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Ensemble, soyons Moi, « L’énigme Tolstoïevski », Pierre Bayard

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Pierre Bayard, dont on a déjà évoqué certains essais dans ce blog, n’a pas son pareil pour évoquer avec humour et intelligence des sujets immenses en utilisant le second degré, avec une sorte de radicalité ludique qui est l’intérêt du second degré (pousser les conséquences du second degré à son extrémité avec le plus grand sérieux, une exigence de cohérence. Ce qui a certes un côté un peu potache aussi).

 

Sa grande question, qui chemine au long de ses écrits, est celle du Moi. Y a t-il une permanence et une unicité du Moi ? Quelle est la substance du Moi ? Puis-je par exemple me demander ce que j’aurais fait pendant la seconde guerre mondiale ? Il n’est pas neutre évidemment qu’il soit, en plus d’un professeur de littérature, un psychanalyste.

 

Il continue ses jeux ontologiquement déstabilisants à la Borges, avec « l’Enigme Tolstoïevski », toujours dans cette verve : le Moi est-il permanent, et ici unique ? C’est en fusionnant deux auteurs, comme si c’était le plus sérieusement du monde (il se permet même d’évoquer le fait que certains auraient parlé de deux auteurs), qu’il développe la théorie des personnalités multiples. L’œuvre de ce Tolstoïevski, qui existe peut-être dans un des autres tiroirs du multivers, serait l’exemple parfait de l’existence en nous, non de plusieurs aspects de la personnalité, mais de plusieurs personnalités.

 

Par l’aspect ludique, la veine un peu délirante (pas tant que ça) qu’on creuse, on peut aborder avec plus de plaisir certaines explications pédagogiques. Et Bayard au passage par exemple déroule, autrement qu’un « Que sais-je ? » peut-être rébarbatif (quoi que j’aime bien les « Que sais-je ? »), la psychologie freudienne, dont il présente les failles, il se permet aussi ce luxe. Ainsi la théorie du « plusieurs Moi », vient concurrencer la théorie du Moi soumis à la pression de forces qu’ils paraît recouvrir. L’horizontalité des Moi se substitue à la topique freudienne et permet de l’expliquer au passage.

 

Bien évidemment derrière cet argumentaire, plein d’humour, mais qui soulève de vraies questions, notamment celle du Moi comme simple métaphore, ce que disait Valery, ou comme pur effet de langage, il y a une déclaration d’amour pour la littérature russe du 19eme siècle, les questions fondamentales qu’elle a su aborder, aussi bien chez Tolstoï que chez Dostoïevski. Par delà leurs différences, l’époque a réclamé d’eux certaines réponses. D’où une familiarité qui permet d’aller jusqu’à pouvoir dire qu’il s’agit d’une seule personne. Mais parfois évidemment, ça ne cadre pas. Alors on parle de crise. Comme chez chacun d’entre nous. Troublant en effet.

 

Pierre Bayard va analyser l’œuvre de ce Tolstoïevski et nous montrer que les phénomènes psychologiques qu’elle aborde ne peuvent être saisis que si l’on accepte l’hypothèse des personnalités multiples.

 

C’est le cas du coup de foudre amoureux. L’aspect irrépressible du sentiment ne peut s’expliquer que par le surgissement sur la scène d’une autre des personnalités que l’on accueille en soi. Et c’est pourquoi Tolstoï(ievski) peut écrire, à propos du prince André, quand il croise Natacha au bal : « un bonheur inconnu envahit son âme ». Réciproquement, la subite disparition du sentiment amoureux, dans ce qu’elle a de brutal et d’incompréhensible (comment se fait-il que quelqu’un qui était l’évidence même n’existe plus ?), peut s’expliquer par cette pluri identité jusqu’au boutiste. Le temps est cette dimension même où peut se déployer au mieux l’existence des personnalités multiples. Toujours dans le domaine amoureux, ce que l’on appelle de nos jours le polyamour est aussi selon Bayard un effet de l’existence des personnalités diverses que nous portons.

 

Les personnages multiples compliquent encore la donne en s’exprimant parfois en même temps.  Notre tendance à ne pas être le même devant deux interlocuteurs doit s’analyser crûment, non comme l’effet de nuances, mais comme le produit de personnalités étanches dans un même corps. On mesure ici l’humour de Pierre Bayard devant l’étonnement que suscitent les personnages des romans russes cités. Le choc des personnalités peut conduire au masochisme, à l’auto agression, à la haine de soi, par exemple dans « Le joueur« . Le problème du suicide, si préoccupant pour le romanesque russe, viendrait du fait qu’on ne s’accepte pas comme personnalité multiple. On juge anormaux des conflits intra psychiques qui sont inéluctables.

 

Le roman russe classique met en scène la violence. Le passage à l’acte, comme le coup de foudre, est souvent incompréhensible. Comme l’acte de Michel Piccoli, à la fin de « Max et les ferrailleurs » de Claude Sautet, quand il tue son collègue pour un caprice sans profondeur apparente. On dirait alors qu’un autre Max a surgi sur la scène. Un Max caché (l’exemple est de moi, Bayard en reste aux deux russes, et à Proust). Le langage nous est témoin de la justesse de la théorie : ne dit-on pas « être hors de soi » ?

 

L’auteur va jusqu’à proposer que la justice acquitte les criminels quand on peut attester du fait qu’une personnalité seconde, comme dans le film comique « Fous d’irène« , a commis un crime que l’on veut imputer à quelqu’un d’autre qui habitant le même corps n’a pas commis.  En cela, Monsieur Bayard, vous rappelez à ma mémoire le recadrage cinglant d’un prof de philo de lettres sup à toute la classe tombée dans l’ornière, justement à propos de Dostoïevski et qui nous expliquait que la justice n’a pas besoin, théoriquement, du concept de responsabilité morale pour punir. Il lui suffit de sanctionner la cause. Et citant Spinoza il disait que nous punissons bien le serpent d’avoir mordu même si le serpent n’est pas « libre ».

Si ce corps abrite une personnalité criminelle, alors il faut neutraliser et discipliner ce corps, et peu importe la notion de responsabilité. Le chapitre ici, audacieux, ne tient pas tout à fait.

 

Après avoir fini ce livre, il m’est (« il nous », comme conseille de le dire Bayard désormais, en une sorte de conclusion sur un écriture inclusive qui inclurait… non pas les femmes, mais nos personnalités foisonnantes) arrivé deux choses. J’ai choisi, inconsciemment un livre dans mon stock sur Toukhatchevsky, le maréchal soviétique. A l’analyse je me dis que cet essai de Bayard n’avait pas tout à fait terminé en moi, et en m’arrêtant sur ce nom je continuais un peu de ruminer Tolstoïevski. L’inconscient existe bel et bien, on le rencontre bien souvent si on y prête soin, pour le meilleur et le pire. C’était bien moi qui avait lu Bayard et pas un autre, en tout cas ! Et puis sur un réseau social, je suis tombé sur un article sur les 120 personnes dans le monde qui sont des « chimères génétiques ». Il s’agit d’embryons jumeaux au départ, et l’un deux a subsumé l’autre. Aussi il n’y a plus qu’un seul bébé, qui a deux identités génétiques, et on peut en voir une trace dans une différence de couleur de peau sur le ventre. La théorie des personnalités multiples n’est pas si déjantée que cela. La nature offre aussi surprenant.

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Briser les atomes – « Traverser les murs », Mémoires de Marina Abramovic – paru dans la Quinzaine Littéraire

447032231_960Il est bien malaisé de trouver phrase plus galvaudée que celle  de Nietzsche selon laquelle il s’agit de « faire de sa vie une œuvre d’art ». Pourtant la formule usée n’a rien d’un slogan snob quand elle est illustrée par la vie de Marina Abramovic, narrée dans ses stupéfiants mémoires : « Traverser les murs ».  Cet article pourrait consister en litanie de superlatifs, tellement ce parcours est impressionnant et a laissé l’auteur de l’article admiratif. Ce livre, écrit avec l’appui assumé d’un auteur, n’a pas une valeur littéraire particulière, il est du moins très clair, ce qui en soi est une qualité remarquable. C’est néanmoins une expérience de lecture qu’on ne saurait trop conseiller à qui veut respirer un grand bol de vie et se convaincre des potentialités magnifiques de l’art de notre temps, dont certains doutent, avec force arguments.

 

Fille de deux partisans héroïques de la résistance yougoslave, la plus coriace d’Europe, nourrie de force mais aussi corsetée par cette famille de la nomenklatura titiste, dysfonctionnelle, Marina, qui naît juste à la fin du conflit mondial, ressent le besoin impérieux de sublimer et laisse éclater son  inépuisable énergie, très vite, à travers  l’art. Ce n’est pas seulement à ses yeux une pratique mais la colonne vertébrale de son existence, et à aucun moment elle n’a douté du sens de sa présence ici-bas. Il s’agira de créer. Rien ni personne ne pourra s’opposer à la marche de la fille de partisans.

 

Elle multiplie alors, d’abord seule, puis longtemps avec son compagnon hollandais, seule encore ensuite, avant de beaucoup transmettre aussi à des plus jeunes à travers son Institut, des performances ahurissantes d’engagement. Elle y plonge corps et âme (qu’elle ne dissocie jamais, en une sorte de spinozisme radical) à la rencontre de sources d’énergie humaines supposées, et de nouveaux états de conscience, atteints en particulier par l’acharnement à l’exercice, le dépassement de la douleur et des limites de l’endurance.

 

A chacune de ses performances, dont elle raconte – et c’est passionnant- la préparation, les aspects techniques, enjeux de conception, elle interroge des questions essentielles posées à l’humanité. Des thèmes obsédants, fondamentaux, jamais anecdotiques ou relevant de ces « misérables affaires privées » dont se moque Deleuze dans l’abécédaire, reviennent durant toute une vie de création, relancée par des rencontres, des croisements artistiques (avec Bob Wilson par exemple).

 

L’amour est-il créateur d’une troisième entité, au-delà du couple, dégage-t-il une énergie particulière, rassemblant des énergies proprement  humaines dont nous pouvons rechercher les traces par l’art ?

 

Pouvons-nous percevoir, par la déstabilisation des sens, d’autres niveaux de réalité ? Question classiquement soulevée par les artistes, mais que Marina Abramovic n’a pas hésité à affronter avec son propre corps, en se mettant en danger et surtout en affrontant la douleur et son dépassement.

 

Quels spectacles sommes-nous disposés à subir ? Quand prendrons-nous nos responsabilités ? Marina Abramovic n’a pas hésité à créer une performance proposant des dizaines d’objets au public, autorisé à en user comme bon leur semblerait sur elle, jouant le jeu jusqu’au bout pour interroger les comportements induits.

 

Jusqu’où peut-on aller profondément, juste ici et maintenant ? Ce choix du présent nous transforme-t-il ? Laisse-t-il entrevoir de nouvelles formes d’existence ?

 

Et elle n’hésite pas à aller frontalement à la rencontre des cultures qui ont cherché des réponses à ces interrogations. La culture tibétaine, ou bien celle des aborigènes pour qui passé, présent, futur, sont déjà ou encore là.

 

En recherchant sans cesse ses propres limites, quitte à marquer son corps à vie, s’évanouir, à saigner, elle interroge la notion même de limite, la reconsidère comme une frontière possible vers d’autres contrées. A chaque expérience elle brise les cloisons entre l’art et la vie, entre les cultures qui semblent les plus étrangères, ou encore entre le réel et la représentation, clamant que l’art est un moyen de transformer l’existence, et non un caprice esthétique.

 

C’est ainsi qu’elle en a traversé des murs, elle la yougoslave très ancrée dans son ascendance, et en même temps artiste universelle qui ne se paie pas de mots. Marina Abramovic est par sa vie l’exemple même d’une identité qui n’oppose pas, loin s’en faut, sa certitude de l’ « enracinement », au sens de Simone Weil, au sentiment d’appartenir à une humanité sans frontière. Elle a vécu sur tous les continents, a été la seconde personne (le gouvernement chinois lui barrant la route à la première place devant son projet…) à parcourir une bonne moitié de la muraille de Chine à pied, elle a vécu dans le désert australien et auprès des chamanes brésiliens, dans l’intelligentsia new yorkaise. Mais elle se sent toujours une femme slave.

 

Ces mémoires sont spirituellement très riches, mais ne se réfugient jamais dans le verbiage à portée des artistes contemporains, tout au contraire. La simplicité du propos va de pair avec l’ambition ontologique très élevée de l’œuvre d’art, affaire d’une vie, jusqu’à explicitement refuser d’être mère pour se consacrer à l’œuvre.

 

Quelle figure attachante que cette femme gorgée d’empathie (ce qui désamorce le scandale, semble-t-il, systématiquement, autour d’elle) qui a choisi l’art quel qu’en soit le prix possible, car ça passe souvent ou ça casse, et très longtemps la contrepartie ce fut la pauvreté, l’incompréhension de sa famille ! Drôle aussi, quand on la voit, elle qui osa performer nue dans la Yougoslavie titiste, être en même temps très fleur bleue voire on ne peut plus conformiste dans ses conceptions de la vie de couple.

 

Avec Mme Abramovic l’art contemporain a conservé toutes ces années une capacité à frapper le cœur de tous. Une dimension humaniste au sens le plus fort, primaire presque, du terme, qui ne peut laisser indifférent. Comme quand dans cette performance, « The artist is present », elle fait face pendant trois mois à des milliers de gens simplement assis silencieusement un à un face à elle, laissant surgir les lames les plus profondes, révélées par la stupeur d’être là.

 

Son œuvre est conforme au paradigme de l’art contemporain, et pourtant elle le tire de ses ornières habituellement déplorées par une certaine critique (« l’art c’était mieux avant » pour faire court). Dès sa jeunesse elle a senti que le cadre d’un tableau, la dimension d’un objet, étaient trop étroits pour ses ambitions nucléaires. Née avec l’ère atomique comme si ce n’était pas fortuit, elle déploie son énergie dans un espace mobilisant toutes les dimensions et lui permettant de fracturer les cadres incontestés. De briser les atomes pour dégager l’énergie. La forme de la performance le lui a permis. Elle a ainsi porté cet art éphémère à sa plus sublime expression. La radicalité n’a pas été pour Mme Abramovic une coquetterie mais un moyen d’aller au-devant de ses hautes ambitions spirituelles et communicationnelles.

 

Voici une rencontre possible, une vraie. Sidérante plutôt que choquante. Marquante plutôt que scandaleuse. Certes vous n’aurez peut-être pas la chance de la voir yeux dans les yeux, dans une salle du MOMA , mais vous pouvez la côtoyer à travers les pages de ce livre étonnant. Bienvenue dans l’explosion Marina Abramovic.

 

Jérôme Bonnemaison

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Les Lumières ont fait oublier les lucioles – « Actuel Moyen Age », collectif

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On dit que le succès de la série Game Of Thrones, dont on ne soulignera jamais assez la richesse, notamment en termes de pensée politique, aurait suscité un regain d’intérêt pour l’Histoire médiévale. Tant mieux.

Fort de cet encouragement là, quatre jeunes chercheurs en Histoire médiévale ont entrepris ce livre collectif, « Actuel Moyen Age« , qui se lit légèrement, écrit de manière non scolastique, très simplement, avec humour et espièglerie, sens des rapprochements inédits, utilisation de références « pop ». Livre destiné à montrer en quoi se plonger dans le Moyen Age n’est pas une coquetterie, un luxe (et le luxe met en jeu la question des moyens à conserver ou à supprimer) mais permet de mettre en perspective nombre de sujets du temps présent.

Pour ma part, j’aime me replonger dans la période médiévale, régulièrement, comme en lisant la biographie de Louis XI par exemple, ou en jetant un œil aux poésies de Christine de Pisan, en approchant telle querelle théologique ancrée en ce temps là. Mais je n’y vais pas, principalement, pour en tirer des leçons pour aujourd’hui. Ni pour apprécier quelque « racine ». Ce qui me plait c’est l’étrangeté du même. Je m’explique : ces humains sont à la fois très proches de nous, et très lointains dans leurs conditions de vie et leur vision du monde. Cette étrangeté du commun au lointain me plait. C’est elle aussi qui m’attire vers la psychanalyse, ou encore tout simplement le roman.

Au fond, par delà les arguments un peu utilitaristes que donnent nos chercheurs dans « Actuel Moyen Age », pour s’intéresser à cet âge de mille ans, je suis certain que leurs motivations sont proches des miennes. Comment peut-on être si loin et si familier ?  Pourquoi diable ces redondances extraordinaires entre les évènements du passé et d’autres futurs, alors que plus rien ne semble commun ? C’est un des mystères qui au fond fascine, je le crois, tout passionné d’Histoire.

Evidemment, le postulat de l’entreprise éditoriale « Actuel Moyen Age » ressort d’une critique de cette idée héritière du républicanisme vieux genre : le médiéval serait ténébreux.

La révolution aurait apporté la lumière, et évidemment il fallait à cette étape de la consolidation républicaine, l’époque de Michelet puis des « Jules » et des hussards noirs, accentuer le contraste avec le passé, obscur. L’obscurantisme est toujours attaché au moyen âge. On parle de « renaissance » parce que quelque chose est mort auparavant.

C’est peut-être vrai, en partie, mais ce n’est pas tout à fait vrai.

Si ces chercheurs se sont passionnés pour la période, c’est qu’elle avait de quoi passionner. Elle est riche, très riche. Etudiant je me souviens d’étudier la guerre de cent ans et de me dire que je n’arriverais jamais à me souvenir de la simple chronologie de base du conflit. Et c’était vrai (vous pouvez déjà deviner que je n’ai pas été retenu à Normale Sup, avec ça).

Les médiévaux avaient aussi, comme tous les habitants passés par cette planète, le sens de remplir leurs jours. C’est quelque chose que l’on ne peut pas enlever à l’humain, pour le meilleur et pour le pire. Il invente toujours quelque tumulte.

Sujet par sujet les chercheurs s’emploient donc à montrer en quoi les questions soulevées à l’ère médiévale résonnent avec nos propres questions. Ce dont découle la leçon suivante : les enjeux que nous affrontons sont toujours historiques. Un phénomène humain ne doit jamais s’aborder comme totalement naturel. Ce qui est humanisé est historicisé.

L’humain est ce qui ne stagne pas en nature.

Ils commencent d’ailleurs par le sujet de la famille, lieu naturalisé par excellence. Le Moyen âge montre que la famille est constructiviste. Il a fallu que l’Eglise lutte contre la polygamie mérovingienne, qu’elle installe la notion d’enfant légitime, qui n’existait pas en des temps qui font rêver pourtant nos « identitaires » qui luttent pour des crèches en Mairie…  La normalisation chrétienne prendra beaucoup de temps en réalité et l’union libre ne disparaîtra jamais, elle n’a pas été inventée par le vingtième siècle.

S’intéresser au Moyen Age permet de voir autrement certains contrastes trop évidents, de les re questionner. Le travail des femmes, par exemple, est souvent présenté comme une nouveauté liée à la première guerre mondiale. Sans doute s’il s’agit du travail salarié. Mais les femmes travaillaient durant le Moyen Age, aux champs comme en ville, et d’ailleurs dans le monde paysan la frontière entre travail de maison et travail de champ n’existait pas. C’est une parenthèse bourgeoise, au 19eme, qui a créé le dogme, finalement assez fugace, de la femme à la maison à ne pas travailler. Et encore ce dogme était-il ignoré d’une grande partie de la population. Ce ne sont pas non plus les femmes kurdes qui affrontent Daesh qui ont été les premières à prendre les armes bien sûr.

Les relations ambiguës, floues, entre hommes et femmes, que l’on pense réservées à la post modernité, pullulent dans la littérature médiévale. Courtiser la femme du seigneur est possible pour un chevalier. L’homosexualité fut certes réprimée, mais inégalement selon les époques et les lieux, et parfois on ne punissait pas sévèrement. La distinction entre « actif », quelque peu toléré et « passif », réservé aux dominés, datant de Rome, a perduré.

Paradoxalement, c’est la fin de l’âge médiéval, l’apparition de la modernité, et tout cela nous renverrait à Foucault, qui marque une évolution vers une société disciplinaire beaucoup plus sévère. Silvia Federici dans ses études de la sorcellerie a montré en quoi l’apparition du capitalisme a nécessité la mise au pas des corps, des pratiques privées. La modernité a sans doute encore plus brutalisé que le médiéval parce qu’elle avait besoin de dresser un type d’homme à des fins de productivité et de transformation en salarié. L’inquisition a certes été terrible, mais elle aussi inégale. Longtemps elle a plutôt cherché à faire changer d’avis. C’est au moment de la contre réforme qu’elle va devenir on ne peut plus violente.

Si l’on reprend chaque contribution de ce livre, et que l’on recoupe, on voit que les temps les plus obscurs ne sont donc pas imputables au Moyen Age, mais à la transition entre le médiéval et la modernité, époque à la fois éclatante, sur le plan artistique, sur le plan des découvertes, de la philosophie, mais aussi extrêmement violente. C’est le temps des guerres de religion, de traque de la dite sorcellerie, de déploiement mondial de l’esclavage, d’extermination des amérindiens.

Le Moyen Age n’est pas une ère d’imbéciles, à opposer à l’apparition soudaine du génie à la Renaissance. La notion d’échange par exemple, inclut beaucoup plus qu’aujourd’hui, dans le langage utilisé, la conscience du lien social qu’il construit et implique. Il y a dans l’échange médiéval une conscience sociologique dont sont dépourvus nos financiers éduqués à l’idée qu’il n’y a « pas de société » (Margaret Thatcher).

Contrairement à l’imagerie républicaniste un peu sommaire, et les travaux récents le confirment, le Moyen Age était plus alphabétisé que l’on n’a voulu le croire. Sur le plan savant, l’idée d’une disparition pure et simple du rapport à la pensée antique est fausse, puisqu’on polémiquait sans cesse entre les interprétations d’Aristote. Le Moyen Age n’a pas méprisé le savoir. Au contraire, il l’a toujours lié à la réussite sociale. Ainsi Marco Polo, pris en exemple, tire sa gloire du savoir qu’il a accumulé.

La pensée politique n’a pas stagné, elle s’est développée autour de très nombreux conflits. Par exemple entre le Pape et l’Empereur, ou pour la construction de l’Etat, le monopole de la violence légitime. Le livre compare même le conflit entre Roi de France et templiers à celui qui peut opposer nos Etats actuels à certaines organisations transnationales. Même le débat autour de la gestion de l’Etat, du nombre de fonctionnaires, occupait les « Etats ». Les concepts politiques étaient plus subtils qu’on ne veut souvent le croire et notamment si la monarchie était de droit divin on affirme très tôt que le Roi a pour devoir de servir le peuple. C’est manifeste chez Saint-Louis.

A certains égards, les médiévaux sont plus modernes que la modernité, par exemple dans la manière dont à certains moments, dans certains milieux, ils appréhendent la Méditerranée comme un ensemble. Bien évidemment il ne s’agit pas d’idéaliser le passé, et la plus grande ouverture coexistait avec la traque des étrangers pour trouver exutoire à la Peste par exemple.

La continuité de nombreux phénomènes, depuis le Moyen Age, les chercheurs prennent l’exemple des supporters de sport (les gigantesques « factions » à Constantinople), doivent nous interroger, au delà du snobisme, sur les besoins profonds qu’ils viennent exprimer (ce qui ne veut pas dire que ces formes soient éternelles).

Certaines idées médiévales, comme si l’humanisme moderne vacillait d’ailleurs, reprennent comme étrangement du poil de la bête… et sans jeu de mot c’est le cas pour la conception de l’animalité. On sait que cette époque réalisait des procès de cochons. Ce qui implique une égalité juridique qui est aujourd’hui revendiquée par tout un courant écologiste, de plus en plus bruyant. D’ailleurs, nos ancêtres ont eux aussi été confrontés à des soucis que nous pensons simplement les nôtres, comme la pollution urbaine, la gestion malaisée des déchets. Leur manière de réagir est une référence utile.

Ce qui me semble personnellement merveilleux dans le Moyen Age c’est que malgré le peu de moyens techniques dont on disposait, tellement était possible. On parvenait à tisser des liens complexes de la Chine jusqu’à l’occident, à donner vie à une diplomatie subtile par exemple, alors que les déplacements étaient risqués et très lents. Le Moyen Age a paradoxalement un aspect rassurant. Même démunis, les humains se débrouillent à créer de la civilisation, de l’Histoire. De la guerre, beaucoup de guerre, certes. Mais n’oublions pas que pour qu’il y ait guerre, il faut qu’on ait à défendre et à conquérir.

Si le Moyen Age, où rien n’était mort, et que les Lumières à venir ne doivent pas assombrir au point où l’on oublierait ses lucioles, est « utile », c’est bien à cet espoir là. Dans le dénuement, nous saurions nous aussi capable d’édifier des cathédrales, d’inventer l’enluminure, de créer un réseau d’universités européennes en polémiques constantes, d’explorer le monde. C’est encourageant pour la suite qu’on nous annonce.

(les quatre chercheurs sont Florian Besson, Pauline Guéna, Catherine Kikuchi, Annabelle Marin)

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Le plaisir de fréquenter un peu le grand Molière – « Tel était Molière », Georges Poisson

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La phrase « tout est politique » est mal comprise. Tout a une part de politique, sans doute, tout nous relie, mais tout n’est pas réductible à la politique, tout ne doit pas relever de l’affrontement politique, du volontarisme des pouvoirs, de la manipulation propagandiste ou de la force de la Loi. On reparle en ce moment du rapport entre l’œuvre et l’auteur, entre l’œuvre et l’auteur d’un point de vue moral, par instrumentalisation politique, à mon sens terriblement réductionniste.  On revoit malheureusement, à mon sens, ce qu’on pensait disparu avec l’esprit de censure réactionnaire, comme des manifestations demandant d’interdire une œuvre à cause des opinions ou pis, du comportement intime d’un auteur. Un metteur en scène infâme avec les femmes devrait voir ses films mis au pilon, nous dit-on, ce qui est une manière de se permettre d’interdire une œuvre, de briser ce tabou de la liberté créative, durement payé. Manière aussi, de s’en passer, des œuvres, et d’en rester à la pauvreté des préjugés et des jugements préconçus.

 

Il est absurde d’assimiler une œuvre à une biographie et de la réduire à un objet moral ou politique d’ailleurs.

Par contre, pas plus que l’amour n’est une flèche d’un ange tombant ici et là au gré de ses caprices, une œuvre ne tombe pas des nuées comme la foudre pour frapper au hasard (même la foudre ne le fait pas). L’œuvre éclaire la vie, la vie éclaire l’œuvre, bien entendu.

Proust a beau avoir raison contre Sainte Beuve, et une œuvre puise dans le secret de l’imaginaire, elle n’est pas réductible à un mécanisme biographique. Il n’empêche qu’un auteur est de sang, de chair et d’émotions, de douleurs de désirs et de joies, de passions, de vécu. Sa plume trempe dans l’encre de ses jours. La vie d’un auteur n’obère pas le mystère de la création. Mais elle permet de s’approcher du foyer où elle crépite.

 

Découvrir la vie d’un auteur, c’est aussi l’apprécier un peu plus, apprécier ses œuvres par un autre versant éclairé. Comme avec Molière, que l’on peut accompagner sa vie durant avec « Tel était Molière », de Georges Poisson, biographie précise, qui se démarque par le sens du patrimoine et des lieux de son auteur, permet d’ancrer le souvenir de Molière dans Paris ou ailleurs, à Pézenas, à Versailles naissant, à Vaux.

 

La vie de Molière est aussi, par sa narration, un moyen d’agiter le souvenir d’une France qui se recompose sans cesse, se transforme, se recrée. Il hante des lieux de son souvenir, mais les fantômes n’ont pas l’air qu’ils avaient de leur vivant. C’est une biographie d’Historien autant que de lettré. Mais d’Historien attaché à la pierre, à ce qu’elle laisse ressentir du passé lointain, sans illusion sur ce qui est dilapidé pour toujours. Le souci d’ailleurs, de la vie de Molière, c’est qu’elle manque, étonnamment au vu du rôle officiel de Molière, d’archives. Il faut au biographe un grand sens de l’hypothèse, et de l’autoanalyse pour ne pas romancer et trop verser dans le romanesque.

 

L’autre parti-pris de cette biographie là c’est d’insister sur l’importance des rapports entre Molière et Louis XIV, sans les idéaliser, mais justement en restituant ces liens dans leur équilibre (il rappelle notamment le rôle central de la fonction assez méconnue de Molière, héritée de son père, de valet de chambre du Roi, qui l’installait dans son intimité) mais  aussi dans leur caractère fondamental pour la vie de Molière.

 

C’est que Molière vit lors de l’installation de l’absolutisme d’après la Fronde. Il doit faire avec. Pour exprimer son génie il doit composer avec les grands protecteurs, et comme son génie est le plus grand de son temps, qui n’en manquait pas, c’est auprès du plus grand qu’il pourra trouver la garantie nécessaire. Molière acceptera d’être l’outil du Roi, comme d’autres, et notamment Lully, qu’il crut longtemps son ami mais qui le trahira, peut-être jusqu’à écourter sa vie en atteignant sa santé déjà faible. Molière sera très proche du Roi, qui le soutiendra souvent, mais il n’en sera pas l’ami, car le Roi n’avait pas d’ami, simplement des serviteurs.

 

Il est particulièrement émouvant de voir cet artiste géant, et d’autres, obligés d’en passer par le contrôle politique, sous peine de se taire à jamais, tout en trouvant le moyen de signifier ce qu’ils avaient à exprimer, envers et contre tout. Marcher sur la crête, ou sur le fil de l’épée, est partie intégrante de leur génie. Molière savait trouver la bonne vague pour sortir ses banderilles. Il frappait telle ou telle catégorie quand la fenêtre politique le permettait. Ce n’est qu’avec Tartuffe qu’il s’est un peu trompé, temporairement, faisant les frais de la tension entre le Roi, le jansénisme, les dévots, le Vatican. S’il fait des concessions, s’il répond au injonctions royales, c’est sur la forme, le genre, mais il ne cédera jamais sur son intégrité artistique. Le Roi qui n’était pas un grand intellectuel, mais aimait par dessus tout les artistes, savait d’instinct, lui-même danseur, qu’il ne fallait pas trop se mêler de la création d’autrui, et préfèrera instaurer une sort de dialogue avec eux.

 

Tout cela ne pourra pas durer. La main de fer, même bienveillante, mais toujours à la menace planante, ne sera plus supportée. Elle éclatera un jour, sous les coups de tant de talents étouffés par une société pré ordonnée.

 

Molière est tout sauf un opportuniste. Il prendra au système ce qui est nécessaire, mais il ne se cachera jamais contre des coups dont il savait qu’il ne pouvait, en plus, les supporter, lui le sensible, ce qui le rend infiniment attachant. Rien ne lui demandait, sinon les nécessités de l’esprit, de réaliser Tartuffe et de subir l’interdit, malgré le Roi qui cette fois-ci dut composer.  Il aurait pu précocement quitter la scène, et le sort méprisé de saltimbanque, qui lui coûta un enterrement infâmant d’ailleurs, pour la gloire de l’auteur reconnu, sans doute l’Académie française. Mais il n’abandonna jamais les siens, qu’on connaît mieux grâce à une biographie comme celle de Georges Poisson. Ceux ceux avec qui il tenta longtemps avant sa gloire d’ouvrir un théâtre à Paris, dans le Marais, échouant, puis auprès desquels il écuma la province pour gagner son pain. Avant d’être croisé par le Roi et de devenir le comédien et l’auteur le plus glorieux du Royaume.

 

Molière n’allait jamais trop loin, mais autant qu’il le pouvait. Son sens psychologique le poussa a créer cette alternance entre la farce et la comédie sociale, ménageant la capacité de la société à supporter ses audaces, tradition qui est encore à l’œuvre dans cette Comédie Française qui reçut son héritage, et existe, juste à côté de ce Palais Royal dont Molière reçut la jouissance pour sa troupe.

 

La haine qui le visait, de la part des dévots et des jaloux que ne manque pas de susciter le génie, ne le découragea jamais. Simplement parce qu’il ne pouvait pas faire autrement que d’écrire ces rôles de comique de caractère, fustigeant les défauts de ses contemporains, bien au delà de ses contemporains.

 

La biographie de Molière, qui permet d’éclairer ici et là son œuvre mais jamais de l’enfermer dans quelque déterminisme, le génie créatif consistant justement à inexplicablement créer de l’inédit à partir d’un immense sens d’observation, est une incursion possible parmi d’autres dans cette époque si particulière où s’installa une spécificité française, l’absolutisme royal, humiliant les aristocrates, les châtrant même (l’évolution de l’art de la guerre aussi l’explique), tout en instrumentalisant une bourgeoisie symboliquement méprisée, (comme Molière le fils de tapissier fructueux) qui détermina fortement le sort de la France, en empêchant notamment certaines formes de compromis social.

 

Le résultat fut que c’est par une explosion immense que la France se sortit de la royauté, et que la France c’est avant tout l’Etat, ce qui marque encore le pays profondément aujourd’hui. On sait combien la culture joua un rôle majeur dans la construction de cet absolutisme là, et Molière en fut un outil primordial.

 

Il mourut en sentant sa disgrâce arriver, non pas qu’il ait fauté, mais parce que l’évolution du règne de Louis en appelait à d’autres formes artistiques. Il reste que Molière, qui connut la gloire et la réussite financière fut reconnu comme auteur de son vivant, ne sera jamais oublié ou mis entre parenthèses. Son œuvre accéda au rang d’une véritable mythologie dont nous, écoliers de la République depuis des générations, sont les dépositaires. Molière est éternel. Son universalité implique d’ailleurs des dialectiques, voire des contradictions (entre le moraliste Don Juan et l’anticlérical Tartuffe par exemple, entre le Molière parfois féministe et le misogyne des Femmes savantes). Chaque génération le joue et le jouera, capable de le reformuler, car ce qui est universel est par là même, toujours réinterprété. Il mérite bien qu’on se penche un peu sur sa vie, qui ne manque pas d’être tout aussi extraordinaire que son talent de comédien, d’organisateur de fêtes, de dirigeant de troupe, d’auteur, d’inventeur de genres.

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Un mysticisme de la chair – « Théorème » – Pier Paolo Pasolini

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Un inconnu, beau jeune homme énigmatique joué par un Terence Tramp à peine reconnaissable pour un spectateur de notre époque, est invité dans une famille italienne bourgeoise des années soixante qui semble s’enfoncer dans le vide de son existence aisée.  Il séduit irrésistiblement un à un chaque membre de la famille, et consomme sexuellement la liaison, avec une facilité déconcertante, une absence totale de scrupule, une certitude absolue, en gardant presque le silence. Puis il s’en va, brutalement, provoquant un cataclysme pour chacun.

 

La mère de famille, magnifique Silvana Mangano, le recherche de jeune homme en jeune homme, qu’elle ramasse sur les routes avant de se donner à eux.

 

La jeune fille, jouée par Anne Wiazemsky, trait d’union entre Pasolini et Godard, tombe en catatonie extrême.

 

Le jeune fils de famille sublime dans la création artistique la plus post moderne. A la limite entre l’exaltation la plus débridée et le cynisme.

 

Le père de famille abandonne son usine, erre nu à la recherche de la clarté qu’il a perdue, ne pouvant plus vivre sa vie après une telle révélation.

 

La domestique, rentre à son village et devient une Sainte, instrument de miracles. Elle vit ce christianisme populaire, celui de la mère de Pasolini, auquel il était attaché.

 

Qui est le jeune détonateur ?

 

On pense que c’est le démon, peut-être. Il n’est pas si bienveillant, car il sème le désordre. Mais le démon ne provoque pas de Sainteté. Alors c’est peut-être Dieu. Ou Jésus. C’est peut-être, aussi, un Dieu vengeur. Pasolini a beaucoup culpabilisé de ses désirs.

 

Mais c’est un autre Jésus que celui du Vatican (partagé entre l’admiration de Pasolini et le dégoût pour son obscénité). C’est celui de Pasolini. Il apporte la grâce mais pas le puritanisme. Au contraire il s’inscrit dans un mysticisme de la chair. La divinité n’élude pas la chair, elle l’utilise. Pasolini ici rejoint toute une tradition artistique, mystique, qui a érotisé le corps de Jésus.

 

Mme Mangano c’est sans doute Pasolini, qui poursuit quelque chose de divin, de jeune homme en jeune homme. Jusqu’à la plage mortelle.

 

 » Théorème » est un film mystique, servi par un cinéaste qui n’est pas un philosophe cinéaste, un essayiste cinéaste, un poète cinéaste, mais bel et bien un cinéaste majeur de son époque. La marque de Pasolini, ici comme ailleurs, c’est la caméra subjective. Qui dit « il y a quelqu’un qui regarde », avant tout. Ce n’est pas le réel, c’est le fantasme d’un artiste que tu regardes. A tel point qu’on a des impressions proches du ressenti des subjectivité des films d’épouvante, quand la caméra semble un individu dangereux qui approche. Un regard obscène, parfois. D’une obscénité datée, mais qui a fait mouche en son temps. Pourtant on voit peu, mais on voit ce qui est interdit. Comme un slip usagé d’homme. Comme le désir sur un visage, suscité par cet objet.

 

Qu’est-ce qu’un « théorème » ? C’est un équilibre. C’est une perfection. La jeune fille jouée par Anne Wiazemsky, prend des mesures du parc, là où le jeune homme s’est allongé. Les proportions parfaites de la scène lui sont restées en tête.

 

Le film est très silencieux, absolument économe de dialogues. Car face à l’infini, on se tait.  » Ce que l’on ne peut dire, on doit le taire« , disait Wittgenstein. Comment y accéder ? Par la chair, on essaie.

 

La présence du jeune homme, et son contact charnel, apportent l’expérience de la grâce. Il n’est plus possible de vivre autrement, dit finalement le film, après avoir rencontré la grâce. Ce peut être Dieu, mais pourquoi pas la beauté ? Ce qui manque à la bourgeoisie italienne c’est peut-être de rencontrer la beauté. Elle a lâché la tradition, la conservation, les vieilles valeurs, elle a découvert le sexe. Mais la grâce ? A t-elle rencontré la grâce ? Du divin elle a tout oublié jusqu’à la grâce.

 

J’ai vu « Théorème » de Pasolini quelques semaines après avoir lu « La mort à Venise » de Thomas Mann, qui dit finalement qu’après avoir vu la beauté on peut mourir. Pasolini lui, dit qu’après avoir vu la beauté, on peut changer de vie radicalement. On peut tout envoyer par dessus bord.

 

 

 

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Au piège de sa propre utopie -« La communauté » – Thomas Vinterberg

LA-COMMUNAUTE-premieres-images-du-Thomas-Vinterberg-en-competition-a-la-Berlinale-50756Les films de Thomas Vinterberg montrent, comme « La chasse », ou l’inoubliable « Festen« , des individus piégés par la force du collectif, de la communauté scandinave.  Dans « La chasse« , un homme devait faire face à l’exclusion brutale injuste, au bannissement intérieur. Dans « Festen« , un homme devait affronter l’intérêt collectif pour la loi du silence.

 

« La communauté » n’ échappe pas à cette problématique centrale, qui voit le réalisateur interroger une société protestante éclairée à l’ère de l’individu qui a ses propres aspirations.

 

On y retrouve le réalisme ‘dogma » du réalisateur danois au service d’un scénario assez plat mais qui sert de vecteur à un drame puissant, impliquant des personnages convaincants.

 

Une famille de bourgeois progressistes danois hérite d’une immense maison. Que faire ? La vendre ou y habiter avec d’autres ? La mère de famille insiste pour créer une communauté, avec force optimisme. On sent déjà, chez elle, le risque de la dépression pointer. C’est l’ennui qu’elle prévient avec ce projet.

 

Celui-ci finit, dans cette communauté, par se retourner contre elle et par la détruire, ce que les adultes n’ont pas le courage de constater, seule sa fille, adolescente, le fera, et aura le courage d’agir pour la sortir de là.

 

Car on a beau être solidaire dans une communauté démocratique, les contradictions entre l’individualité moderne et le collectif sont encore là, et les conflits prennent une résonance encore plus forte quand on doit assumer la pression de tous, avoir honte devant toute une collectivité. Un des membres pleure, de temps en temps. La mère de famille, elle, se néantise. La descente aux enfers qu’elle vit est magnifiquement jouée par l’actrice.

 

Les procédures formelles démocratiques dans une communauté quelle qu’elle soit, évidemment, ne sauraient épuiser les questions de pouvoir. Les enjeux de pouvoir les contournent. Partout, le pouvoir est une tentation. La forme démocratique de la vie en commun par ailleurs, n’est pas garante de la vertu des membres.

 

L’émancipation individuelle conduit à l’utopie communautaire, mais la communauté implique la responsabilité de chacun et le frein, sans doute, face à la loi du désir individuel, qui vient menacer les équilibres communautaires. Ces contradictions éclatent dans le film.

 

Il arrive à cette femme ce qui peut arriver à d’autres, son remplacement par une autre femme, plus jeune, qui lui ressemble beaucoup. Sauf que la conséquence n’est pas seulement la dissolution du couple mais une remise en cause de tout le destin de la communauté.  Elle n’est pas assez puissante, cette communauté, pour effacer les aspects symboliques et réels de cette substitution.

 

Mais le film est intelligent et jamais démagogique. Il pourrait nous soulager en disant « voila, c’est une utopie, elle est nocive, retournez-donc à votre famille nucléaire ». Mais non. Car l’on voit aussi en quoi la vie communautaire est un soutien, par exemple pour un deuil atroce, partagé. Et s’il est si difficile de partir, c’est bien parce que le collectif offre des ressources. Néanmoins le film offre une vue sur l’hypocrisie communautaire et sur ses limites (les questions sociales restent en filigrane).

 

Une question centrale, vécue par le réalisateur enfant sans doute, est le sort des enfants dans ces communautés qui reflètent les fantasmes des adultes et où les enfants suivent. La « démocratie », implique une transparence  en ces lieux intimes qui va à l’encontre des cloisonnements dont les enfants ont besoin pour se construire en tant qu’individus, préservés des conflits qui ne les regardent pas.

 

Le film nous laisse avec nos questions, et nos incertitudes. Les soucis se déplacent. Ce n’était pas mieux avant, ni pire. Certains ont tenté des expériences, ont souffert. D’autres souffrent autrement.

 

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Aller Loin, Vers Son Essentiel – « L’usage Du Monde », Nicolas Bouvier

bouvier » L’usage du monde » de Nicolas Bouvier est considéré comme le joyau de la littérature de voyage moderne. Je ne voyage pas, pour ma part, mais justement cela m’intéressait de saisir le point de vue d’un globe trotter, tellement différent de moi, et on dit souvent de ce livre qu’il est au sommet de ce genre littéraire. C’est un livre très singulier, qui ne ressemble pas à ce qu’on trouve dans la littérature dépaysante, comme celle de Kessel par exemple.

 

On est loin de l’épique. On est aussi loin des mystères entretenus de Corto Maltese, qui aimait rôder dans les environs. L’écriture tenue, ciselée, trop parfois, avec trop de dentelle, n’empêche pas une sorte de nonchalance de s’installer, comme si on était brinquebalé jusqu’à l’engourdissement, dans la petite fiat qui écume, transportant dans les années 50 deux copains suisses, un écrivain encore potentiel et un peintre (le livre est illustré de ses dessins), à travers plusieurs pays, des balkans à l’Inde, en passant par la Grèce,la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan. Ils partent pour partir, sans moyens, gagnant leur vie par des conférences, des leçons de français ou en vendant leurs tableaux, dormant où il est possible d’étaler son corps.

 

Il ne sont portés par aucune téléologie, aucun but avéré, sinon celui de voir. Et ils en voient, des paysages et des humains. Parfois ils s’arrêtent, longtemps, puis repartent, au gré de leurs pannes ou de leurs envies, ou de leurs maladies. Une ivresse de contemplations, d’impressions, de visages, parfois d’alcool aussi, quelque peu.

 

Il ne faut pas être angoissé pour voyager ainsi, à cette époque, ni d’ailleurs à la nôtre. Mais à la lecture du livre je me dis aussi que c’est une manière de conjurer l’angoisse, car on ne lui donne aucune place une fois qu’on est parti. La question doit être de décider de partir. Une fois qu’on est en route, la découverte nourrit tellement qu’elle est libératrice des anticipations.

« Les projets font place aux surprises« .

 

Parfois c’est dangereux mais on ne s’en aperçoit qu’après. On est trop occupé, les mains dans les moteurs, pour se poser trop de questions sur la suite. En réalité, jamais la suite n’apparaît dans le récit. Les voyageurs se permettent de vivre au présent, ils n’ont qu’un tracé à respecter. Le chemin devient le but, et on sent que c’était le but recherché que d’y parvenir.

 

Est-ce qu’on fuit ?

Je ne sais pas, et l’auteur ne pose pas la question. En tout cas il revient, et il écrit, il se souvient de beaucoup. Il ne fuit pas ce qu’il a vécu lors du voyage en tout cas.

 

Nicolas Bouvier se laisse envahir par le monde.

Il s’en remplit. Il est ici et maintenant.

Un livre, donc, très contemporain, puisqu’on nous conseille, pour sortir de la dépression latente, de procéder ainsi. C’est le fameux lâcher prise. Qui ne signifie pas de se foutre de tout, mais de restaurer une fluidité entre soi et ce que l’on traverse.

Leur attrait pour les musiques des peuples croisés n’est pas fortuit. Il s’agit toujours de se laisser envahir.

 

« Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi ».

 

Ils sont heureux, au bout du compte, malgré les galères multiples, et même la perte du manuscrit de l’écrivain, déjà très fourni.

 

C’est pourquoi ce livre paraît être sorti à une époque, celle de Sartre, où il apparaît un peu anachronique vu d’aujourd’hui, car dénué de désir d’analyser trop, de caractériser, de tisser des liens, de prendre en compte la politique et l’Histoire tumultueuse comme ce qui compte vraiment. Les systèmes, on s’en fout un peu chez Bouvier, ils sont un peu évoqués comme un élément de contexte où évoluent des figures.

 

Le rapport au temps qui ressort du livre n’est ni pas celui des annonces révolutionnaires et de la recherche des signes de la parousie politique. Les peuples s’inscrivent dans le temps long, et ce voyage est une longue errance sans objet, et on ne prête aux peuples que le désir de vivre et de continuer à vivre. Cette dérive débouche sur une mosaïque de notations, d’impression. Elle a tout de la post modernité. C’est pourquoi manifestement ce livre se vend bien aujourd’hui. Il a failli disparaître dans les limbes et a pu s’imposer par le hasard des redécouvertes et parce qu’il correspond à un esprit du temps.

 

Le voyage, on ne le fait pas, dit Bouvier. Il vous fait et vous « défait » précise t-il.C’est vrai que ce parcours peut aussi défaire. Car à quoi se rattache t-on encore ? On n’est pas d’ici. On ne transforme rien. On ne fait que passer, observer, noter. Le livre est donc une sorte de miroir sur le Moi le plus réduit. Un corps, une manière de réagir aux événements, une santé. Un retour à l’essentiel assez radical.

 

Ce qui est frappant est l’absence totale de préjugé du voyageur à l’égard des peuples qu’il croise, et un mélange entre un profond sentiment d’universalisme qui se combine avec une conscience nette des particularismes. Il est aisé de tisser des liens avec tous, mais il y a indéniablement, aux yeux du voyageur, des âmes collectives; L’intrépidité farouche des kurdes par exemple. La familiarité se mêle à un sentiment d’étrangeté permanent. Mais cette étrangeté, finalement, c’est celle de l’Autre. Qu’il soit étranger est un trait de plus. On réagit de même envers eux. A noter, l’influence, alors forte, partout, des arts français. Pourrait-on encore émettre le même constat aujourd’hui, dans ce monde non francophone ?

 

Le monde a beaucoup changé depuis ce long voyage, le refaire exposerait plutôt à l’omniprésence du numérique qu’à celle de la mécanique. On sent déjà pointer la tentation d’un islam plus rigoriste, ici et là. Et puis il y a les manifestations d’un univers englouti : le monde communiste. L’usage prosaïque, aux effets poétiques, d’un monde, en partie disparu. Lire c’est voyager un peu. Lire Bouvier c’est voyager encore un peu plus.