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La figure du danseur,contre le moralisme chrétien et son libre-arbitre – KARMAN, court traité sur l’action, la faute, et le geste – Giorgio Agamben

 C’est seulement la conscience de l’origine juridique, politique – et plus tard théologique – du vocabulaire des savoirs de l’Occident qui pourra permettre de libérer la pensée des liens et des signatures qui l’obligent à avancer presque aveuglément dans une unique – et sans doute malheureuse – direction. »

GIorgio Agamben

 

Pour entrer dans le vif du sujet, depuis ma vingtième année exactement, je ne crois pas au libre arbitre, d’un point de vue philosophique, ce qui m’a confirmé que les mots n’étaient pas forcément des choses (ce qui implique qu’on ne laisse pas notre destin au langage, comme le dit la citation ci-dessus d’Agamben). Je crois au déterminisme, au chaos des causes dissimulées derrière la fiction d’un Je souverain, détaché de ce qui le précède toujours, incalculable, le devenir. Il n’y a pas d’acte gratuit comme dans « Les caves du Vatican » de Gide, mais il n’y a pas non plus d’acte réellement « choisi » au sens où ce serait une entité indépendante qui choisirait librement (mais à partir de quoi, bon sang ?). Il suffit à mon sens de se regarder vivre au quotidien pour le reconnaître, à travers nos automatismes. Nos hésitations sont l’expression de conflits entre des causalités, dont celle de la faculté de juger, une cause comme une autre. Ça lutte, ça calcule, ça délibère en nous, entre des flux convergents ou antagonistes. La croyance en un libre arbitre est nécessairement liée à celle d’une âme unique, singulière, d’origine céleste, logée en nous, capable de se détacher des impulsions du corps, de l’inconscient, des instincts, du social…. J’ai une vision plus matérialiste de l’existence, qui précède l’esprit et le tue en mourant (sauf à travers les legs des œuvres et des souvenirs). Mes premières approches de Spinoza ont été très éclairantes à ce sujet, et il me semble que si on doit lire un seul livre de philosophie dans sa vie, c’est son Ethique (illisible pour qui n’aurait pas lu de philosophie avant d’ailleurs). Fut décisif aussi, un essai de Schopenhauer sur le libre arbitre, qui le « fracasse », à sa façon habituelle. Je me souviens surtout d’un moment important, des propos d un professeur de philosophie, qui en lettres sup nous avaient presque tous notés sèchement, car nous étions tombés dans le piège suivant en commentant un texte (de Camus ou de Dostoïevski je ne me souviens pas) qui nous avait, pour la plupart, conduit à conclure que sans l’idée de liberté interne, alors celle de responsabilité s’effaçait, et que la notion de justice humaine s’effondrerait. Que nenni nous explique le Prof, en prenant l’exemple du serpent qui vous mord. Il vous mord en tant que serpent déterminé, saisi dans un schéma de causalité. Ce n’est pas par choix souverain qu’il vous mord mais parce que c’est son rôle de serpent.

Il y a cette blague sur le scorpion qui demande à un buffle de lui faire traverser la rivière. Le buffle renâcle en disant « tu vas me piquer ». Le scorpion explique qu’il est rationnel, et qu’il ne veut pas se noyer lui non plus. Le buffle accepte, et au beau milieu de la traversée, le scorpion le pique. « Pourquoi ? » demande le buffle. « On ne se refait pas » répond le scorpion. Si un serpent ou un scorpion vous menace, nous n’allez pas lui imputer de faute morale, vous n’allez pas lui reprocher son choix, même s’il peut vous dégoûter, mais l’écraser pour vous protéger. Vous ne le laisserez pas vous mordre parce qu’il est déterminé en tant que serpent. La justice peut ainsi être fondée philosophiquement sur la protection de la société, sans avoir besoin de recourir à la fiction du libre arbitre, qu’elle utilise aujourd’hui, en tant qu’institution d’une société libérale où chacun est en responsabilité. On peut ainsi désigner des responsables, sans croire à la responsabilité sur le plan philosophique. Car c’est une nécessité de survie du social. Bien évidemment, cela nous pose une question : devrait-on alors, si notre droit était déterministe, continuer de différencier ceux qui agissent dans le discernement et les autres, renvoyés vers le psychiatrique ? On remarquera que ces derniers sont eux aussi enfermés pour défendre la société. Même si je crois que tout le monde est déterminé, le Sage comme le fol, je crois qu’il est nécessaire de reconnaître que le délire existe, et donc de pratiquer une distinction. De plus, le déterminisme est une philosophie, le libre arbitre est une philosophie. On ne sait pas, finalement, qui a raison (même si je pense que c’est Spinoza, Nietzsche, Freud, Marx, plutôt que Kant).

 

Pardon pour ce long préambule… J’ai vu que Giorgio Agamben, que je connais peu, s’est repenché sur la question de la culpabilité dans« Karman, court traité sur l’action, la faute et le geste », en revenant aux sources du droit romain, et au bouddhisme. C’était pour moi une question réglée, sur laquelle je construisais, mais j’ai eu la curiosité d’aller y voir.

C’est difficile à lire, car j’ai été trop paresseux pour apprendre le latin sérieusement et je n’ai pas appris le grec. Or le livre est truffé de réflexions sur l’étymologie latine et grecque. Mais j’y ai cependant trouvé mon chemin et retrouvé des clairières où mes autres lectures, et l’observation de mon propre comportement, quand j’étais plus jeune, m’avaient mené.

 

Agamben nous dit que ce qui est en cause dans un procès, c’est « la cause », « ce qui cause » le litige. On remarque la polysémie du mot « cause ». « Ce qui est “mis en cause” est par là même appelé à fournir des raisons. ». Donc l’Histoire des idées va notamment chercher cette fameuse cause.

 

Le concept de « faute » « a d’abord le sens général d’imputabilité et indique qu’un fait déterminé doit être ramené à la sphère juridique d’une personne, qui doit en supporter les conséquences. ». Que la faute soit volontaire ou commise par imprudence (« j’ai pas fait essssprès » disent les enfants). Le coupable est fautif. Il n’est pas nécessairement « la cause ».

 

Bien évidemment il faut en venir au Procès de Kafka. On peut l’interpréter de beaucoup de manières, mais l’une d’entre elles, juridico-philosophique, est que devant notre impuissance à isoler la cause, nous sommes toujours fautifs.

 

Néanmoins, dans les textes juridiques les plus anciens du droit romain, la notion de faute n’apparaît pas, il y a lien entre une action, et une conséquence, qui donne lieu à procès.

Ce n’est qu’ensuite que le droit va créer un lien entre action et faute, puis entre faute et nature du Sujet qui la commet. Ainsi naîtra le fautif, qui n’aura pas seulement commis une faute, mais on le sait bien dans notre manière de parler aujourd’hui est un délinquantest un criminel, est un être antisocial. Sa faute le définit en tant que Sujet.

 

Carl Schmidt, ce juriste nazi à l’éducation catholique, tellement lu par les penseurs de la gauche radicale, tel  Mouffe, Laclau (pour sa vision de la politique comme distinction entre amis et ennemis), ou Agamben, affirme que le droit est obligé de considérer un « mal » auquel il s’oppose. Ce mal appartient à un processus interne au criminel, qui s’objective extérieurement. Si une balle tue un homme, ce n’est pas la propriété physique de la balle qui est en cause, mais l’intention de tirer sur l’homme. Sa « mauvaise volonté ». Pour en arriver à Schmidtt, il a fallu des controverses dans la pensée occidentale, que les catholiques ont fini par résoudre.

 

Pourtant le discours religieux lui-même concède sans l’assumer qu’il y a un souci dans cette notion de « faute », quand il utilise la notion de pêché. Pêcher signifie effectuer un « faux-pas », ce qui ne présuppose pas de notion de volonté.

 

Il fut un temps où la part de violence, et même de vengeance, contenue dans la loi était assumée. C’était la Loi du Talion. Cela avait le mérite de la franchise.

 

A travers l’évolution du droit romain, la sanction fut considérée comme une défense contre la virtualité de ne pas respecter la loi. Une défense de la Loi.  La loi précise ce que l’on risque si on se met « hors la loi ». Ainsi la Loi se protége, elle est d’une certaine façon inviolable. La loi se sanctifie. Cela est le produit d’un développement historique

 

Il n’existe pourtant aucun délit qui se définisse indépendamment de la sanction qui le suit. Donc Agamben considère que l’on ne se met pas « hors la loi », puisque la légalité est indissociable de la sanction. « Le droit consiste essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence. »

 

Dans le droit romain, il y a toutefois l’idée que l’illégalité ne débouche pas nécessairement sur la sanction, mais sur l’ineffectivité de l’acte, sur le plan légal. L’acte n’est pas advenu, il est sans effet. C’était une autre voie pour le droit.

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On en vient au bouddhisme et au « crime ».

Reprenons le fil : le crime est l’action sanctionnée, qui a été imputée. Mais d’où vient ce mot de « crime » ? Benveniste, le linguiste, rapproche « crime » du mot sanskri « Karman », qui signifie « action ». Une bonne action mûrit dans un bon fruit, une mauvaise dans un mauvais fruit.

 

« Selon les bouddhistes, le karman n’est pas l’action extérieure, matérielle, mais l’intention ou la volition qui détermine l’action même. Le fruit, quant à lui, est une conséquence pour ainsi dire automatique, involontaire de l’action consciente, éthiquement indifférente ». Le crime serait ainsi un passage à l’acte, mais la notion de faute n’apparaît pas.

 

C’est la théologie chrétienne qui a trouvé le concept de volonté librepour donner un fondement éthique à la sanction de l’action. Cette notion de volonté n’est pas présente chez les grecs, d’après Jean-Pierre Vernant. L’helléniste « a attiré l’attention sur le fait que le concept moderne de volonté ne présuppose pas seulement une orientation de la personne vers l’action, mais implique une prééminence accordée au « sujet humain posé comme origine et cause productrice de tous les actes qui émanent de lui ». Ce qui explique que les animaux pouvaient être jugés, et même les objets, chez les grecs, qui n’avaient pas recours au concept de volonté.

 

Et ici, cette sublime phrase.

 

« À la prééminence accordée par les modernes à la volonté correspond dans le monde antique un primat de la puissance : l’homme n’est pas responsable de ses actes parce qu’il les a voulus, il en répond parce qu’il a pu les accomplir. »

 

Dans la vision tragique des grecs, la volonté n’a pas sa place.

 

C’est Aristote, polémiquant comme souvent avec ses prédécesseurs Platon et Socrate, pour lesquels on ne peut pas ne pas vouloir le Bien (et il est vrai que même les nazis parlaient du « bien », ils ne célébraient pas « le mal », disaient que leurs atrocités étaient tournées vers le Bien de l’humanité) qui va inaugurer une forme de volonté en parlant de la puissance comme puissance de de pas faire.

 

Pour les théologiens, Aristote est une référence qu’ils ne cesseront d’utiliser, jusqu’à d’ailleurs ce qu’elle se retourne contre eux (Avicenne le premier laïque est avant tout un relecteur d’Aristote).

 

Pour les pères de l’Église, il « s’agit en somme de transformer un être qui peut, comme l’est essentiellement l’homme antique, en un être qui veut, comme le sera le sujet chrétien »

 

Le terme « libre arbitre » (liberum arbitrium) surgit alors. Il est censé traduire les expressions grecques autexousion, « qui a pouvoir sur soi », et to eph’hemin, « ce qui dépend de nous ». Mais ils en détournent le contexte. Les grecs utilisaient ces expressions pour évoquer l’usage de la liberté politique dans la cité.  Les chrétiens vont utiliser la notion de libre arbitre de manière morale, et afin de préciser à quoi l’on doit imputer les actions.

 

Alexandre d’Aphrodise, chrétien, exégète d’Aristote, ferraille contre les stoïciens, contre leur idée de destin. Il leur oppose précisément « ce qui dépend de nous ». Et comme dans cette classe de jeunes étudiants où j’étais, que j’ai évoquée au début de cet article, il en vient à l’idée qu’il faut mauvaises actions à punir sinon les lois s’effondrent. Le destin est opposé à la responsabilité.

 

L’humanité a donc, entre le moment grec et le moment chrétien, évolué du « je peux », au « je veux » qui se mue en « je dois ».

 

Dans d’autres écrits, Agamben a théorisé la notion de « dispositif ». La volonté apparaît ainsi comme un dispositif. Elle permet de fixer la responsabilité des actions humaines. L’Homme est présenté comme quelqu’un qui se prononce face à l’opportunité d’une bonne ou une mauvaise action, se prononce par rapport au juste ou à l’injuste. Sont évacuées du champ de la compréhension des actions humaines, des manifestations telles que «  le désir, l’inclination, la ferveur, le goût, le caprice ». Tout procède de cette fameuse « volonté ».

 

Mais il y a un souci…. « Vouloir » est en soi un verbe vide. On ne peut pas que « vouloir ». On veut toujours quelque chose. La volonté en soi n’existe pas. Tout fonder sur un verbe vide pose tout de même problème.

 

Les chrétiens ont réalisé une séparation entre la puissance et l’acte. Ils ont aussi soumis la puissance à la volonté. La pensée grecque n’était pas morte quand les chrétiens ont commencé à répandre leur théologie. Etles grecs d’alors ne comprenaient pas cette idée de volonté. Pour eux, la notion d’acte gratuit de volonté, coupé d’une nécessité, d’une nature, était inconcevable. Cette coupure est chrétienne. Chez les chrétiens Dieu a voulu. Ce que les païens ne peuvent pas saisir.

 

Il s’ensuit que l’homme, comme on le sait, est lui aussi pourvu par Dieu d’une volonté libre. On en vient à cette absurdité chrétienne : l’homme est « celui qui veut fait l’expérience de pouvoir ne pas vouloir ». L’Homme peut s’opposer à sa puissance, par sa volonté. Cette phrase n’a aucun sens, elle utilise deux fois le verbe pouvoir.

Le pouvoir est donc censé s’annuler par lui-même ?

Kant, ce théologien déguisé, selon Schopenhauer dira : « On doit pouvoir vouloir ».

Ainsi l’occident s’est enfermé dans une compréhension de l’acte comme fruit de cette fameuse volonté hypothétique, et mal définie. Mais… qui a l’avantage politique de bien circonscrire la faute. Les faits divers ne sont alors que des faits divers, ils ne provoquent pas une immense remise en cause du monde qui mène jusqu’à eux. Si le petit Gregory meurt, c’est parce qu’il y a un coupable à localiser, fautif, mais qui s’intéresse à l’affaire voit que c’est toute une anthropologie, toute une région, toute une Histoire, qui conduit au passage à l’acte. Et cela, c’est dangereux, certainement, de le considérer.

 

Nous en arrivons aux finalités. La volonté est bien justifiée par des fins, sinon elle est absurde. Or, chez les épicuriens par exemple la notion de finalité n’est pas nécessaire. Ce qui est né engendre son usage, dans « de la nature » de Lucrèce. Les chrétiens vont encore utiliser Aristote, le finaliste, qui présente le Bien comme fin suprême. Dieu est ainsi le souverain bien et il est la source de toute finalité.

 

Mais il est temps de revenir à Bouddha. Pour sa part, il ne propose pas de lien entre l’action, la volonté, l’imputation à un sujet.  L’action est comme une roue, et « si ceci est, alors cela est ».

Le rapport du Soi avec ses actions n’engage pas moralité ou immoralité, ni ne discerne moyen et fin. On peut le comprendre en se référant à la danse. La fin est l’acte même. Il n’y a pas de résultat à la fin. On peut même dire que dans le geste, il n’y a pas de fin en soi. Il n’y a ni fin ni moyens tournés vers une fin. Il y a peut-être un pur moyen.

On en revient à la puissance grecque :

« la danse est la parfaite exhibition de la pure puissance du corps humain, de même on dirait que, dans le geste, chaque membre, une fois libéré de sa relation fonctionnelle à une fin – organique ou sociale –, peut pour la première fois explorer, sonder, et montrer sans jamais les épuiser toutes les possibilités dont il est capable. »

 

La danse nous donne l’idée d’une conception de l’agir humain où l’on n’impute pas à une volonté une culpabilité.  Les actions sont des gestes, qui échappent à la compréhension par les fins et moyens et donc auquel le jugement ne peut s’appliquer. L’agir humain est ainsi appréhendé dans son mystère propre. Ce qui nous éloigne des simplifications de la morale influencée par des siècles de christianisme.

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Tous Gnostiques ? – Les Sans Roi, Révolutions Gnostiques, Pacôme Thiellement (Et Une Annexe Sur Twin Peaks…)

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Quel livre singulier, comme il en est peu. D’un ton érudit et hyper familier, argotique et grossier, parfois, et assumant l’anachronisme (ce que j’aime bien, ce sont les érudits qui enferment l’Histoire et la philosophie en les préservant de l’anachronisme maîtrisé). Mais un livre devenant de plus en plus touchant en avançant. Cet auteur aux nom et prénom si baroques, Pacôme Thiellement, est vraiment un ovni. Son essai bourré de connaissances, de liens insoupçonnés,« Les Sans Roi, révolutions gnostiques », est un livre plein d’humour(contrairement à l’austérité que l’on peut supposer à l’égard des manichéens, gnostiques, cathares, qui ont la sympathie de l’auteur, et que le livre vise à réhabiliter comme les vrais de vrais qui avaient compris Jésus).

(Je précise d’emblée que pour ma part, je suis matérialiste philosophiquement (Spinoza, Diderot, Marx, Nietzsche, Freud…), et que ces manichéens qui voient le mal en la matière ne sont pas près de me convaincre. Encore que je me suis rendu compte, encore une fois, en lisant ce livre, que tous les chemins mènent à Rome.  Leur côté libertaire et égalitaire, parce qu’ils refusent tout ce qui est pouvoir temporel, et leur grande imagination, me plaisent beaucoup. Je leur sens une affinité avec la psychanalyse (que l’auteur ne touche qu’à travers la notion d’anamnèse).  Leur compréhension de ce que dit Jésus me semble bien meilleure que celle de l’Eglise catholique. Même si elle conserve l’idée d’un monde céleste, à mon avis purement métaphorique. Jésus dit que le Royaume est déjà là. A mon sens, il signifie que le Royaume, c’est nous, qu’il ne tient qu’à nous.C’est un peu ce que mettent en œuvre les hérétiques, mais en considérant que la vraie vie est tout de même ailleurs, ce qui semble illusoire. Mais ils sont tout de même plus sympathiques que les bureaucrates enrichis de la Sainte Eglise officielle, à mon sens.)

 

Paul le calamiteux

 

Pacôme T. commence par le constat selon lequel l’Eglise, après Paul, n’a rien compris à ce que disait Jésus. Jusqu’à là, il est difficile de lui donner tort. Le message de Jésus était d’oublier la Loi, l’observance, au profit de l’amour. Or, l’Eglise n’a cessé de punir.

« Jésus ne s’est pas intéressé à la famille. Il a méprisé les liens biologiques et annoncé leur destruction : « Je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. » Il n’a jamais parlé du mariage. Le mariage ne fait pas partie de ses sujets de prédilection. Paul, on l’a compris, n’aime pas le sexe, mais il sait que ses interlocuteurs vont quand même vouloir baiser. Du coup, il transforme son magistère en agence matrimoniale. »

Paul, le pauvre, en prend plein la poire. Miso. Autoritaire, préparant les ralliements à l’Etat, à l’argent…. N’en jetons plus, l’Eglise est pour Jésus ce que Tony Soprano est aux obsèques des types qu’il fait assassiner (je parle ainsi parce que l’auteur a aussi une grande prédilection pour les références à la pop, voire pour sa mission historique et spirituelle et a aussi écrit un livre sur Twin Peaks).

Dans les évangiles canoniques, rassemblés par des gens qui ne comprenaient pas forcément tout de ce qui s’était joué avant eux, faute de recul, on décèle des nuances, reflets, des débats qui secouaient les premières communautés chrétiennes. Il y a notamment le judéo-christianisme de Pierre et l’ambition universaliste de Paul. Pierre est en outre un institutionnaliste, qui veut bâtir l’Eglise, mission que Jésus lui aurait confiée (tu seras Pierre, et sur cette Pierre, etc…). Paul est plus focalisé sur la discipline individuelle. La troisième tendance, c’est Jean, qui lui se lève contre le monde. C’est la référence au Jésus qui dit « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». Une phrase clé, mais à ne pas prendre trop à la lettre. Pas de ce monde certes, mais déjà là, en nous.  Jean, donc, trahit ses influences gnostiques, ou celles de Jésus. Le monde est satanique. Le corps est une chute. Le christianisme paulinien est aux antipodes, et réclame discipline des corps, comme exigence de soumission à Dieu. Quant à L’apocalypse de Jean (un autre Jean qui dit avoir vu Jésus en direct), il est vengeur, très loin de Jean l’Evangéliste.

 

Simon le magicien

 

On en vient à Simon le magicien (l’auteur pense que c’est Jean l’Evangéliste, carrément). Il est cité dans les Actes des apôtres (qui sont canonisés). C’est un ennemi, désigné par Luc, le rédacteur des Actes. Simon inspirera le sale terme de « simonie » (vente des choses Saintes). Il existe un texte du 4eme siècle, « homélies clémentines », qui est un procès général contre Simon. Pierre va ferrailler avec ce saligaud, et alors Simon explique que Pierre n’a rien compris. Il y a deux Dieux. Il y a le démiurge, et il y a une divinité intérieure. Et puis ils débattent du Mal. Pour Pierre, si des gens sont malheureux, c’est pour mettre à l’épreuve les bons. Simon trouve que c’est fort de café. A son sens, ce monde est le monde du diable Et puis, selon Pierre, le Mal vient du vice sexuel des hommes. Ils n’ont qu’à bien se tenir. Pourquoi l’hypothèse des deux Dieux est-elle scandaleuse pour les bureaucrates naissants de l’Eglise ? Parce qu’elle les rend inutiles. L’Eglise intercède en effet entre Dieu et les hommes. Si vous avez un Dieu intérieur, pas besoin d’elle.

Ces hérétiques sont agaçants. Ils ne font pas de politique, ils ne s’institutionnalisent pas, et donc ne forment pas un ennemi très clair à abattre, un concurrent net, en plus ils ne mettent pas les femmes à l’écart, considérant que Jésus était tout le temps entouré de nanas. Ils trouvent que le travail est une trouvaille du diable. Se développe un « underground » hérétique, qui fonctionne selon l’auteur comme les undergrounds contemporains : « écriture automatique, collages, détournements à la Lautréamont, slogans Dada (…) De même que l’underground est toujours infiniment plus vivant que l’art officiel un peu plan-plan qu’il détourne, de même l’underground hérétique est infiniment plus riche spirituellement que son overground chrétien ».

 

La longue fidélité, silencieuse, à Simon

 

Pour cet underground, le monde est mauvais. Alors que faire ? Ne pas en être dupe, et ne pas jouer le jeu. Pour l’auteur, le dernier du genre, assumé, est Philip K Dick, dont tout lecteur sait qu’il pense que le monde est un faux décor. Les hérétiques prôneront donc un refus radical des règles du jeu du monde. Et au fur et à mesure de l’institutionnalisation de l’Eglise, puis de sa fusion avec l’Empire, puis les Royaumes, les hérésies deviendront de plus en plus insupportables, d’où le massacre général des cathares au 13eme siècle.

Mais comment les appeler ? Comme ils utilisent souvent le mot « connaissance », on les appelle « gnostiques », mais ils n’usent pas de ce mot. Ils disent « parfaits » (comme les cathares), ou se nomment les étrangers, ou encore « La race sans roi ». On les connaît mieux depuis peu, après la découverte de textes en 1945 à Nag Hammadi (Irak). Ce qu’on appelle les évangiles gnostiques.

Leur particularité c’est qu’ils ne croient pas à l’apocalypse, que tout le monde attend, puisqu’elle est déjà passée… Nous vivons dans la chute. Ceci étant, c’est plus complexe… chez les gnostiques, on trouve l’idée d’une béatitude ici et maintenant, puisque Jésus a bel et bien dit (je trouve cela frappant, et Jésus me semble un incompris, dépressif, qui se laisse choper) que « le Royaume est répandu sur toute la terre et les hommes ne le voient pas. ». Le Royaume c’est refuser le pouvoir, tout pouvoir. Le Royaume peut se vivre, il est déjà là.

Simon n’aura de cesse d’avoir des héritiers. Au IIème siècle, c’est Basilide et Saturnin. Puis Valentin, auteur de l’Apocryphe de Jean. Mani naît au IIIe siècle en Irak. Il est élevé dans une communauté judéo-chrétienne. Il dit recevoir deux révélations, lui enjoignant de choisir entre la Lumière et les Ténèbres. « Ce qui prime est la recherche de la divinité intérieure, vers laquelle nul n’est guidé que par lui-même – et par son jumeau céleste ». Il reste quelques textes de lui (non traduits en français).

J’ai lu St Augustin, ses « confessions », et nous pouvons y recueillir le témoignage d’un ancien manichéen converti au christianisme. Curieusement, l’accusation qui frappe les gnostiques, c’est le libertinage. Ils sont végétariens aussi, car il n’y a aucune raison à leurs yeux que la lumière ne soit pas en toute chose.

Le manichéisme au sens commun, c’est-à-dire de séparer bêtement le mal et le bien, sommairement, ne correspond pas à la finesse de la pensée de Mani.« Les manichéens considéraient que la Lumière et les Ténèbres étaient des principes qui étaient séparés dans le moment initial et se sépareraient à nouveau au moment final mais que le moment médian était toujours le lieu du « mélange » : qu’il y avait donc de la lumière et de l’obscurité dans chaque homme, de la lumière et de l’obscurité dans chaque doctrine, de la lumière et de l’obscurité dans chaque tradition. Ce qui explique leur non-violence et leur « œcuménisme ». »

Le manichéisme se répand, en Chine, en Serbie (les bogomiles) et donc au sud-ouest de la France sous le nom du catharisme, soit « la pureté ». S’ensuit comme on le sait la croisade interne et un massacre immense, qu’on évalue à un million de morts. La société occitane ne s’en remettra jamais.

La pensée gnostique avait-elle disparu ?  Non. On en retrouve les traces chez certaines formes ésotériques du chiisme et dans le soufisme. On retrouve des échos chez Maître Eckart ou dans la kabbale. C’est l’idée d’un Dieu faible sur cette terre, c’est aux humains de lutter contre le Mal. Pour l’auteur, le capitalisme sécularisé a repris le flambeau de l’Eglise, promettant à quelques élus le salut final, et demandant à chacun « la rigueur » qui offrira plus tard des récompenses. Il y a ici quelques familiarités avec ce qu’en disait Max Weber.

Mais la gnose infuse aussi la poésie moderne. Le surréalisme, par exemple, et ses côtés ésotériques. Pâcome T. cite un extrait du second manifeste, en effet très parlant : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement ». Mais le plus explicite et conscient est William Blake : « Pensant que le Créateur de ce monde est un être très cruel, étant le fidèle du Christ, je ne peux m’empêcher de dire : Comme le Fils ressemble peu au Père ! ». Nerval, lui, se réclame ouvertement des gnostiques.

 

Le moment serait venu de réentendre ces paroles enfouies

Ici le livre me rappelle les théories de René Girard, sur l’apocalypse, comme révélation, prise de conscience spirituelle (« Achever Clausewitz »).

 

« Les poètes et les fous des XVIIIe, XIXe et XXe siècles ont vécu singulièrement ce que nous vivons désormais collectivement. Ils ont cherché à retrouver le sentiment d’éternité dans une société déliquescente et la grâce dans un monde d’une incroyable pesanteur. La fin du christianisme comme idéologie officielle de l’Occident a laissé l’Europe comme une maison hantée ». Nous sommes en train de nous rendre compte qu’aucun Royaume ne nous attend. Que nous faisons le Mal.

L’auteur évoque beaucoup de gnostiques modernes. Baudelaire en était un, parfois. Il nomme aussi Jarry, Daumal, mais j’attendais qu’il parle de … Simone Weil, qui ne paraît la gnostique parfaite. Et il y vient. Ne serait-ce que d’avoir écrit un livre (voir dans ce blog), appelé « La pesanteur et la grâce » nous l’indique. Elle était christique, non chrétienne. Elle exprima son admiration pour la civilisation occitane et insista sur la calamité de la croisade intérieure. Alors que les principaux textes gnostiques ne furent découverts qu’après sa mort, elle avait retissé les liens, y compris avec Platon, que Pacôme Thiellement oublie tout de même, et qui me semble quand même une influence déterminante des « Sans Roi ». En réalité, quand nous examinons les grandes idées du platonisme, ce sont les mêmes que les gnostiques. Le monde que nous percevons est impur, c’est par le logos que nous nous élevons vers la compréhension des Idées, par le logos, « la connaissance ». La solution est de se connaître soi-même et de vivre en conséquence.

Voici quelques lignes de Weil, « les pays méditerranéens et le Proche-Orient formaient une civilisation non pas homogène, car la diversité était grande d’un pays à l’autre, mais continue ; une même pensée vivait chez les meilleurs esprits, exprimée sous diverses formes dans les mystères et les sectes initiatiques d’Égypte et de Thrace, de Grèce, de Perse, et les ouvrages de Platon constituent l’expression la plus parfaite que nous possédions de cette pensée. C’est de cette pensée que le christianisme est issu ; mais les gnostiques, les manichéens, les Cathares semblent seuls lui être restés vraiment fidèles. Seuls ils ont vraiment échappé à la grossièreté d’esprit, à la bassesse du cœur que la domination romaine a répandues sur de vastes territoires et qui constituent aujourd’hui encore l’atmosphère de l’Europe » (Weil détestait les romains, pour leur idée de l’Etat).

Weil pensait qu’une partie des vieux textes chrétiens avaient été détruits ou cachés. Et elle ne s’est pas trompée. On a donc retrouvé l’essentiel des textes gnostiques en Irak, rédigés en copte, manifestement cachés. On a ainsi pu les lire, non à travers leurs critiques, mais de première main. On avait déjà trouvé des textes à la fin du 19ème siècle. Dont l’Evangile de Marie, où l’on voit Pierre prendre le pouvoir sur Marie après la disparition de Jésus, cette dernière ne pouvant transmettre le vrai message du Christ, à savoir qu’il n’y avait ni règle ni loi (il y a un film avec Joachim Phoenix en Jésus qui se fonde sur ce texte, je ne me souviens pas du titre).

L’auteur est enthousiaste. Pour lui, l’heure va venir où ces textes vont enfin parler au monde« Nous ne connaissions de Jésus que son reflet ou son ombre, son influence ou son souvenir ; désormais il allait enfin nous parler directement, sans intermédiaire, sans médiation. Il était temps. »

En même temps, l’idée du Salut promis s’effondre. « Le désespoir avait longtemps été l’exception ; il est devenu la règle. La dépression avait été l’apanage des poètes ; elle est le lot de tous les habitants des villes et des campagnes. La solitude avait été le choix singulier d’individus hors normes ; elle est désormais le destin non consenti de la plus grande part de l’humanité. Que ce soit dans les domaines de l’amour, de l’art ou de la politique, les hommes sont persuadés que plus rien ne sera possible pour eux ». L’humanité est donc prête à entendre la parole.  L’auteur voit dans la pop culture un premier domaine où la parole a été entendue, notamment chez John Lennon ( « Les seuls Chrétiens dignes de ce nom étaient (sont ?) les gnostiques, qui croient en la connaissance de soi, c’est-à-dire en la nécessité de devenir eux-mêmes des Christs, d’atteindre le Christ intérieur. »)., surtout chez Philip K Dick (si l’on peut parler à son propos de pop culture), ou dans des séries télévisées… Comme « Lost ». Il cite un fourmillement de nouveaux gnostiques… Hendrix, Zappa, la série « Le prisonnier », ou encore « Matrix », « The Truman Show ». Le sentiment de vivre dans un décor malfaisant est patent.

« Les Sans Roi étaient des hommes de nulle part et nous sommes des hommes de nulle part. Ils étaient des solitaires et nous sommes des solitaires. Ils haïssaient la politique et nous haïssons la politique. Ils étaient antidogmatiques et nous ne voulons plus de dogmes. Ils étaient antimisogynes et nous ne pouvons plus encadrer les misogynes. Ils étaient antisexophobes et nous ne pouvons plus souffrir les sexophobes. Ils étaient presque tous végétariens et nous sommes presque tous végétariens. Ils étaient antimariage et nous sommes presque tous antimariage. Ils étaient anti engendrement et nous avons déjà commencé à mettre en doute la nécessité de donner naissance à de nouveaux êtres dans une prison pareille. ».Et là, l’auteur se lâche… Brillamment, et tisse sa toile, cohérente. L’or noir, qui nous tue, c’est le diable. Et les textes gnostiques viennent à point alors que ce monde semble à l’agonie.

 

Le corps gnostique n’est point haï comme le corps chrétien

 

Dans un texte gnostique Jésus dit ces phrases étonnantes sur l’amour charnel. « C’est ainsi que les choses arrivent aux fiancés. Faites l’expérience d’une étreinte pure, elle possède une grande puissance. Le mystère qui unit deux êtres est grand, sans cette alliance le monde n’existerait pas. L’étreinte selon le monde est déjà un mystère, combien plus l’étreinte qui incarne l’alliance cachée. Ce n’est pas une réalité seulement charnelle. Il y a du silence dans cette étreinte. Elle n’est pas obscure, elle est lumière. L’étreinte du Bien-aimé et de la Bien-aimée appartient au mystère de l’Alliance et nul ne peut les voir à moins d’être devenu ce qu’ils sont. »

Plus loin, ce passage de Pacôme Thiellement, d’une grande sagacité :

« Quand on est pris dans le désir sexuel ou l’état amoureux, on est « à l’intérieur du sexe » ou « à l’intérieur de l’amour ». On ne peut pas être à l’extérieur (ou alors on sait que ça ne va pas, soit on n’est pas excité, soit on est excité pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la personne qui se trouve avec nous). Le Royaume c’est tout vivre à l’intérieur, détaché, tout le temps. La prison de fer noir, c’est le monde de la séparation et de l’obsession ; et c’est l’impossibilité d’être à l’intérieur des choses. C’est un mur invisible qui nous sépare et que nous tentons sans cesse de briser. »

L’auteur sauve alors les gnostiques de l’accusation de haine du corps, de nihilisme, que j’ai toujours été tenté de leur imprimer, notamment par leur refus de l’enfantement.

« De la même façon que les manichéens aiment la beauté présente sur la Terre parce qu’elle n’est justement pas terrestre mais qu’elle correspond à un germe de la Lumière qui s’est libéré et nous libère avec lui de la matière ténébreuse, les Sans Roi aiment le sexe parce que celui-ci est tout sauf « charnel ». » Ils voient du sacré dans l’érotisme, comme Georges Bataille ! (C’est un aspect que Simone Weil n’aura pas aperçu, elle qui ne comprenait pas ce débauché qui la surnommait « la vierge rouge » ou « le corbeau ».).

« Parmi les livres de la « nouvelle équipe » de Jésus, L’Évangile de Philippe est le plus extrême (…) Si l’homme est malheureux, c’est parce que, originellement bon, il est divisé contre lui-même. Sa division ne provient pas d’un péché originel mais d’une chute dans la matière » (je songe inévitablement à Lacan qui voit la damnation dans la division entre le signifiant et le signifié). Philippe, comme Valentin, placent la résurrection avant la mort de Jésus. Métaphoriquement, nous devrions comprendre qu’il s’agit de renaître ici et maintenant.

Comment doit se comporter un gnostique, alors, dans ce monde de la chute, empire du diable ?

« Dans un moment d’anamnèse, Baudelaire aura eu cette phrase grandiose et presque impossible : « Je n’ai besoin, pour ma jouissance, de la misère de personne. » On devrait toujours s’épuiser à générer le moins de peine possible. Le commencement de la souffrance d’autrui, c’est aussi celui de notre engloutissement dans l’eau noire de la Terre des Ténèbres. Ce qu’un Sans Roi doit faire, c’est tout faire pour que l’argent ou la gloire n’ait plus pour lui aucune valeur. Savoir qu’il vivra inconnu et mourra pauvre – mais tout faire pour que cette pauvreté soit la fenêtre vers des rapports plus justes, des relations plus belles, et cet anonymat la porte vers des combats plus intenses et des amours plus nobles. Se battre, non pour s’enrichir à la place de ses chefs, mais pour que ceux-ci ne détruisent pas davantage la nature, les animaux et les hommes dans leur projet infernal. »

Je suis sceptique sur la chute (quoique la condition humaine, ne soit pas rigolote, en ce sens, oui, elle est bel et bien une chute, mais d’où ? De la fusion avec maman, à mon sens, plutôt que du royaume initial céleste, qui n’en est que métaphore), je suis sceptique sur le Diable (quoique je sache que la pulsion de mort est partout et inévitable). Mais enfin, c’est pas mal, comme programme.

Lees gnostiques parlent finalement comme bien des Sages, ou comme des sophrologues, des haptonomes, des maîtres de yoga.

« L’enfer, c’est de toujours faire les choses en s’en foutant. C’est de vivre en pensant à autre chose. L’enfer, c’est de ne jamais être là, mais toujours un peu avant ou un peu après, à regretter quelque chose ou à en attendre une autre. C’est de ne jamais écouter quand on vous parle, parce qu’on s’emmerde partout et qu’il n’y a pas de raison que ça s’arrête. L’enfer, c’est la vie gâchée à attendre la vie, la pensée gâchée à penser à autre chose. C’est là où les choses deviennent interminables, où on voit le temps passer, où le temps passe toujours beaucoup trop lentement, où les journées s’étalent comme des siècles. Dès qu’on ne voit pas le temps passer, c’est qu’on est passé à l’intérieur. Et là, tout s’allume, tout s’illumine. Le Royaume, c’est un état qu’on atteint quand on ne voit pas le temps passer. »

 

Personnellement, ce petit voyage à travers le temps avec les Sans Roi m’a passionné. Je trouve cependant qu’il manque à ce livre un questionnement sur les sources de Jésus. Que s’est-il passé pour lui entre son enfance et ses trente ans ? Est-il allé vers l’Est ? Les similitudes entre sa pensée et certains aspects des spiritualités orientales, apparaissent nettement, selon l’auteur. Il y a encore un grand questionnement sur la formation intellectuelle de Jésus, à combler.

 

Annexe sur Lynch…..

J’ai lu dans la foulée le très dense et opaque livre du même Pacôme Thiellement regroupant des textes de sa part sur « Twin Peaks », où il analyse l’œuvre de Lynch comme … très influencée par la gnose, et l’hindouisme, en défrichant des forêts de symboles.  TP est marquée par l’omniprésence du dualisme, « Twin Peaks est une accumulation volontaire de polarités et d’antinomies, Le hibou, c’est l’oiseau qui voyage entre le premier et le second niveau de lecture ». 

Il a dû augmenter son texte après le surgissement de la saison 3. La difficulté, en lisant, est à la fois de s’y retrouver dans l’ésotérisme, les références innombrables, et le monde on ne peut plus obscur de Twin Peaks (les deux premières saisons m’ont fasciné dès leur passage à la télévision, la troisième, malgré mes efforts, et quelques accroches, m’a éreinté, jusqu’au renoncement, malgré des moments de fascination… Pour le moment). Ce qui est très intéressant, c’est que le monde a beaucoup évolué depuis la fin des années 80, et la saison 3 ne pouvait pas s’en exonérer. Le monde est présenté tel que violemment déstructuré par internet, avec des audaces narratives et formelles ahurissantes. Il ne nous est plus commun et Lynch nous renvoie durement à notre perdition autant qu’à notre mélancolie devant les acteurs blanchis. Par ailleurs, Thiellement a pu analyser les films de Lynch à la vue de la fin de Twin Peaks. Son sentiment est que comme Dale Cooper, son personnage, Lynch est resté bloqué dans « La loge noire »(où Cooper se fait « incuber » par Bob le maléfique, un esprit, ou le double de nous, qui sort ensuite dans le monde, et laisse là Cooper, pour 25 ans). Thiellement essaie d’interpréter le sens de cette Loge à la lumière des références spirituelles (une sorte de niveau intermédiaire entre l’origine et la chute).  Une autre lecture plus prosaïque (mais peut-être y a-t-il cent lectures possibles) de « la black lodge » est qu’il s’agit d’un show télévisé. « Elle est, à la fois, ce que la télévision devrait être : un lieu d’épreuve, un lieu de connaissance ; et ce qu’elle est : un lieu d’envoûtement et d’empoisonnement psychique. Un réceptacle de magie noire, conscient et prémédité ». Lynch semble considérer que le mal a nécessairement gagné ici-bas. Twin Peaks avait, dans les premières saisons, détruit l’idée du paradis sur terre, la bonne vie américaine rurale, où l’agent Cooper a voulu même s’installer. Le mal était partout dans cette gentille cité, le décor bucolique est une illusion. Formellement, la série l’avait très bien exprimée, bombardant au passage le rôle de la télévision où elle s’exprimait : «  le contraste entre les intérieurs, d’une chaleur sensuelle et d’un érotisme irrésistible, et les extérieurs glacés et terrifiants, accentue une vision du monde particulière, fondée sur des contrastes et des polarités qui font vaciller la base systématiquement neutre sur lequel s’est établi l’horizon consensuel explicite du médium. Dehors, c’est sombre et dedans, c’est chaud. Dehors, c’est noir et dedans, c’est rouge. Mais c’est le rouge du dedans qui contient le noir le plus noir (…) un monde où ni plaisir ni sentiment ne sont désormais légitimes. »

La saison 3 reprend le fil mais se veut déceptive, elle ne nous épargne rien. Cooper sort de la loge noire, amnésique, nous ne le retrouverons jamais pour nous guider. Le mal s’est répandu dans tous les Etats-Unis. La défaite de la spiritualité semble consommée. Cooper atterrit à Las Vegas, la métaphore même du faux, accentué par rapport au faux de la ville de Twin Peaks. Un nouvel ennemi apparaît, qui prend le nom de Judy. Qui est Judy ? L’indifférence, la passivité. C’est le retour de Laura Palmer, sorte de nouvelle Maria Magdalena, qui est réclamé, car elle seule, qui a compris, qui a eu accès à la connaissance, peut combattre Judy. Lynch ne nous dit rien directement (j’ai songé à Maïmonide, qui parlait de la nature nécessairement métaphorique des écritures sacrées). « Le silence de l’artiste est la forme de transmission adéquate d’un secret inexprimable ; et il transforme ainsi le spectateur en poète ». C’est un Lynch plus politique aussi, qui multiplie les références à la cruauté de l’Amérique, le massacre des indiens, l’invention de la bombe atomique (en regardant la série, je me suis dit que la bombe, en explosant, avait réveillé des forces archaïques enfouies, annonçant le grand bal final auquel elles viendraient participer) l’humanité se prenant pour Dieu (Dieu est faible en ce monde). S’il est un avant-gardiste en ce monde, c’est bien Lynch. Un avant-gardiste dérangeant, qui comme souvent s’en vont chercher leurs références très très loin dans le passé, pour tout revisiter

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L’étrangleur bienveillant – White-Bret Easton Ellis

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« I don’t give a damn about my reputation / I’ve never been afraid of any deviation. »

Joan Jett

Bret Easton Ellis n’avait écrit que des romans, que j’ai tous lus, depuis ma lecture d’American Psycho, découvert à sa parution, au tout début des 90’s. Comme je ne suis pas américain je ne lis pas ses articles et n’écoute pas le podcast de B.E.E. Je ne suis pas sur twitter où il lui arrive de s’exprimer librement, très tard, après quelque verres d’alcool et des cachets, soulevant des vagues d’indignation d’un monde érigé en ligue de vertu mondialisée. Après tout je ne savais pas grand-chose sur lui, à part son côté sex drugs and rock’n roll, et ce que je subodorais à travers les lignes de ses romans, à savoir sa propre conscience vive du nihilisme contemporain. Je ne savais même pas que Bret EE était gay… ce qu’il aborde longuement dans « White », ce livre de « non fiction », aux antipodes des postures victimaires de « la communauté » arc-en ciel étasunienne (victimaire et « offensée » à l’instar de toutes les « communautés » qui se dotent d’organisations officielles sur une base identitaire, constamment indignées, ce qui est leur objet social d’entreprise). Pourquoi « White » ? Parce qu’on lui demande de se comporter comme un blanc et un gay, de rester à la place qui est dédiée, par le discours « libéral » américain (« progressiste »), et que lui n’en a nulle envie. Il n’a pas envie de réduire une femme réalisatrice à son sexe, un acteur noir à sa couleur de peau, et de réagir avec les automatismes exigés. Ni de donner l’image d’un « elfe gentil ». Si un film de femme ne lui plaît pas, il veut pouvoir le dire, comme quand il l’aime. Il ne veut pas aimer un film parce que son propos est vertueux. Ce peut être un téléfilm aux bons sentiments, tout simplement. Il a préféré « la la land » à « moonlight », mais « la la land » ne défendait aucune cause. Il s’agissait de pur romantisme. Il n’a donc pas gagné l’oscar du meilleur film.

C’est un « essai », certes, mais écrit d’un point de vue intime, depuis une expérience, très personnel, et il faut le dire, angoissé (les lecteurs de BEE savent qu’il est angoissé à sa connaissance très manifeste du xanax et du valium). Il prouve qu’on peut être hypersensible et en même temps refuser de se dire victime. « Certains jours, dans certaines situations, le souvenir de ce film me rappelle les luttes et les déceptions qui accompagnent la réalisation d’un film, et cette distraction momentanée peut me faire grincer des dents, jusqu’à ce que je retrouve mes repères et que je sois capable, tremblant, de me ressaisir. »

Je n’aurais rien à enlever à ce livre, qui révolterait les trois quarts de mes amis « progressistes », comme il doit révulser ceux de l’auteur. C’est qu’il ne faut pas les déranger dans leurs automatismes métaboliques. Ou bien, ils diraient qu’ils sont d’accord, et dès le lendemain, ils continueraient à liker ou à disliker, à confirmer d’un clic que la guerre c’est mal, et qu’un acteur qui a dit un truc de gauche est un super artiste.

Il y a deux sens au mot nihilisme : haine de la vie, de ce qui est réel, vital, tragique, au profit d’utopies célestes (ou morales), et absence de croyance en quoi que ce soit. Je pense que B.E.E dans ses romans parlaient surtout de la seconde version. Dans son essai, courageux, il évoque la première version, en se dressant contre les dérives du « progressisme » américain (très présent en France désormais), qui commence à ressembler à un nouveau totalitarisme, créant des monstruosités (Trump), en boomerang, et nous laissant enfermés entre deux formes d’étouffement, il va à contre -courant de son milieu, celui des écrivains et des artistes (B.E.E écrit peu de romans, très espacés, et travaille surtout pour le cinéma et les séries).

L’hystérie actuelle étasunienne a dépassé de très loin les dérives du politiquement correct décrites il y a presque deux décennies par Philip Roth dans « La Tache ». Aujourd’hui on en vient à théoriser le délit d’ « offenser » quelqu’un « dans son identité » par l’humour ou la fiction (ces transgressions détestées de la police des mœurs et des idées), ou celui d’ « appropriation culturelle » (comme si la culture n’était pas précisément, ce qui devait circuler, créer, alchimiser, et certainement pas stagner dans la soupe communautariste). Le risque d’être banni, pas seulement des listes facebook, est réel. La chasse aux sorcières, de religieuse puritaine, est devenue « progressiste », c’est ainsi, et ceux qui tiennent encore à la liberté, et non à sa perversion, dans le verbe transitif « libérer » (faire le bien de tous, même contre leur gré et en leur nom), ont cette mission de tenir bon face à ce tsunami uniformisateur et appauvrissant.

 

L’art menacé dans son principe par les nouvelles ligues de vertu en réseau

 

L’art, en premier mieux, ce que nous avons de plus précieux, est attaqué dans son principe même. C’est ainsi que l’on ne peut plus juger une œuvre d’un point de vue esthétique, on doit la juger, et cela B.E.E le développe à travers maints exemples vécus, à travers la couleur de peau, le sexe des réalisateurs et acteurs, les vertus scannées des auteurs, et les propos explicites tenus par les personnages, dans l’ignorance crasse du caractère métaphorique de l’art. Les films reçoivent des oscars pour la cause qu’ils représentent -il aurait pu prendre des exemples à Cannes aussi, où des nanars ont eu la Palme d’or, uniquement pour le sujet « social » qu’ils mettaient en exergue, dans une réduction de l’art jusqu’à l’absurde à une mission de désignation des vertus. Je pense à un film de Jacques Audiard, Dheepan, par ailleurs un grand cinéaste (mais peut-on penser ceci, et en même temps cela alors que l’on vous juge dans l’instant ?). Ken Loach, quel que soit le millésime, qui peut être excellent et complexe (« Le vent se lève »), ou insupportablement édifiant et propagandiste, ennuyeux (« Carla’s Song ») est assuré de repartir avec une médaille. Si l’on se promène dans les couloirs de la sous-culture, c’est pire. Désormais gagner l’Eurovision dépend de l’inédit qu’on apportera à la « fierté ». Après le transexuel, le travesti barbu. Et la musique dans tout cela ? Personnellement je me fichais de la sexualité de Freddy Mercury, de David Bowie, et je ne me suis jamais demandé si la nana charismatique qui chantait « sweet dreams » était lesbienne ou pansexuelle, ou pucelle Je la trouvais génialement charismatique et avant-gardiste. Cette évolution conduit jusqu’au révisionnisme bienveillant. BEE parle du film sur Alan Turing, incarné par Bénédict Grumberbach. Le studio a transformé Turing en gay se plaignant de ce qu’il avait vraiment subi, la discrimination, malgré ses services immenses rendus aux alliés (il déchiffra les codes allemands), mais en réalité, d’après ses biographes il n’a jamais geint, il était « aware » comme le disait Van Damne. Et le pire c’est que c’est le studio Weinstein qui réalise cette prouesse révisionniste pour faire pleurer les chaumières un peu plus, comme si la fidélité au réel et à sa complexité ne suffisait pas ! Les diseurs de vertu sont rarement des vertueux comme on le sait chez les enfants de chœur.

 

Forteresses identitaires, désignation des traîtres, effroi devant l’altérité

 

Mais quand BBE se permet ce genre de remarques, et croyez-le il se le permet, il est diabolisé. « J’ai été accusé d’être un type gay en proie au dégoût de soi. Je suis peut-être en proie au dégoût de soi parfois – pas une qualité déplaisante, soit dit en passant –, mais ce n’est pas parce que je suis gay. Je pense que la vie est essentiellement dure, une lutte pour chacun à des degrés variables, et qu’avoir un humour dévastateur, se mobiliser contre ses absurdités inhérentes, briser les conventions, mal se conduire, inciter à la transgression de je ne sais quel tabou, est la voie la plus honnête sur laquelle avancer dans le monde (…). La véritable honte, ce ne sont pas les observations pour rire, mais la réaction bloquée qu’elles provoquent. »

 

« Je voulais être dérangé et même endommagé par l’art » et non pas se servir des romans comme des objets transitionnels de Winnicott, ou comme un pouce qu’on suçote. Mais à l’époque des forteresses identitaires défensives, l’altérité faussement célébrée devient en réalité un danger. Et non plus une étrangeté attirante à laquelle on se confronte pour évoluer, comme nous sommes beaucoup à l’aimer dans l’art, malgré tout : « Ne pas vivre dans la sécurité de ma propre boule à neige, rassuré par la familiarité, entouré par ce qui me réconfortait et me couvait. Me retrouver dans la peau de quelqu’un d’autre et voir comment il voyait le monde – particulièrement s’il s’agissait d’un outsider, d’un monstre, d’une bête curieuse, qui m’emmènerait aussi loin que possible de ce qui était censé être ma zone de confort – parce que je sentais que j’étais cet outsider, ce monstre, cette bête curieuse ». Nous sommes appelés à nous conformer à notre affiliation objective communautaire (arbitraire). Et pas question de devenir. L’art est désormais enjoint de servir de doudou.

 

On en est donc venu à « virer » le « troll », pour se mirer, pour ne rencontrer qu’approbation et approuver. Et quandl’autre surgit, car il finit bien par surgir, comme l’électeur de Trump, « tout le monde », qui n’est certes pas « tout le monde », est abasourdi et impuissant à comprendre, hystérique et impuissant (jusqu’aux accusations de téléguidage par Poutine, qui n’ont jamais été prouvées et qui ne semblent d’ailleurs tenir sur rien au vu de la politique menée par Trump. Mais les progressistes ne pouvaient pas perdre, ils ne pouvaient pas non plus perdre en Angleterre contre les breixiters, puisqu’ils constataient leur unanimité sur le net, les autres n’existant pas. Mais ils existent !

 

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » disait Spinoza. C’est la seule morale d’un écrivain. Elle est inconciliable avec celle des réseaux sociaux où rien qui ne me soit semblable n’est acceptable. «  Buzzfed, a annoncé qu’il ne laisserait plus circuler quoi que soit qui puisse être interprété comme « négatif » – et si cette idée ne cesse de s’étendre, que va devenir la conversation ? Cessera-t-elle d’exister ? », « Plutôt que d’embrasser la nature véritablement contradictoire des êtres humains, avec toutes nos préventions, nos imperfections et nos défauts, nous continuons à nous transformer en robots vertueux – ou du moins ce que notre camp pense qu’un robot vertueux devrait être. ».

 

B.E.E est un romancier. Son essai tient donc de l’influence de cette forme, et lui donne un ton plus émouvant et désespéré. Il revient au passé, à l’enfance (il est de la génération X, la mienne, qui a vécu le tournant numérique alors qu’elle avait grandi avant), à maints moments de sa vie, qui sont des fenêtres de lucidité sur ce qui nous menace, et sur ce que nous avons déjà perdu. Il revient sur des moments de prise de conscience, des séquences difficiles, il nous parle aussi, de la manière dont il a créé ses romans, sa relation avec les personnages de ses romans. C’est à travers ce voyage autobiographique qu’il trouve les ressources pour analyser une époque, et son affirmation. Ce qu’il appelle « le post Empire ». Ce moment où les Etats-Unis ont cessé d’être la puissance sur dominante et où le doute s’installe et produit des confusions idéologiques chez les progressistes américains. Les intellectuels ont ainsi perdu leur ironie.

 

Colonisation entrepreneuriale et politique

 

La technologie s’est mariée avec la moraline, au profit d’un discours d’entreprise où il s’agit de se vendre comme lisse, partout, et où toute transgression est excommuniée. Non seulement la censure bienveillante et l’auto censure règnent, mais en plus, la technologie qui leur permet de créer un Big Brother collectif, « participatif » comme on dit, sabote les expériences, à travers la facilité d’accès« Cette abondance a changé ma relation à la nudité et à la pornographie : elle en a fait un lieu commun, une chose moins excitante, en quelque sorte, de la même manière que commander un livre sur Amazon était moins excitant que de marcher jusqu’à une librairie et de chercher pendant une heure, ou d’acheter des chaussures en ligne plutôt que d’aller dans une galerie marchande et d’essayer une paire de Topsiders et d’avoir un échange avec le vendeur, ou encore d’acheter un disque à Tower, ou bien de faire la queue pour un film. Ce refroidissement de l’excitation à tous les niveaux de la culture a à voir avec la notion, qui disparaît, d’investissement ».

Nous tenons donc une idée. Si, comme le dit BEE, « cette absence d’investissement rend alors tout équivalent. Si tout est disponible sans effort ou sans un récit dramatique quelconque, qui se soucie de savoir si vous l’aimez ou pas ? ». L’art n’a plus d’importance, le style n’a plus d’importance, il ne reste que la politique et la morale, qui ont envahi l’art. Nous ne souffrons pas de dépolitisation (ou si au sens de méditation sur le politique), mais de surpolitisation perverse. BEE le confirme quand il raconte que des gens se brouillent à mort pour un tweet politique, pour avoir dit une opinion à un moment. D’ailleurs on enjoint de se prononcer. Une telle n’a pas encore parlé de Weinstein ? Mais parle donc, complice !L’unanimisme terroriste est une forme de notre appauvrissement culturel.

« Ce que les gens semblent oublier dans ce miasme de faux narcissisme et dans notre nouvelle culture de l’étalage, c’est que l’autonomisation ne résulte pas du fait d’aimer ceci ou cela, mais plutôt du fait d’être fidèle à notre moi contradictoire et chaotique – qui implique en fait, parfois, de haïr. »

 

Après tout, B.E.E pourrait se réfugier dans le littéraire, mais il y croit de moins en moins. « J’avais remarqué avec une certaine mélancolie le manque d’enthousiasme général pour les grands romans littéraires américains à l’automne, avant de retrouver cette amie à Palm Springs, mais j’avais aussi compris : aucune raison de s’inquiéter. Ce n’était qu’un fait, tout comme la notion de grand film de studio américain ou de grand groupe américain recouvrait désormais une expérience plus réduite, plus étroite. Tout a été dégradé par ce que la surcharge sensorielle et la prétendue technologie du libre choix nous ont apporté, bref, par la démocratisation des arts. ». Démocratisation de bazar faudrait-il préciser.

 

La course insensée des victimes

 

Le détour par l’enfance conduit BEE à se souvenir d’une éducation marquée par la liberté, l’absence de surprotection et de surveillance. Celle que j’ai vécue. Où l’on voyait peu nos parents, on prenait nos vélos sans les prévenir. Celle aussi où il n’y avait pas d’interdiction pour les moins de dix ans, de douze ans. Et où nous regardions la télé avec les adultes. Nous regardions des films d’horreur aussi, et tout cela ne nous rendait pas plus fragiles que les millenials, tout aussi névrosés que nous si ce n’est plus encore. Peut-être étions nous au moins avertis de la noirceur du monde, à y trouver des gens affreux, sans songer à des édifier de règlements pour opposer une normalité à laquelle nous n’avons jamais cru ? La peur croissante a-t-elle enrichi l’humanité ou l’a-t-elle rendu geignarde ? Plutôt geignarde, constate BEE. Il est vrai que de mon côté de l’atlantique, on se battait dans la cour, et tout le monde s’en fichait. Les notions d’outrage, d’indignation, le cri du scandale qui surgit au moindre dérapage verbal de qui que ce soit, n’étaient pas notre lot. Et quand nous regardons en arrière, nous voyons bien tout ce qui serait censuré. Ce n’était pas « mieux avant », selon le cliché, mais peut-être que dans le déplacement des enjeux, nous respirons moins. Nous « traînions » et nous étions toujours en goguette. Aujourd’hui peut-on traîner sans être abordé comme un vrai problème par le Conseil local de prévention de la délinquance ? Je me souviens d’un temps où les leaders des comités de quartier demandaient des locaux pour les jeunes, désormais ils demandent des caméras pour les surveiller, et qu’on les renvoie derrière leur tablette. BEE oublie un paramètre : l’occident vieillit et devient craintif. Il veut défendre ce qui a été épargné.

 

Bret Easton Ellis raconte sa vie, surtout, du point de vue de son rapport à la culture (un peu comme son Patrick Bateman d’ailleurs). Aux films, en particulier, qui ont influencé la construction de sa sexualité par exemple. Et il a beaucoup fréquenté les acteurs. Il trouve ainsi que nous sommes tous devenus des acteurs, « dans le vide de la culture d’entreprise, celle-ci s’efforçant sans cesse de nous réduire au silence en absorbant tout ce qui est humain, et contradictoire et réel par le biais d’un règlement adéquat sur la façon de se comporter. En équilibre instable sur la pointe des pieds, nous sommes entrés, semble-t-il, dans une sorte de totalitarisme qui exècre la liberté de parole et punit les gens s’ils révèlent leurs véritables personnalités. En d’autres termes, le rêve de l’acteur ».

 

BEE nous parle de ses déconvenues devant l’adaptation de ses livres au cinéma, vidés de toute leur complexité, transformés en machines édifiantes politiquement acceptables et morales. Il nous dit aussi son étonnement, quand il enregistre ses podcasts, de voir ses invités réciter des éléments de langage destinés à dire que tout le monde est « amazing » et « positif », contrairement à ce qu’ils racontent dix secondes avant que le micro soit ouvert. Que s’est-il donc passé ? « La plupart d’entre nous sommes maintenant plus prudents que jamais auparavant dans la façon dont nous nous présentons. Ce que combattait mon podcast, je m’en rendais compte, c’était les limitations du nouvel ordre mondial. Et même si c’était peut-être le nouveau statu quo, je voulais savoir une chose : quel était le putain de truc que tout le monde essayait de protéger ? Plus tard, j’allais finir par comprendre. C’était l’entreprise. ». Le modèle de vie imposé dans l’entreprise a tout envahi, parce que nous sommes exposés sans cesse, et comme ce modèle lisse, positif, sans contradictions, est une norme, celui qui s’en écarte crée la possibilité du doute et le vertige, et représente le bouc-émissaire idéal, permettant à toute cette pression de s’évacuer légitimement, sous forme de haine, avançant sous les banderoles de l’Indignation, de l’outrage, et même de la « Solidarité ».

 

Nous sommes passés de Sinatra, sulfureux, déclinant et renaissant, imparfait voire infect, et en même temps sublime et aimé, à l’uniformité sans aspérités. A l’amalgame total entre l’art et l’artiste. A la réduction des gens à leur opinion, une opinion qui déraillerait une seule fois, même il y a dix ans, et qui suffirait à vous exclure. Si l’on vire le réalisateur doué des « Gardiens de la galaxie » pour des tweets douteux d’il y a des années (alors que tweeter était conçu pour cela, pour dire n’importe quoi), alors que faire de Sade et de Baudelaire ? Des autodafés. Et American Psycho ne serait pas édité en 2018, il avait déjà dû changer d’éditeur, le premier se dégonflant, sentant, avant les réseaux sociaux pourtant, que des voix seraient incapables de faire la différence entre un personnage et un auteur.

 

Faut-il désespérer ? Non. Car tout continue. BEE rapporte une anecdote qui montre l’ampleur du désastre mais aussi ce qui peut s’y opposer. « Pendant l’été 2016, l’université de Chicago a envoyé une lettre à sa future promotion de 2020, déclarant en substance qu’aucun « avertissement relatif au contenu » ou qu’aucun « espace sécurisé » ne serait autorisé sur le campus, qu’il n’y aurait aucune mesure de répression contre les « micro-agressions » et que les orateurs invités seraient autorisés à parler sans être boycottés si une fraction du corps étudiant se sentait « victime » … Car on en est à demander et obtenir, sur les campus, de ne pas étudier tel écrivain parce que ses positions sont « offensantes », à instaurer des espaces non mixtes, à règlementer le langage et à le sanctionner parce que contrevenant à l’opinion d’autrui. Mais on voit que d’en venir à de telles extrémités, produit son antithèse, en un schéma parfaitement hégelien. Tant mieux.

 

Lire Bret Easton Ellis sur l’ambiance qui règne aux Etats-Unis me confirme dans mon intuition du politique. La politique consiste certes à la souveraineté. Mais elle consiste aussi à cloisonner le privé et le public, et à protéger certaines sphères d’une politisation outrancière, même si tout a une dimension politique. Et cette idée devrait être portée par les artistes, qui ont d’après moi un seul devoir, c’est justement de ne pas laisser l’art se soumettre à quelque injonction et à défendre la liberté d’expression du dérangeant. Parce qu’un monde envahi par la politique est totalitaire, et mensonger.

« Mon ambivalence morale au sujet de la politique a toujours fait de moi l’invité neutre à bien des tables. En tant qu’écrivain, il se trouve que je suis plus curieux de comprendre les pensées et les sentiments de mes amis que je ne le suis de débattre de la pertinence de leurs prévisions politiques, de qui aurait dû gagner le collège électoral, ou de sa simple existence. J’ai préféré, comme toujours, discuter avec eux de films, de livres, de musique et d’émissions de télévision.Romantique par comparaison, je n’ai jamais vraiment cru que la politique pouvait pénétrer au cœur sombre des problèmes de l’humanité et dans l’imbroglio de notre sexualité, ou qu’un sparadrap bureaucratique pourrait cicatriser les profondes dissensions, les contradictions et la cruauté, la passion et la fraude qui constituent le fait d’être humain ». C’est l’art qui peut se permettre des incursions en cette mer sombre. Qu’on le laisse enfin tranquille. Au moins lui

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Verra T-On Un Jour Danser La Liberté Avec L’égalité ? – La Liberté D’être Libre – Un Inédit D’Hannah Arendt

535bfd81fa13e3b3d5c9b4dd73cca434C’est un petit évènement dans le petit monde qui lit de la philosophie, plutôt que d’apprendre à parler en public ou à coder. Et il tombe à point, particulièrement en pleine crise des Gilets Jaunes en France, et alors que le printemps arabe rebondit en Algérie, que des poussées néo républicaines se font sentir en Haïti par exemple (dont on ne parle jamais dans notre pays, ce qui est stupéfiant). On vient donc de retrouver, et de publier très vite en France, deux ans après l’exhumation, un texte jusqu’ici inconnu d’Hannah Arendt, sur la liberté et la révolution. Texte, écrit au moment de l’effervescence révolutionnaire des années soixante, qui vient compléter son grand travail sur les révolutions française et américaine comparées. Il me semble qu’il en reprend les idées principales et les présente de manière peut-être plus incisive, en une centaine de pages, avec un pas de plus dans la clarté. « La liberté d’être libre » (titre donné à ce texte qui n’en avait pas) se place d’emblée sous l’idée aristotélicienne. Est libre celui qui d’abord s’est libéré de l’emprise du besoin.

« cette passion pour la liberté en soi s’éveilla chez des hommes ayant des loisirs, ces hommes de lettres qui n’avaient pas de maître et n’étaient pas toujours occupés à gagner leur vie. En d’autres termes, ils jouissaient des privilèges des citoyens athéniens et romains, sans prendre part aux affaires de l’État qui avaient tant accaparé les hommes libres de l’Antiquité. »

 

Les années soixante marquent le retour de ces guerres révolutionnaires, où la guerre précède la révolution, où elle a le sens de révolution, comme ce fut le cas dans la guerre américaine contre les anglais. Il en est ainsi de la litanie des guerres de décolonisation.  Or, Arendt y découvre que la révolution de son présent, comme celles du passé, ne se déroule qu’au nom suprême de la liberté.

Le terme de révolution n’est pas fortuit. Il s’agit d’un retour sur soi, de la référence à une mauvaise évolution que l’on doit rectifier. Le sens de révolution, par l’inédit, ne surgit, d’après Arendt, que lorsque les révolutions ont transgressé des principes essentiels de l’ancien régime. Alors elles prennent conscience de leur caractère unique (je pense à St Just disant « le bonheur est une idée neuve en Europe »). Pour ce qui concerne la liberté, il en est de même. Au départ, la révolution conçoit la liberté comme un processus de négativité : contester l’oppression, revenir aux droits « naturels » qui ont été bafoués. Puis la liberté va prendre, dans une deuxième séquence révolutionnaire un sens plus grand, celui de la liberté de décider, de s’emparer des choses publiques.

« ce qui s’est réellement passé à la fin du XVIIIe siècle, c’est qu’une tentative de restauration et de récupération d’anciens droits et privilèges a abouti à son exact opposé : un processus de développement ouvrant les portes d’un avenir qui allait résister à toutes les tentatives ultérieures d’agir ou de penser dans les termes d’un mouvement circulaire ou de retour. »

 

C’est pourquoi assez vite, dans ces révolutions, s’opposent des partisans d’une conservation de régime avec l’attribution de droits, étendus dans leur universalité, et les « républicains », qui veulent créer un autre régime, sur de nouveaux principes, comprenant une idée plus profonde de la liberté.  En France c’est la fuite à Varennes qui donne l’avantage aux seconds, car « Monsieur Véto » devient indéfendable.

Ce qui prépare, dans le monde des idées, les révolutions, c’est la passion de la Chose Publique. En France elle fût restreinte aux salons, aux lectures, aux relations épistolaires, en Amérique sous domination anglaise, elle se développa dans les assemblées locales, les « tea parties » dont on détournera honteusement le sens, à notre époque. Et des deux côtés de l’océan les plus cultivés se tournèrent vers Rome et Athènes à la recherche d’un âge de référence, assombri.

 

Ces hommes avaient aussi le désir d’exceller, d’être reconnus par leurs pairs. Arendt propose une idée originale selon laquelle le tyran se moque bien d’exceller, puisqu’il n’a rien à prouver. Les démocrates, oui. C’est leur vertu et leur vice d’ambition. Pour se mesurer, il faut partir de la même ligne de départ. C’est pourquoi même au Moyen Age existaient les tournois.

 

La différence entre les deux révolutions, américaine et française, et cela Arendt l’avait déjà écrit, c’est la relative égalité qui régnait alors entre américains sur le plan social au 18ème siècle, en dehors de l’esclavage, dans une situation comparable à celle d’Athènes, donc. En France, la situation était très polarisée entre la grande misère générale, les disettes, et une toute petite élite économique. Or, être libre demande d’être délivré du besoinL’Amérique était le nouveau monde, la terre d’immigration par excellence, des pionniers, accueillante, où l’on pouvait aller travailler durement, mais vivre.

 

Donc, le peuple des pauvres entra sur la scène politique en France, alors qu’il était dans les champs de coton aux Etats-Unis. Alors que les américains, délivrés de la tyrannie, se mirent à délibérer d’amendements, les français eurent pour tâche, rapidement, de répondre au cri du peuple, qui entrait dans l’Histoire. Ce n’est que plus tard, en 1848, et c’est Marx qui le clarifie, que l’on saisit alors l’enjeu. La révolution sociale prenait tout de suite le relais de la révolution politique, mais pour Marx les conditions n’en étaient pas mûres, d’où le drame de Robespierre.

 

Depuis 1791, il devient possible pour certains, de se référer à « la liberté », sans se formaliser du fait qu’elle n’est accessible qu’aux privilégiés. Mais il devient aussi nécessaire, pour certains – Robespierre et St Just en furent – de considérer que les demandes du peuple guidaient la révolution, et renvoyaient au second plan la question de la liberté politique. Et cela dura. Lénine en fut l’héritier, et d’autres. Arendt note leur similitude avec la pensée des despotes éclairés, pour lesquels l’essentiel était de bien s’occuper de leur peuple. La bonne forme de gouvernement était celle de la satisfaction des besoins populaires.

 

Il est à souligner qu’Arendt ne juge pas, elle décrit des processus politiques impérieux, inévitables, inscrits dans la réalité des sociétés dont elle parle. Le torrent révolutionnaire du peuple miséreux en France, comme en Russie, était un fait. Certes elle idéalise, depuis ce pays où elle est réfugiée et où elle est protégée de l’antisémitisme, et peut s’exprimer librement, la révolution américaine, qu’elle voit triompher (non sans critique, s’opposant à la bêtise de l’intervention en Baie des Cochons, justement au nom de sa compréhension de ce qu’est une révolution), alors qu’elle appuie sur les échecs de la Révolution Française, dont elle oublie la capacité de résistance, de renaissance, et par exemple, la survie du principe républicain au cours même de la Première Guerre Mondiale alors que le nord du pays était occupé depuis quatre ans. Elle sous-estime à mon sens la violence de la société américaine, pas seulement dans l’esclavage, qu’elle place au cœur de sa réflexion, mais à l’égard de la classe ouvrière (voir ce livre incroyable, « Histoire populaire des Etats-Unis », d’Howard Zinn), des Indiens, et des autres peuples (ce pays est constamment en guerre), comme elle nie sa violence interne et les luttes sociales sanglantes qu’Emma Goldman aurait pu lui raconter.

 

Mais l’obsession non déclarée d’Arendt… Au fond, c’est Rosa Luxembourg. Son aînée, juive, allemande. Arendt épousa un spartakiste. Elle écrit un long texte sur elle, dans « vies politiques », et revint plusieurs fois sur la forme des conseils ouvriers comme la réalisation véritable de la démocratie. Elle se réjouit de Mai 68 et de ses prétentions à refonder le politique. Rosa Luxembourg a tout de suite compris ce qu’il se passait avec les décisions de Lénine, et s’y confronta, dans une polémique respectueuse entre géants. Et Arendt remonte le cours, essaie de comprendre comment on en est arrivé là. Elle ne confond pas, elle non plus, Lénine et Staline. Lénine s’empêtre, comme Robespierre, et se rend compte d’ailleurs, qu’il s’empêtre.

 

« C’est là le fond de notre espoir : pouvoir tirer les leçons des révolutions déformées tout en restant attachés à leur indéniable grandeur, et aussi aux promesses qu’elles contiennent. »

 

On ne peut pas éviter les révolutions, pense Arendt. Elle ne les voit pas, tel Malaparte dans sa « technique du coup d’Etat », qui décrit stupidement la Révolution russe, comme une conspiration mais comme l’aboutissement d’un processus historique profond, qui mite les fondations du régime politique. Un régime s’effondre, d’abord. Et crée une vacance de pouvoir. Alors on s’y engouffre. Elle plaide pour la Sagesse, en ces moments révolutionnaires, pour la Sagesse appuyée sur l’Histoire des échecs du passé. Le temps des effondrements nous est promis. Aussi lire Hannah Arendt est plus que jamais indispensable. Chaque naissance, dit-elle, à l’encontre de son Maître Heidegger qui ne pensait que par l’attraction de la mort, nous donne une nouvelle chance.

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Le refus de l’asphyxie – Annie Lebrun-Ce qui n’a pas de prix

odilon-redon-pegase-noirAnnie Lebrun avait fort bien saisi, dans son essai « du trop de réalité« , cette censure par la démesure qui caractérise notre époque. Tout étant là, tout le temps, rien ne saurait se créer d’incontrôlé. Désormais elle chemine, encore, en opérant le lien avec la notion dé « déchet ». La culture est traitée comme les travailleurs, et comme les productions. Elle est jetable. Elle a d’ailleurs une fascination pour le débris, qu’elle recycle en oeuvre d’art, comme pour le célébrer. L’art tend à devenir un « présent sans présence« .

 

Après avoir atrophié notre imaginaire, en imposant son imperium,le trop plein d’images, de discours, d’esthétique, qui nous précède, en vient à nous désensibiliser. Annie Lebrun, en voit comme exemple, dans « Ce qui n’a pas de prix », l’indifférence qui règne dans les couloirs des musées d’art contemporain.

 

L’extension du « soft » power sur les êtres continue. C’est une guerre contre ce qui ne peut pas être financièrement valorisé. Sur ce qui n’a pas de prix, ce que Rimbaud appelait dans « Solde« , cette « immense opulence qu’on ne vendra jamais« . C’est ainsi qu’un artiste, Anish Kapoor, s’est acheté l’exclusivité d’une gamme de noir absolu. Privatisée. Un noir, ce qui n’est pas fortuit, qui ne laisse apparaître aucune aspérité. Un noir totalitaire.

 

La complicité de l’artiste-entreprise dans cette conquête du champ de création de valeur d’échange est patente. Dans leur obstination à renier la beauté, et même la laideur. Bref, à nous laisser indifférent, passif. Comme ces sacs « Da Vinci » élaborés par Jef Koons et la maison Arnault, signes de richesse digérant l’art pour créer de la pure valeur d’échange. Un journaliste repitilien a osé parler au premier dégré de « méditation sur l’art en forme de sac« .

 

L’art contemporain intègre cette « stratégie du choc » dont parle Naomi Klein, dans la mesure où cherche à vous faire taire.  Il est avant tout un discours, qui tait tout autre discours, celui d’une critique possible, elle-même intégrée à l’oeuvre, digestible., dans son cynisme.  Une autre de ces recettes de choc est le gigantisme. Un art de la sidération. Un art où la sensation est subsumée par le sensationnel. C’est le nihilisme violent de l’entrepreneur  Damien Hirst, découpant des morceaux d’animaux pour les placer dans des blocs transparents, plein de formols.

 

Le signe de la soumission de l’art à l’argent est le continuum entre l’industrie du luxe et l’art. Que l’on a récemment vu dans la précipitation des mécènes à sauver la France au nom de Notre Dame, cette France qui est le socle symbolique de toute leur création de valeur. Pour eux, ne nous y trompons pas, Notre Dame est une « externalisation positive » de la France.

 

Bien évidemment, cette transformation de l’artiste en entrepreneur pur, associé du milliardaire du luxe, se déguise derrière un pseudo discours subversif, se réfère à Dada et aux avants-gardes. Mais le geste de Marcel Duchamp, bouleversant l’Histoire de l’art en détruisant son platonisme, n’avait de sens qu’une fois. Sa répétition inlassable n’a plus rien de subversive. Elle a tout d’un snobisme « distinctif », qui éblouit les gogos. Préempter la subversion, dans ce qu’elle a de purement formaliste, tout en ne laissant aucun espace à la possibilité de négation, voila la tendance de l’art néolibéral.  » De l’engourdissement à la paralysie« , des magazins de jouets aux couloirs des musées soumis aux grandes tendances du « marché » de l’art, c’est la laideur et l’insensibilité qui triomphent, et la lutte contre l’imaginaire. La lutte contre le négatif, la critique, s’exprime dans le lisse, l’absence d’aspérité. Elle trouve son prolongement dans les corps épilés, dégraissés,

 

Il y a bel et bien une guerre entre ce qui a un prix et ce qui n’en a pas, qui subit les assauts de la marchandisation. Elle s’exerce à travers le « pillage » des contre cultures, par la mode,l’élimination des cultures populaires (déjà, Pasolini…);  Les jeans tombant ont été volés au geste de solidarité des jeunes noirs des ghettos imitant leurs potes en prison qui ne portaient pas de ceintures. Le marché a récupéré jusque là les formes d’expression autonomes.

 

Dans l’érotisme, l’imaginaire est saisi d’une part entre un porno injonctif et de l’autre côté le néo moralisme progressiste qui l’étouffe. Complices. 

 

Tout est vidé de son contenu pour que la liberté ne puisse s’y engouffrer, jusqu’au marquage des corps par des tatouages insignifiants, similaires, « signifiants sans signifiés » (tatouages tribaux coupés de leur signification). Tout est vidé de sens, et Cartier, enrichi par les mines de l’apartheid, célèbre les arts premiers par sa « fondation ».

 

Impuissanter, voila la logique du pouvoir. Imposer des tyrannies sans tyran (dirigées par des élus, aux ordres de forces immatérielles anonnymes), un art sans beauté, une esthétique sans possibilité d’être critiquée, un monde saturé, sans imaginaire, une passivité fondée sur la stupéfaction anésthésiante et l’irrespirable. La beauté, la laideur, leur négation, sont aussi des affaires de pouvoir.

 

Il est difficile de se confronter à la lucidité d’Annie Lebrun. Mais elle ne croit pas que l’Histoire terminée, même si nous vivons de sombres temps. Car « Déjà, trop d’êtres s’écartent de la route qu’on leur avait assignée, trop de mouvements n’ont pas trouvé leur forme, pour que rien ne bouge dans le paysage, fût-ce sur fond de catastrophe annoncée« . D’abord, « ne pas se tenir auprès des vanqueurs« .

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Heidegger, un infâme nazi (disons-le une fois pour toutes) – Partie 2

HEIDI

Suite de la première partie de l’article

(…) Un cœur de pensée national socialiste (la critique de Karl Lowith)

 

C’est un ancien de ses étudiants qui le dit : « Les implications politiques immédiates, c’est-à-dire nationales-socialistes, de la notion heideggérienne de l’Existence, si elles semblent être dépassées par les événements, possèdent cependant une histoire et une portée qui vont bien au-delà de la personne de Heidegger et au-delà de la situation de l’Allemagne entre les deux guerres » avertit Karl Lowith en 1946. Comme quoi, il n’était pas besoin d’attendre des révélations récentes de manuscrits cachés.

 

La philosophie de Heidegger a en effet, de prime abord, quelque chose d’impressionnant, on ne peut le nier. C’est l’« essai d’une « ontologie fondamentale, c’est-à dire d’une analyse de l’être ayant pour fondement l’existence temporelle, notre Dasein (Être-là) à la fois historique et tout entier lié aux instants particuliers ».

Le projet est ainsi d’écraser, tout simplement toute l’histoire de la métaphysique, de Platon à Nietzsche, et d’en revenir à une pensée de l’Etre, pure.

… Mais les SS aussi, étaient impressionnants.

 

Donc chez Heidegger, l’existentialiste : exister n’est lié qu’à exister, le pur fait de l’Exister. L’existence constitue l’essence du Dasein (Être là). Telle est la pensée de l’Etre proposée. Il n’y a pas une essence supérieure, et une existence. L’existence est l’essence. La mort de la métaphysique est décrétée.

Alors quoi ? Alors la vie est livrée à elle-même. Et elle veut vivre. Donc s’affronter au péril de la mort, du néant, et s’éprouver dans le combat. Chez Sartre, pour qui l’existence, aussi, précède l’essence, ce sera dans l’engagement. Avec une tentative d’articuler marxisme et philosophie de l’existence.

 

Le travail de fond de Jean Pierre et Emmanuel Faye sur l’introduction du nazisme en philosophie

 

En France c’est Jean Pierre et Emmanuel Faye qui ces dernières années ont travaillé inlassablement, dans plusieurs livres (« L’introduction du nazisme dans la philosophie » d’Emmanuel, ou « Le piège : la philosophie heideggérienne et le national-socialisme » de Jean-Pierre) à dévoiler, jusqu’au bout, le nazisme fondamental, actif et philosophique de MH, ver empoisonné dans la philosophie. Ils travaillent eux aussi sur le texte, en plus que sur la biographie, et montrent la cohérence de la pensée avec le comportement pro nazi de l’universitaire. Emmanuel exhume notamment un texte de… 1949 (MH a été interdit d’enseigner jusqu’en 1951), assez effarant.

 

« Des centaines de milliers meurent en masse. Meurent-ils ? Ils périssent. Ils sont tués. Ils deviennent les pièces de réserve d’un stock de fabrication de cadavres. Meurent-ils ? Ils sont liquidés discrètement dans les camps d’anéantissement. Et sans cela – des millions périssent aujourd’hui en Chine. Mourir cependant signifie porter à bout la mort dans son essence. Pouvoir mourir signifie avoir la possibilité de cette démarche. Nous le pouvons seulement si notre essence aime l’essence de la mort. Mais au milieu des morts innombrables l’essence de la mort demeure méconnaissable. La mort n’est ni le néant vide, ni seulement le passage d’un état à un autre. La mort appartient au Dasein (Être-là) de l’homme qui survient à partir de l’essence de l’être. Ainsi abrite-t-elle l’essence de l’être. La mort est l’abri le plus haut de la vérité de l’être, l’abri qui abrite en lui le caractère caché de l’essence de l’être et rassemble le sauvetage de son essence. C’est pourquoi l’homme peut mourir si et seulement si l’être lui-même approprie l’essence de l’homme dans l’essence de l’être à partir de la vérité de son essence. La mort est l’abri de l’être dans le poème du monde. Pouvoir la mort dans son essence signifie : pouvoir mourir. Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce mot. »

 

Que lit-on ici, à travers cette forêt bavarde ? On y voit à la fois, me semble-t-il, toute la sournoiserie du personnage, une audace obscène aussi, à écrire cela après la libération des camps d’extermination (et une confiance dans la naïveté de ses lecteurs, ou dans le nazisme maintenu de nombre d’entre eux en Allemagne). Mais encore une fidélité aux « idées » nationales socialistes (en définitive ni nationales, ni socialistes, mais morbides). On a pu qualifier MH d’  « Hitler en chaire », ici ça se confirme. Le texte évoque les camps d’extermination, indubitablement. Déjà par un euphémisme… On passe de six millions à des centaines de milliers. L’équivalence du projet nazi avec la situation chinoise est effectuée, pour relativiser, ce qui sera toujours au cœur des stratégies négationnistes.

Mais surtout, il y a cette distinction entre mourir, et être simplement « liquidé ». Deux catégories. Deux populations différentes. La mort suppose des conditions, qui ne sont pas réservées à tous, manifestement. Celui qui meurt, véritablement, est sans doute, à ma lecture de ce texte, le combattant, qui va vers la mort, conscient, poitrail en avant, Cet homme est bien un « être pour la mort », comme on nous l’a appris en terminale (sans nous dire ce que ça recouvrait !). La mort est ce qui peut donner un sens à la vie de l’homme, peut le conduire à dépasser le nihilisme, c’est-à-dire le refus de la vie. Aimer la vie, ce serait donc aimer aller au- devant de la mort, aller au-devant de son destin sachant comme le dit une devise dans la série Game of Thrones (permettez-moi cette touche « pop philosophique »), que « ce qui est mort ne peut mourir ». Nous avons là le credo militariste le plus pur, entendu des tranchées de la première guerre à celles de Berlin assiégée. On reconnait aussi la parenté avec le « viva la muerte » des franquistes.

Il y a une grosse différence, me semble t-il, entre une attitude qui vient philosophiquement accepter la mort, juger qu’elle est préférable à l’immortalité, et donc est indissociable de la vie, et un appel à la fuite en avant vers le meurtre de masse, présenté de manière inouïe comme « poème du monde ». On croit cauchemarder, mais non. Au passage notons que MH a toujours recours à la fois au langage obscur du philosophe, qui rend intelligent celui qui croit le comprendre (et le flatte donc le conquiert, avec une goutte d’élévation, au-dessus de la morale plate, des contingences humaines), et à des formules « artisanes » très volkisch, semblant tirées de son observation des nids d’oiseau (l’abri). Il n’hésite pas à se vautrer, par ailleurs, dans la tautologie verbeuse : « Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels » (les autres ne sont rien). Tiens donc. Au passage nous avons la dénonciation de la technique, qui pourrait tenter des gens de gauche mais révèle une haine de la modernité, un fantasme d’un âge d’or allemand. Mais ce n’est pas la technique qui tenait les fusils au-dessus des fosses de la shoah par balles.

Ailleurs, MH écrit que « L’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée, dans son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’anéantissement ». Toujours la même dénonciation technique, qui innocente politiquement. Un SS est donc un employé de l’agroalimentaire, rien de plus. Ce genre de comparaison relativiste encore une fois, que l’on retrouve chez certains vegans aujourd’hui, d’où une vraie filiation entre l’écologie radicale antispéciste et le nazisme à mon sens, met donc à équivalence les victimes de l’holocauste et le blé fauché par une moissonneuse.

 

Il y a donc une continuité nazie chez cet homme. En mai 1933 (il n’a pas le courage des précurseurs…) il adhère au parti nazi, pour lequel il votait auparavant. Voici quelques extraits significatifs de son discours d’accession au poste de Recteur de l’Université de Fribourg, salué par toutes les publications nazies : « L’université allemande est pour nous cette école supérieure, qui partant de la Science, et à travers la Science, formes les guides et les gardiens du destin du peuple allemand, par l’éducation et la discipline. » Son essence est « la volonté d’une mission spirituelle et historique de notre peuple, en tant que peuple se sachant lui-même dans son Etat ». Il appelle à « placer la science » sous « la puissance » de l’existence historique du peuple allemand, son « existence spirituelle et raciale ». Il faut « regagner la grandeur du commencement ». La liberté universitaire doit être bannie, car elle était « inauthentique ». La vraie liberté, c’est « le service du travail » (ce qui nous rappelle l’enseigne sur la porte d’Auschwitz, « le travail rend libre ») et se tenir prêt à un « engagement jusqu’à la mort » dans le service militaire.  Il finit son discours par le très sincère : « toute grandeur est dans l’assaut ».

Un peu plus tard à Heidelberg, il s’exprime devant les étudiants, et affirme que leur rôle est de « combattre avec les forces du nouveau Reich ». Il évoque « une race dure ». Dans un « appel aux étudiants », il écrit qu’Hitler est « lui seul, la réalité allemande d’aujourd’hui et de demain, et sa loi ». Dans un appel aux allemands, il évoque une « auto-responsabilité raciste » nécessaire, et de « volonté une de donner son existence totale à l’Etat ». Si nous n’avons pas là la glorification, dès le début du règne nazi, du totalitarisme guerrier et raciste, qu’avons-nous à comprendre ?

 

Malgré son travail de délateur (infect), la création par ses soins d’un office de la pureté raciale dans l’université, Heidegger aura vite des petits ennuis avec les nazis, dont il reste membre jusqu’en 45 tout de même… Mais c’est par zèle qu’il agace. Ce recteur qui autorise les duels au sabre héroïques… Voudra interdire les associations catholiques d’étudiant comme le furent les juives. Il était temps pour lui de retrouver les sources païennes de l’esprit allemand. Mais Hitler était en train de négocier un concordat avec le Pape. Or le totalitarisme n’aime pas le zélé, qui est toujours un incontrôlé. Il perdra son rôle de Recteur mais restera fidèle au nazisme, jusqu’au bout de son existence, toujours aussi chafouin quand ce sera nécessaire. Les nazis ne lui en voudront pas tant que cela, puisqu’ils lui donneront une place dans la bibliographie officielle du parti, à côté d’Hitler et de Goebbels.

Dans son dernier entretien à un journal, il dit douter de la démocratie, et n’hésite pas à dire que les nazis auraient pu proposer une réponse au règne de la technique, mais que leur pensée était trop « indigente » pour cela… Ils n’étaient pas assez radicaux, sans doute.

 

En 1935, lors d’un séminaire, il parle de la « décadence », qu’il relie à l’oubli de l’Etre, à la tombée hors de l’Etre. L’oubli de l’Etre (ce que je comprends : l’évidence de l’identité allemande, le sens de la vie qui se trouve dans la mort pour que le peuple vive), conduit à se perdre dans l’Etant (les choses de la vie), voilà le nihilisme qu’il faut combattre. La décadence a commencé quand le rationnel a remplacé le mythe. Quand on a abandonné Homère, et ses récits sur l’héroïsme d’Achille. Bref avec le « logos » (Platon, Aristote).

Il y a une idée de « chute » chez Heidegger, comme chez tous les réactionnaires. Faye évoque d’ailleurs une filiation revendiquée des premiers nazis avec les premières scissions chrétiennes, la gnose, le néo platonisme. Il y a là tout un milieu incertain qui articule l’idée de « chute » en ce moment (ou de l’Etre à l’Etant), et … la détestation du Dieu Juif, que Marcion, scissionniste chrétien de la première heure, ultra paulinien (au sens où il veut radicaliser la rupture entre chrétiens et juifs, séparer les deux Dieux ( voir « les origines du christianisme », ce formidable documentaire de Mordillat et Prieur). Les antisémites du début du XXème siècle vont aller chercher là des références.

 

Chez Heidegger, le rationalisme est l’ennemi. D’où son inclination pour la poésie comme vecteur de la seule pensée possible. Toute la philosophie rationaliste et ce qui en découle est à jeter aux orties, ou à brûler, comme le font ses élèves dans les autodafés. Dans tous ses écrits, la vie doit subordonner la raison, la mettre au pas. C’est ici qu’il se croit en continuité avec Nietzsche qui vomissait par avance l’idée d’un Etat fort et toute notion d’antisémitisme.

Le nazisme balaie l’usage de la raison, revient au mythe, de la race arienne, en passant par les chevaliers teutoniques. C’est pourquoi Heidegger y voit le grand tournant historique. Il se trouve des excuses en 45 en expliquant avoir saisi une occasion pour créer « une renaissance spirituelle de l’intérieur ». Un beau succès !

Plus profondément, le rationalisme serait un nihilisme, car il oublie l’Etre, ne s’intéresse qu’à l’Etant (nos misérables existences, étudiées par la science médicale, la psychologie, les sciences sociales), et donc transforme l’Etre en néant… Alors vivre, mourir, ça n’a plus aucune signification, par oubli de l’Etre. Les SS eux, sur le front russe, savent pourquoi ils vivent et meurent…

Mais c’est donc toute métaphysique qui est nihilisme. Car la métaphysique part de l’Etant pour interroger l’Etre.  La métaphysique s’embourbe dans l’Etant, alors qu’il s’agit d’en venir à une pensée pure de l’Etre (une non pensée, à mon sens). Mais tant que l’Homme est un être de raison… Il est condamné à la métaphysique, et au malheur, à l’angoisse. Alors, que faudrait-il en conclure ? Il faudrait peut-être juste se contenter d’Etre, d’obéir, de se conformer à son « identité » comme on le dit aujourd’hui. De réconcilier la civilisation et l’Etre.  Heidegger est un précurseur d’un communautarisme ultra, attaché à la terre. Quand je pense à Heidegger, je pense au fanatisme Hutu, qui finalement, était une pensée de l’Etre. A quoi aura mené Heidegger, qui appelait, ésotériquement, à « entrer dans la clairière de l’être » ? A légitimer au nom de la philosophie – l’amour de la Sagesse – l’entrée des SS dans les villages pour y semer la mort. Voilà le bilan.

 

Pour conclure, cette discussion pourrait paraître scolastique. Mais non ! Que voit-on aujourd’hui ? La critique de la modernité peut émaner d’horizons très différents, voire antagonistes. Il convient donc de se méfier de la dénonciation, superficielle de la modernité. Elle est comme le miel. Elle attire. Mais pour le meilleur et pour le pire. Il y a un malentendu constant sur les critiques de la modernité, du « progrès ». Le débat désordonné autour de l’œuvre d’un Michel Houellebecq en témoigne, par exemple. Mais on peut revenir aussi à Heidegger et Arendt. Emmanuel Faye, qui a bienheureusement dévoilé le nazisme fondamental du philosophe de la forêt noire, a tenté, ensuite, sans doute face à la violence des contradicteurs, de traquer du nazi dans toute trace de Heidegger. Jusqu’à écrire un livre sur une prétendue complicité entre Hannah Arendt, combattante antifasciste, traquée par les nazis, et dont la philosophie atteint à des sommets de dignité humaine à mon sens, et son Maître et amant de jeunesse. L’argumentaire est tiré par les cheveux, confond les signifiants et les contenus… Qu’Hannah Arendt ait eu du mal à aller jusqu’au bout d’une critique de Heidegger, bien qu’elle opposât l’idée de l’être pour la vie, de la renaissance par la natalité, à celle de l’être pour la mort, c’est sans doute vrai. Elle a laissé cette mission à d’autres, comme son ex-mari Gunther Anders (que l’on a qualifié pourtant aussi d’encore trop heideggérien, au vu de son pessimisme anti technique). Mais enfin comment oublier l’immense travail effectué de sa part pour dévoiler les ressorts du totalitarisme, et pour travailler à une idée contemporaine de la liberté et de l’égalité ? Mais il est vrai que Arendt propose aussi une critique serrée de la modernité (condition de l’homme moderne, Crise de la culture), admirée par des réactionnaires comme Finkielkraut. La catégorie des « anti modernes », ne rassemble pas. Les rassembler sous une même catégorie est une manœuvre permettant de ne pas poser les questions véritables posées par la modernité. Jean-Claude Michéa n’a rien à voir avec un fasciste. Refuser le monde tel qu’il va ne garantit de rien. Méfions-nous des mages et des rebelles. Creusons bien.

 

(Sources utilisées : L’ontologie politique de Martin Heidegger, de Pierre Bourdieu, Le piège : la philosophie heideggérienne et le national-socialisme » de Jean-Pierre Faye, , Les implications politiques de la philosophie de l’existence chez Heidegger » de Karl Löwith (long article), « L’imposture Heidegger » de Max Vincent (long article), Hannah Arendt, film de Margarette Von Trotta, Les origines du christianisme, de Mordillat et Prieur, série de documentaires, La condition humaine, La crise de la culture, de Hannah Arendt, Nous, fils d’Eichmann, de Gunther Anders)

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Heidegger, un infâme nazi (disons-le une fois pour toutes) – Partie 1

sans-titre« Flamme, annonce-nous, éclaire-nous, montre-nous le chemin où il n’y a plus de retour »

Martin Heidegger, discours lors d’un autodafé, 1933.

 

Promenez-vous dans une librairie au rayon philo. Vous y verrez des livres qui confirment la complicité nazie de Heidegger, ou le défendent, plus rarement – sa défense est passée par plusieurs subterfuges :

-séparer le « politique » du philosophique, comme pour imperméabiliser sa pensée éthérée de l’« Être » par rapport à ses soutiens prétendument carriéristes ou inconséquents au nazisme.

-Ou encore le qualifier de lâche et d’ambitieux (certes) – pourquoi pas de nigaud ?… C’est l’explication qu’il sert à Hannah Arendt quand il la revoit après-guerre, où il lui explique, tel un petit garçon pris les doigts dans la confiture, n’être pas doué en politique. Pauvre homme.

-Le travail de censure des fans de Martin H., par la traduction ou carrément le « chuintage » de passages.

Il n’empêche que beaucoup de professeurs ont été et sont heideggériens, que ce « philosophe nazi » (et non grand philosophe et nazi ordinaire comme le dit Alain Badiou) a une forte influence sur la pensée, particulièrement en France (par exemple la notion de « déconstruction » lui est empruntée par Derrida, très influent aux Etats-Unis), qu’il n’est pas abordé comme un penseur nazi, même si plus personne ne met en doute sa compromission réelle avec le système nazi, ce qui est devenu tâche impossible, encore plus depuis la parution des « Cahiers noirs » où il se déchaîne.

C’est un mystère pour moi de voir q’un homme comme René Char, résistant émérite, par exemple, a été ami avec ce type après-guerre, ce qui démontre sa grande perversité et sa souplesse reptilienne. Il m’arrive d’entendre parler d’Heidegger, à l’occasion, par exemple dans une émission sur la psychanalyse (un courant très minoritaire s’inspira de lui), et on ne rappelle pas la familiarité de sa philosophie avec le totalitarisme à croix gammée. Elle n’a rien d’un dérapage, d’un égarement. Il est plus que temps d’en finir avec le mythe Heidegger et de dire franchement de quoi il s’agit : d’un habillage discursif opaque permettant au nazisme de travailler la philosophie de l’intérieur. Quand Hitler accède au pouvoir, Heidegger dit clairement sa pensée : « nous nous sommes éloignés de l’idolâtrie d’une pensée privée de sol et de puissance ». D’une pensée contaminée par les juifs errants, donc… « Nous voyons la fin de la philosophie qui la sert » (la pensée des lumières, universaliste, et son héritage socialiste, à briser). Il s’agira donc de « ne pas se fermer à la Terreur de ce qui se déchaîne ». Il sera servi.

Pour un philosophe inquiet de la technique, ne pas avoir vu que le nazisme allait emporter – c’était son programme explicite – le monde dans la guerre, et donc provoquer un nouveau bond technique (dont l’arme atomique), c’est fort dommage. D’autant plus qu’il se permettra, après-guerre, de parler de l’atome comme un symptôme, encore une fois, de l’« oubli de l’être ».

 

Bourdieu : le portrait d’Heidegger en petit bourgeois nazi, suradapté à son milieu

 

Pourtant, dès 1975, un sociologue, par n’importe lequel, Pierre Bourdieu, plutôt que de se livrer à des polémiques d’archiviste, a analysé les textes de ce Recteur d’université nommé en célébrant Hitler alors que nombre de ses disciples et collègues avaient été obligés de s’exiler. Bourdieu démontre en quoi la pensée de l’auteur de « Être et temps », inclinait vers le nazisme, dissimulée derrière des brumes ésotériques fascinantes pour certains professeurs de philosophie (comme si l’obscur cachait nécessairement la vérité, ou « distinguait » une élite, pour reprendre une catégorie bourdieusienne). Adorno, un philosophe pour lequel j’ai beaucoup d’admiration, avait auparavant approfondi l’analyse du langage heideggérien comme moyen de manipulation. Il le décrit comme « Jargon de l’authenticité », mélange de vocabulaire populeux, censé exprimer l’esprit de la profonde Allemagne, et de registres verbeux censés seulement ouverts aux philosophes lecteurs de grec ancien. Une forme très particulière du charlatanisme nazi.

Bourdieu parle bien – c’est son titre – de « l’ontologie politique de Martin Heidegger ». Par ontologie, il faut entendre réflexion sur la nature humaine au sens le plus épuré, sur l’Etre même, mais on ne peut pas séparer l’ontologie de sa dimension politique, puisque l’homme… Est un animal politique. Donc, couper Heidegger en deux, le Maître et l’adhérent du parti hitlérien n’a pas de sens. La pensée de MH est « politique de bout en bout ».

Selon Bourdieu, MH masquait (à peine) son nazisme sous une montagne de rhétorique de son cru, donnant une noblesse philosophique à des convictions de brute fasciste, qu’il put ensuite assumer Hitler parvenu au pouvoir… Tout un courant « de gauche » se laissera même duper, voyant dans la dénonciation de l’aliénation technique effectuée par MH une parenté avec Marx (or chez Marx l’aliénation procède des rapports de production, chez Heidegger, les classes n’ont pas à être abolies, mais doivent s’unir pour assumer le destin de la race). Pourquoi Heidegger procède ainsi ? Parce qu’il partage ces idées racistes-nationalistes, celles des corps-francs qui assassinent Rosa Luxembourg, fomentent des putschs. Mais en même temps il ne veut pas être marginalisé dans « le champ » propre de la philosophie, où il est devenu « quelqu’un ».  « On ne peut attendre du philosophe qu’il parle crûment le langage cru du politique » écrit Bourdieu, et Heidegger s’y conforme en inventant un langage abscons. Il s’inspire de Junger, de Spengler, de Mein Kampf, mais retraduit les impulsions en langage ésotérique, propre à assurer son prestige dans le monde universitaire.

J’ai trouvé Bourdieu brillant quand il décrit le contexte dans lequel s’affirme la pensée de MH, marqué par l’angoisse d’un déracinement, sous la République de Weimar. C’est le moment où des jeunes, pas forcément des préfascistes d’ailleurs, partent à la montagne, aspirent à retrouver la nature, et comme en France, se mettent à critiquer « la raison » (après tout c’est bien le propos du surréalisme, d’extrême gauche, en France, avec une toute autre orientation). La raison avait en effet mené à la boucherie. Parmi ces courants, Bourdieu parle d’un certain esprit « Volkisch », qu’on pourrait traduire, imparfaitement, comme « populiste », mais avec une empreinte plus romantique, plus mystique et nostalgique. On retrouve nombre de ces thématiques chez Spengler : la modernité haïe, le machinisme considéré comme déchéance, la mythification de la vie à la campagne, la valorisation de l’animalité (et du coup la déspécification de l’humain)… Un certain discours écologique. C’est ainsi un courant conservateur révolutionnaire qui naît, tenté par « une fuite en avant ». Une vision qui puise dans un retour aux mythiques sources allemandes afin de nourrir une volonté de puissance d’un délire paradoxalement futuriste, comme le sera le nazisme. Hitler se décrira comme le révolutionnaire le plus conservateur du monde.

En tant que philosophe et professeur universitaire, MH voit se développer avec amertume un surplus d’intellectuels, dans cette Allemagne, qui menace l’élite dont il se réclame, et d’un autre côté il s’inquiète de ce que la technique, la science, laisseront de sa discipline. La science… Quelle impureté. En tant qu’assistant de Husserl, le novateur, il dispose de la possibilité d’incarner une pensée à la fois conservatrice et révolutionnaire et de l’imposer dans l’université.  Ce petit bourgeois d’origine, qui cultive son côté terroir, marqué d’après les témoins par un esprit de sérieux et un manque d’humour (et dire qu’on ose l’affilier à Nietzsche) voue une morgue tenace aux artistocrates universitaires néo kantiens, « libéraux ». Il se sent, lui, « authentique ». C’est pourquoi, notamment, il voit dans les juifs la figure de l’errant déraciné, ennemi par excellence. Le juif incarne à ses yeux l’oubli de l’Etre, par son cosmopolitisme. MH se consacre à une tâche nationaliste révolutionnaire dans son domaine : refuser la subordination de la philosophie à la science. Il « rétablit le privilège de l’Intuition et de l’Esthétisme ». La Raison, voila l’ennemi. « Connaître c’est primitivement intuitionner ».  (SUITE PARTIE 2 PROCHAIN BILLET SUR CE BLOG)