurs par le sujet de la famille, lieu naturalisé par excellence. Le Moyen âge montre que la famille est constructiviste. Il a fallu que l’Eglise lutte contre la polygamie mérovingienne, qu’elle installe la notion d’enfant légitime, qui n’existait pas en des temps qui font rêver pourtant nos « identitaires » qui luttent pour des crèches en Mairie…  La normalisation chrétienne prendra beaucoup de temps en réalité et l’union libre ne disparaîtra jamais, elle n’a pas été inventée par le vingtième siècle.

S’intéresser au Moyen Age permet de voir autrement certains contrastes trop évidents, de les re questionner. Le travail des femmes, par exemple, est souvent présenté comme une nouveauté liée à la première guerre mondiale. Sans doute s’il s’agit du travail salarié. Mais les femmes travaillaient durant le Moyen Age, aux champs comme en ville, et d’ailleurs dans le monde paysan la frontière entre travail de maison et travail de champ n’existait pas. C’est une parenthèse bourgeoise, au 19eme, qui a créé le dogme, finalement assez fugace, de la femme à la maison à ne pas travailler. Et encore ce dogme était-il ignoré d’une grande partie de la population. Ce ne sont pas non plus les femmes kurdes qui affrontent Daesh qui ont été les premières à prendre les armes bien sûr.

Les relations ambiguës, floues, entre hommes et femmes, que l’on pense réservées à la post modernité, pullulent dans la littérature médiévale. Courtiser la femme du seigneur est possible pour un chevalier. L’homosexualité fut certes réprimée, mais inégalement selon les époques et les lieux, et parfois on ne punissait pas sévèrement. La distinction entre « actif », quelque peu toléré et « passif », réservé aux dominés, datant de Rome, a perduré.

Paradoxalement, c’est la fin de l’âge médiéval, l’apparition de la modernité, et tout cela nous renverrait à Foucault, qui marque une évolution vers une société disciplinaire beaucoup plus sévère. Silvia Federici dans ses études de la sorcellerie a montré en quoi l’apparition du capitalisme a nécessité la mise au pas des corps, des pratiques privées. La modernité a sans doute encore plus brutalisé que le médiéval parce qu’elle avait besoin de dresser un type d’homme à des fins de productivité et de transformation en salarié. L’inquisition a certes été terrible, mais elle aussi inégale. Longtemps elle a plutôt cherché à faire changer d’avis. C’est au moment de la contre réforme qu’elle va devenir on ne peut plus violente.

Si l’on reprend chaque contribution de ce livre, et que l’on recoupe, on voit que les temps les plus obscurs ne sont donc pas imputables au Moyen Age, mais à la transition entre le médiéval et la modernité, époque à la fois éclatante, sur le plan artistique, sur le plan des découvertes, de la philosophie, mais aussi extrêmement violente. C’est le temps des guerres de religion, de traque de la dite sorcellerie, de déploiement mondial de l’esclavage, d’extermination des amérindiens.

Le Moyen Age n’est pas une ère d’imbéciles, à opposer à l’apparition soudaine du génie à la Renaissance. La notion d’échange par exemple, inclut beaucoup plus qu’aujourd’hui, dans le langage utilisé, la conscience du lien social qu’il construit et implique. Il y a dans l’échange médiéval une conscience sociologique dont sont dépourvus nos financiers éduqués à l’idée qu’il n’y a « pas de société » (Margaret Thatcher).

Contrairement à l’imagerie républicaniste un peu sommaire, et les travaux récents le confirment, le Moyen Age était plus alphabétisé que l’on n’a voulu le croire. Sur le plan savant, l’idée d’une disparition pure et simple du rapport à la pensée antique est fausse, puisqu’on polémiquait sans cesse entre les interprétations d’Aristote. Le Moyen Age n’a pas méprisé le savoir. Au contraire, il l’a toujours lié à la réussite sociale. Ainsi Marco Polo, pris en exemple, tire sa gloire du savoir qu’il a accumulé.

La pensée politique n’a pas stagné, elle s’est développée autour de très nombreux conflits. Par exemple entre le Pape et l’Empereur, ou pour la construction de l’Etat, le monopole de la violence légitime. Le livre compare même le conflit entre Roi de France et templiers à celui qui peut opposer nos Etats actuels à certaines organisations transnationales. Même le débat autour de la gestion de l’Etat, du nombre de fonctionnaires, occupait les « Etats ». Les concepts politiques étaient plus subtils qu’on ne veut souvent le croire et notamment si la monarchie était de droit divin on affirme très tôt que le Roi a pour devoir de servir le peuple. C’est manifeste chez Saint-Louis.

A certains égards, les médiévaux sont plus modernes que la modernité, par exemple dans la manière dont à certains moments, dans certains milieux, ils appréhendent la Méditerranée comme un ensemble. Bien évidemment il ne s’agit pas d’idéaliser le passé, et la plus grande ouverture coexistait avec la traque des étrangers pour trouver exutoire à la Peste par exemple.

La continuité de nombreux phénomènes, depuis le Moyen Age, les chercheurs prennent l’exemple des supporters de sport (les gigantesques « factions » à Constantinople), doivent nous interroger, au delà du snobisme, sur les besoins profonds qu’ils viennent exprimer (ce qui ne veut pas dire que ces formes soient éternelles).

Certaines idées médiévales, comme si l’humanisme moderne vacillait d’ailleurs, reprennent comme étrangement du poil de la bête… et sans jeu de mot c’est le cas pour la conception de l’animalité. On sait que cette époque réalisait des procès de cochons. Ce qui implique une égalité juridique qui est aujourd’hui revendiquée par tout un courant écologiste, de plus en plus bruyant. D’ailleurs, nos ancêtres ont eux aussi été confrontés à des soucis que nous pensons simplement les nôtres, comme la pollution urbaine, la gestion malaisée des déchets. Leur manière de réagir est une référence utile.

Ce qui me semble personnellement merveilleux dans le Moyen Age c’est que malgré le peu de moyens techniques dont on disposait, tellement était possible. On parvenait à tisser des liens complexes de la Chine jusqu’à l’occident, à donner vie à une diplomatie subtile par exemple, alors que les déplacements étaient risqués et très lents. Le Moyen Age a paradoxalement un aspect rassurant. Même démunis, les humains se débrouillent à créer de la civilisation, de l’Histoire. De la guerre, beaucoup de guerre, certes. Mais n’oublions pas que pour qu’il y ait guerre, il faut qu’on ait à défendre et à conquérir.

Si le Moyen Age, où rien n’était mort, et que les Lumières à venir ne doivent pas assombrir au point où l’on oublierait ses lucioles, est « utile », c’est bien à cet espoir là. Dans le dénuement, nous saurions nous aussi capable d’édifier des cathédrales, d’inventer l’enluminure, de créer un réseau d’universités européennes en polémiques constantes, d’explorer le monde. C’est encourageant pour la suite qu’on nous annonce.

(les quatre chercheurs sont Florian Besson, Pauline Guéna, Catherine Kikuchi, Annabelle Marin)