0

L’expérience libératrice et fatale du temps – La Jetée – Chris Marker

la_jetee_sm

Quel drôle d’objet que ce court métrage hyper audacieux de Chris Marker, « la Jetée », réalisé comme un roman photo noir et blanc, succession pure d’arrêts sur image.

C’est réalisé aux alentours de la crise de Cuba, et lors de la phase de modernisation française, le pays étant dépêtré de la guerre d’Algérie. S’y heurtent tout de suite deux visages de la modernité : l’enthousiasme léger des visites dominicales sur la jetée d’Orly où l’on va en touriste voir les avions décoller (ça évoque la scène d’Orly dans « A bout de souffle » quand Jean Seberg va interviewer Melville. L’aéroport commercial devait à cette époque évoquer une immense ouverture du champ des possibles. On pouvait créer « l’Homme de Rio » qui part un week-end écumer le Brésil et revient après sa perm ». Mais l’époque, c’est aussi la possibilité, d’un jour à l’autre, de la troisième guerre mondiale, et de la destruction totale de l’humanité. La bombe ultime. Le changement de statut ontologique de la guerre, le doute absolu sur le progrès, et donc sur le temps, dont la linéarité vers le progrès est mise en échec. Et ce film est un film sur le trouble dans le temps.

Donc, un personnage est enfant, à Orly,, sur cette Jetée où l’on regarde les avions décoller il aperçoit un beau visage de femme, douce, et perçoit qu’un homme va mourir. Puis vient la guerre totale, nous dit-il. Paris est détruite. On voit des images qui évoquent très directement Hiroshima ou les grands bombardements de villes de la seconde guerre. Superposition entre les deux faces de la modernité post 45. L’annihilation et un vent de liberté. Les avions apportent aussi bien l’un que l’autre. Tapis de bombes et vie au grand large.

L’homme en question survit, il est du côté des perdants de la guerre. On entend les gagnants chuchoter, en allemand (je crois). Ils torturent, dans ces catacombes parisiennes où l’on se cache des radiations. L’humanité a perdu la guerre, s’il y a des gagnants. Ils torturent comme en Algérie, et comme Mengele, ce sont des expériences humaines. L’Homme est cobaye. On lui explique l’enjeu. L’Humanité est perdue, elle ne peut plus remonter à la surface, tout est épuisé, elle ne peut s’en sortir qu’en s’enfuyant dans le temps. Il s’agit donc d’envoyer des éclaireurs dans le temps et ensuite tous les hommes partiront pour survivre. Il faut que les perdants essuient les plâtres et aident à améliorer la méthode pour voyager dans le temps. L’esprit voyage, note t-on. Mais le corps reste dans les catacombes et se réintègre.

Les éclaireurs succombent dans la démence. Car, dit le narrateur, l’enfant d’Orly devenu homme, arriver adulte dans un monde nouveau est insupportable. Synthèse magnifique.On ne peut pas faire l’économie de se modeler dans un monde. Une âme n’est pas transposable à une époque. Qu’aurais-je fait de moi il y a cent ans ? C’est un non sens, et ce non sens est périlleux pour le voyageur. L’âme n’est que le résultat d’une formation. Sauf si elle est dotée d’un puissant imaginaire.

Il part dans le passé, souffre mais résiste, et retrouve la douce femme d’Orly, à de maintes reprises. Toujours sous la forme d’un roman photo, de moments volés, de clichés, non liés, ou en tout cas entrecoupés, dont l’humain ne parvient pas à assurer le liant (le drame de ne pas vraiment vivre, jusqu’au bout, l’instant présent ?). Ils visitent un musée d’histoire naturelle, où ils regardent, mise en abyme, les corps momifiés des animaux, figés dans les vitrines, comme sont figés les souvenirs, les images du film.

On a choisi cet homme là, pour l’expérience, parce qu’il est doté d’une bonne capacité à créer de l’image mentale. C’est donc un artiste ? C’est donc pourquoi pas, un cinéaste ? Un cinéaste qui aurait connu la guerre, puis la guerre d’Algérie, la torture. Un homme qui a entendu parler des méthodes du totalitarisme à l’ouest et à l’Est. Chris Marker.

Qui sont ces gens qui le torturent, et en même temps le libèrent du présent de la torture ? La force de la pensée peut, dans un geste stoïcien, conduire à supporter la torture. Comme une suprême épreuve de restructuration cognitive. Comme à l’issu d’un immense travail de « TCC ». On peut échapper à ce que le présent nous impose). Qui sont-ils donc ? Des critiques de cinéma ? Des psychologues ?

L’homme revient dans le passé mais n’a pas vécu ces instants passés. Il recolle donc le souvenir doucereux, maternel, de la femme, sur une vie d’adulte qu’il partagerait, fugacement, par épisode, avec elle. C’est la capacité de l’imaginaire à imaginer le passé. Et c’est douloureux. C’est mélancolique, puisqu’on se réveille, et que devant soi, au lieu de la femme, il y a les agents de la torture au présent. La femme imagine aussi, elle est à l’aise avec ce visiteur du futur. Elle fantasme ?

Et puis on va envoyer l’Homme dans le futur, puisque avec le passé, plus facile à visiter, paradoxalement, d’un point de vue scientifique, mais pas du point de vue de l’imaginaire, il a réussi. Les hommes du futur l’accueillent difficilement. C’est un fantôme venu d’un passé terrible, qu’ils ont surmonté et veulent peut-être oublier, ce n’est pas dit, mais nous agissons de même. Imaginons une humanité lestée réellement par les horreurs du passé. Mais au delà, la mémoire n’est qu’un outil, omniprésente elle est stérilisante comme dans la nouvelle de Borgès, où un homme est constamment présent à sa mémoire totale, tétanisé. Les gens du futur  acceptent de lui donner les ressources pour aider les hommes du passé. Ses « sophismes » sur leur intérêt en ce sens sont convaincants (en effet, logiquement, le passé étant passé, ils n’ont pas à se soucier de changer le passé).

Les gens du futur savent voyager dans le temps, logiquement. Ils viennent alors voir l’homme, et lui proposent de les rejoindre, plutôt que de rester dans cette année zéro glauque de l’humanité. Mais il ne saisit pas l’opportunité. Il tient surtout à revoir le visage de la femme du passé. C’est ainsi qu’il se retrouve, cette fois adulte, sur la Jetée d’Orly, ce même jour où le film a commencé, et il aperçoit la fille. Il va vers elle, enthousiasmé. Et il découvre alors, que l’homme mort ce jour là, c’est lui. On dit que quand on meurt toute une vie défile devant soi. C’est rapide, et le cerveau doit sans doute utiliser des allégories. Personne n’est revenu pour nous le confirmer.

 

 

Publicités
0

Transiger, tout est là – Négociations d’hier, leçons pour aujourd’hui- Emmanuel Vivet (dir.)

negociation

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre monde va avoir besoin de diplomatie s’il veut se sortir de ses ornières. Je me souviens de ce personnage d’avocat revenu de tout, dans « Le colonel Chabert » de Balzac, qui dit à peu près « transiger, transiger, tout est là« . Transiger, oui, mais sur la base de rapports de forces établis, et un choix du moment. Le Kairos grec. La négociation. Ce fut le thème d’un prix Goncourt. Attribué à Francis Walder, en 1957, pour « la négociation« , justement, roman sur la paix de St Germain, qui précéda la St Barthélemy.  Ces moments m’ont toujours fasciné, car y affleurent la souplesse de la pensée, sa créativité, sa puissance à invoquer en même temps le passé et l’avenir, le général et le détail, le théorique et le technique, tout en menant un combat qui suppose la maîtrise de la temporalité, une empathie, et finalement une convergence. Cette complexité à l’œuvre, ne serait-ce que dans l’articulation de la stratégie et de la tactique, est passionnante.

C’est pourquoi je me suis procuré avec empressement, après avoir découvert son existence, même s’il est un peu cher, ce livre, « Négociations d’hier et d’aujourd’hui », sous la direction d’Emmanuel Vivet, qui dirige l’Institut de la négociation. La négociation est aujourd’hui l’objet d’une catégorie de recherche en tant que telle, à destination des diplomates et des hauts dirigeants. Il y a des manuels de négociation. La science politique l’étudie, et elle se théorise. On connaît la théorie des jeux, la théorie de l' »empressement« , celle du « mûrissement ». La négociation n’est plus considérée simplement comme un art, mais comme technique, articulant des savoirs différents, dont la psychologie (par exemple la distinction entre système de valeurs et émotions). Mais le propos de ce livre, qui en soi me plaît, est d’abord de réhabiliter l’Histoire comme premier champ de méditation du diplomate. Les précédents historiques seront très utiles à qui négocie. J’aime cette approche non technocratique. De Gaulle, qui a sa place dans ce livre (accords d’Evian, ou négociation avec Giraud pour qui prendra la tête de la France libre), auquel on demandait quelle était la qualité première pour commander, répondait je crois  : « la culture générale« , dont l’Histoire, au sens large, est presque synonyme.

Partir du réel

Le livre raconte dans le détail 27 expériences de négociation de très haut niveau, en demandant aux auteurs de dégager quelques leçons, se lisant les uns les autres et pouvant ainsi établir des éléments de continuité de réflexion (modestes). Evidemment l’Histoire est un train lancé qui ne s’arrête pas et traverse des paysages toujours changeants. On ne peut pas lui appliquer l’idée de l’Éternel retour du même. Au contraire, Marx disait avec raison que puisque les acteurs se mirent dans les grands événements du passé, ils rejouent des scènes, et finissent par produire des farces (tragiques) plutôt que les drames auxquels ils se réfèrent (on comprend souvent mal la phrase de Marx, à mon sens qui ne parlait pas de grotesque, mais de décalage, elle est mal citée, bien souvent). Si l’Histoire aide à penser, elle ne fournit rien de reproductible à l’identique, et qui voudrait singer des modèles foncerait dans le mur (comme Mussolini, se prenant pour un Empereur romain, au seul moyen de sa mégalomanie ignorante des rapports de forces). Les défauts des dirigeants trop idéologiques peuvent découler non pas d’un dogmatisme mais d’une fascination trop grande pour leurs modèles. Beaucoup ont voulu égaler ou dépasser Alexandre le Grand.

27 études de cas

Je ne vais pas citer ici  et exposer les 27 expériences de négociation narrées et analysées, qui permettent aussi me semble t-il de démystifier quelques expériences historiques, en montrant la vanité des grands moments (qui finalement n’ont pas évité grand chose, parfois, ce qui conduit à voir autrement l' »événement »). Juste évoquer quelques moments marquants pour montrer la richesse du livre, et quelques aspects saillants des leçons qui en sont tirées. Nous y rencontrons aussi des personnages, dans leur complexité. Par exemple de véritables diables qui pourtant étaient portés, paradoxalement, par la raison d’Etat qui les transcendait, ou le désir réel d’une paix durable. Narcissisme total et générosité se combinent chez ces gens.

Honneur aux grands. Les romains, n’avaient pas l’habitude de négocier. Leur situation fut souvent hégémonique, et les sources ne mentionnent pas l’usage de la négociation, mais célèbrent la gloire des militaires et leur fermeté. Ils ne négociaient que lorsque leurs interlocuteurs pratiquaient ces usages, ce qui était le cas des grecs. Les romains pour leur part, envoient des délégations munies d’ultimatums, théâtralisant le choix de la sortie de crise (obéir) ou le choix de la guerre. Négocier pour un romain, c’est ruser, ce qui est rabaissant la loi de la guerre apparaît comme un moyen de jugement sûr. C’est à Byzance, on ne s’en étonnera pas, que les empereurs illustrèrent l’art de la négociation. Ainsi  Alexis Comnène, lors de la Première Croisade vit déferler les occidentaux et dut le gérer en essayant d’en tirer profit. Il négocia de manière « séquentielle » (une méthode qui revient souvent dans le livre) avec les latins, pour les conduire très vite à passer sur la rive orientale du Bosphore, afin de soulager sa capitale. Il sut tirer parti des rivalités entre chefs latins, pour les réunir dans une alliance, certes fragile, mais sous son égide, ce qui était loin d’être gagné au vu du Grand Schisme séparant Orient et Occident et de la supériorité en nombre des Latins.

La richesse inépuisable de temps médiévaux et d’une Renaissance riches en traités multiples

Le Moyen Age, même loin des discussions byzantines, est loin d’être ténébreux. Il est inépuisable en matière de leçons de négociations, et de méthodes utilisables, toujours à l’œuvre. Le Duc de Bourgogne, en 1454, veut repartir en Croisade, et utilise le moyen des banquets, dont celui du « Faisan », resté fameux, pour unir ses vassaux et les convaincre de repartir. Tout fut pensé avec une grande précision et subtilité psychologique. Une négociation a besoin de « communion » et de « partage sensible ». 

Puisqu’on parle de la maison de Bourgogne, on en vient à son adversaire fatal, Louis XI, sans doute le meilleur négociateur de l’Histoire avec Talleyrand. Encerclé dans Paris par tous les seigneurs du Royaume ligués contre lui pour le démettre, il s’en tire, en un mois. Il défait la ligue en négociant de manière séquentielle « en son cœur » avec Bourgogne et Bretagne, leur cédant beaucoup, puis au fur et à mesure, devenant plus sévère avec les plus petits, désolidarisés des gros, devenus indifférents. Il ne signe un traité global qu’en toute fin. S’il avait négocié avec la Ligue frontalement, il l’aurait soudée et aurait succombé. Louis XI c’était aussi la séduction dans le face à face, l’attention aux petits serviteurs dont le rôle peut être beaucoup plus précieux que prévu (il n’avait pas lu Crozier), le soin de ne jamais rompre les liens quoi qu’il en soit.

Christophe Colomb, lui (article en anglais), doit négocier, muni d’une infinie persévérance avec Isabelle et Ferdinand les moyens de son expédition fameuse. Il illustre une combinaison de patience et de bluff (faire mine d’aller proposer ses services au Roi de France quand les souverains le font trop mariner), il montre la nécessité de se lier à l’entourage de ses interlocuteurs, par des voies secondaires (comme le choix du lieu où l’on réside). Le Moyen Age, du fait des difficultés de communication, permettait aussi d’en jouer. Ainsi on peut tirer profit de l’éloignement du souverain pour négocier sans son aval, et ensuite se laisser désavouer par lui, avec un cynisme partagé. C’est ainsi que le Royaume de France s’en est tiré à Dijon en 1513, La Trémoille accordant d’immenses concessions aux suisses. Louis XII ne ratifie pas. Le prix en est la destruction de la réputation du gouverneur du Roi, mais le Royaume se tire d’un péril immédiat et total.

La Renaissance n’a pas créé Machiavel par hasard, et la politique devint un art porté à son plus haut niveau de subtilité. Les seigneurs de ce temps, tel François Ier et Charles Quint savaient très bien distinguer la théâtralisation nécessaire des émotions et les rapports de forces réels.

La papauté (qui peu à peu manqua de divisions, pour faire référence à une apostrophe de Staline à Yalta : « le pape ? Combien de divisions ? ») dut passer maître dans l’art de négocier, et de s’offrir en médiatrice. Ce qu’elle fit par exemple pour la paix entre le Royaume d’Henri IV et les ligueurs catholiques.

Le livre rend justice à Catherine de Médicis, dont l’image fut marquée par le sang de la St Barthelemy, et qui pourtant travailla des décennies à réconcilier les français et à apaiser les guerres de religion, déployant une ingéniosité constante. On la voit en action pour négocier le traité de Nérac ou des décennies plus tard l’Edit de Nemours, dans un Royaume hystérisé par les guerres.  On explore son art de tisser des liens personnels, comme avec Henri de Navarre (le futur IV), sa manière d’alterner discussions collectives, brutalement interrompues, et apartés.  Catherine pensait que tout devait se régler par la négociation, et a montré l’intérêt du principe « ferme sur le fond, flexible sur les moyens« . Elle sut utiliser les émotions, exploiter son propre état de santé défaillant comme arme politique, permettant de gagner du temps, de semer la division. Catherine savait utiliser de simples scènes, comme celle d’une promenade observée de loin, qui sème le doute dans les rangs de l’adversaire.

La France a fort donné à l’art diplomatique

Notre pays sut se doter de grands négociateurs, passés à l’école italienne, donc. Dont Mazarin. Il n’avait pas son pareil pour « gérer les susceptibilités« . On connaît cette idée de négocier le traité des Pyrénées, avec l’Espagne, sur la petite Ile des faisans, sur la Bidassoa, à Hendaye, pour ne rabaisser personne. Mais il fut aussi un modèle de cette valeur cardinale du diplomate (excusez le jeu de mot) : la créativité. Le négociateur ne s’en sort, bien souvent, dans les situations de blocage, où les lignes rouges sont atteintes, qu’en inventant un angle inédit d’appréciation des problèmes. Ainsi entre Espagne et France se pose la question de la trahison de Condé. Les espagnols le soutiennent et les français ne peuvent laisser passer l’outrage. Mazarin propose alors que l’Espagne concède des territoires à Condé. Que ce dernier les offre au Roi de France, qui accordera ainsi son pardon.  Ça fonctionne.

Il ne fut pas italien mais le diable même, selon Chateaubriand. Talleyrand montra l’étendue de ses talents au moment de la chute en deux temps de Napoléon et la préparation du Congrès de Vienne. La France en sort indemne, comme miraculeusement, alors qu’elle a été assaillie par une coalition européenne au complet, victorieuse. Mais Talleyrand réussit à faire prévaloir la nécessité d’une France intègre dans un concert européen stable. Comment ? D’abord en menant de front cinq négociations.  Régler le sort de Paris sans dégât, séduire le Tsar (qu’il héberge chez lui à son arrivée à Paris et sur lequel il établit son emprise), très vite imposer l’idée d’une monarchie dite « libérale » et constitutionnelle plutôt qu’une succession du Roi de Rome à Napoléon, éviter la banqueroute par des solutions créatives (inventer la continuité de l’Etat en matière de remboursement de dette). Talleyrand est certes hyperactif, mais surtout, c’est une qualité de tous les grands négociateurs, il sait ce qu’il veut, ce qui le rend supérieur.

La diplomatie française eut bien sûr ses échecs, comme quand elle tenta de négocier un concordat en 1817, et achoppa par erreur sur les partenaires à associer. Mais elle a tout au long de l’Histoire ses moments de gloire, y compris récemment, quand elle parvient, en alliance avec les anglais, à imposer aux Etats-Unis de Bush Junior la nécessité de traiter les crimes contre l’humanité au Darfour par le biais de la justice internationale, principe qui gêne hautement ce pays. Même Napoléon III « le petit » en a un, quand il parvient à un règlement de paix, à Paris, après la guerre de Crimée, sans rien réclamer pour la France, mais la replaçant pour un temps au centre du jeu politique européen, comme grande puissance.  Il illustre alors la modestie qui doit parfois prévaloir après certaines victoires, au nom d’une vision politique plus porteuse que le court terme. Une leçon qui ne sera pas retenue après la première guerre mondiale.

Calamités diplomatiques

Le livre s’intéresse aux prouesses mais aussi aux fiascos diplomatiques. Par exemple l’erreur dramatique allemande de ne pas choisir la négociation en 1917, alors qu’elle est en position de force quand les soviétiques permettent le redéploiement des troupes vers l’ouest, et que les américains ne sont pas encore prêts sur le terrain. Il apparaît alors que la guerre ne peut pas être gagnée, avec l’expérience de Verdun, que c’est une boucherie inutile, mais que le moment est opportun pour négocier sur de bonnes bases. Pourtant Ludendorff choisit l’offensive militaire, échoue (de peu), et l’Allemagne perd la guerre et doit subir le traité de Versailles. La cause principale est la prise de pouvoir du militaire en Allemagne alors que chez les adversaires le politique a continué de primer. Ludendorff continue simplement ce qu’il sait faire : la guerre. Dramatiquement.

Cet exemple permet d’expliciter la théorie dite du « mûrissement« . Pour qu’une solution négociée émerge,  des conditions doivent mûrir. L’idée d’une « impasse mutuellement douloureuse », celle aussi d’une issue possible, même étroite, et enfin l’existence d’un porte parole adapté, capable d’agréger les intérêts « diffus » de son propre camp. En cédant aux militaires, l’Allemagne se privait de ce porte parole. Le mûrissement n’est donc pas venu.  Un grand utilisateur du « mûrissement« , passé à la postérité, fut le Consul de Suède à Paris, qui attendit que son interlocuteur allemand fut bien mûr, conscient de la folie d’Hitler, montrant son attachement à Paris dans une confession de quelques secondes, pour avancer ses pions et obtenir à la fois que Paris ne soit pas détruite et un gigantesque bain de sang.

Usages et mésusages de la transparence

L’ouvrage aborde aussi les illusions et les limites, relatives, de la doctrine de la transparence en négociation, telle que la voulait le Président Wilson. En réalité, malgré les grandes déclarations démocratiques, le Traité de Versailles s’est négocié dans une chambre entre Wilson, Lloyd Georges et Clémenceau. Si la nécessité de s’appuyer sur l’opinion publique est devenue incontournable (mais le livre montre que même François Ier était concerné par l’opinion après le désastre de Pavie), que l’on communique certes sur les buts des négociations, le détail des négociations doit être protégé, ou bien le processus est entaché par des parasitages constants, des interventions qui empêchent la convergence de s’opérer. C’est ainsi que le secret a sa place, de manière réaliste. Ce sont des apartés, des tête à tête informels, qui souvent ont été décisifs pour avancer vers la paix. Bref il faut laisser les négociateurs négocier, aussi.  Ce qui a changé, par contre, est le fait que les résultats soient rendus publics, que les parlement soient associés en amont et en aval, voire les peuples (dès les guerres balkaniques on commence à prévoir de les consulter, dans les traités).

L’obstacle de l’asymétrie

Une des difficultés de la négociation est l’asymétrie des négociateurs. Elle conduit à l’impasse et à la guerre, quand la France essaie de transiger avec l’Emir Fayçal, ce qui conduit à la bataille de Damas en 1920. Fayçal est un leader trop instable pour négocier sérieusement, il est soumis à des influences qui le déstabilisent sans cesse. Un contre exemple est les accords d’Evian. La volonté de De Gaulle d’en finir vraiment permet de surmonter l’asymétrie entre la France, sa délégation, et les représentants du GPRA Algérien (ensuite désavoués par l’alliance entre Boumediene et Ben Bella, sur le terrain, ce qui donne lieu au drame des pieds-noirs, au massacre des harkis notamment).. Cette fermeté, toujours risquée, le conduisant au bord du gouffre, mais qu’il reprend des plus grands négociateurs de l’Histoire (fermeté des convictions, qui permet de garder le cap, malgré les péripéties), l’a aussi sauvé face aux américains quand ceux-ci lui préféraient Giraud (le livre montre combien la position de De Gaulle était fragile).

Consolider

L’Histoire a aussi montré que les accords devaient nécessairement être institutionnalisés pour survivre aux prouesses des négociateurs. C’est ainsi que le traité de Locarno, qui marque une avancée dans la paix franco allemande en 1925, de par la convergence entre Briand et Stresemann, n’a pas pu être consolidé. On apprendra de ces erreurs, avec le Conseil de Sécurité de l’ONU, ou plus récemment l’émergence d’institutions multilatérales, de la Cour Pénale Internationale. Les accords doivent survivre à leurs signataires.

 

Bien entendu le monde a beaucoup changé depuis Catherine de Médicis. Mais les passions humaines, pas tant que cela. Quant aux champs de la négociation, ils se sont diversifiés. Mais il s’agit toujours de pouvoir. En bref, si la forme a changé, les questions de fond posées à un négociateur sont finalement les mêmes qu’autrefois, il doit réfléchir, certes, dans un contexte différent. Ce qui de toute manière est une de ses qualités prépondérantes. En rugby (et en particulier à Toulouse, ma ville, et le club que je supporte), on appelle cela « l’intelligence situationnelle« .

0

L’enfer sans prêcher – L’Enfer – Dante – Illustré par Gustave Doré

dor_039« Combien en est-il là-haut qui se croient de grands rois, et se vautreront ici dans la fange, laissant après eux d’horribles mépris ! »

Virgile,traversant le cinquième cercle de l’Enfer de Dante.

 

Les premières lignes du premier grand livre écrit en italien, au bas Moyen-Age, nous indiquent  :

« Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure, car j’avais perdu la bonne voie. Hélas ! que c’est une chose dure à dire, combien était sauvage, et âpre et épaisse, cette forêt (…) Elle est si amère, que la mort l’est à peine d’avantage« .

La dépression, qu’on a appelée mélancolie, acédie, est peut-être une pandémie post moderne, à bien des égards, mais elle est la compagne ontologique de l’humain, et semble t-il de l’humain qui acquiert du temps, selon Aristote, pour penser.  C’est donc sur le constat d’une dépression, nettement, que « L’Enfer » de Dante, ouvre la « Divine Comédie« .

Je n’achète jamais, ou vraiment exceptionnellement, ce qu’on nomme de « Beaux Livres ». Mais il arrive qu’on m’en offre. Je possède ainsi une sublime édition bilingue de « L’enfer » (j’ai appris l’italien au lycée), agrémentée de dessins de Gustave Doré s’il vous plait.  Je me suis décidé à m’y plonger, délicatement, l’objet étant lui-même impressionnant (et je ne fétichise nullement les livres en tant qu’objet, même si je préfère le livre objet au fantôme numérique de très loin).

Doré était un adepte du morbide, comme son contemporain Baudelaire . Un voyage en enfer ne pouvait que le passionner, il était d’ailleurs passionné par Orphée. Il trouvera donc le moyen d’illustrer Dante, comme étape de son grand projet d’illustrer les grands textes de l’Histoire humaine. Le jeune caricaturiste, qui rêvait d’anoblir son art, a connu ainsi en son temps un immense succès. Et il apporte, par son talent, une touche néo romantique à la lecture du classique médiéval. Il y a une approche très avant gardiste de Doré, je trouve, dans le dessin des corps, qui anticipe la bande dessinée contemporaine. Et son grand talent, ce sont les drapés, et les contrastes. Nous en avons, je crois, pour plus de soixante dix dessins, à nous régaler.

 

Je reviens au texte. Cette dépression inaugurale est un chemin vers la vérité. Ce qui suppose, que l’on en sorte, sans doute, pour pouvoir la raconter sans y être immergé.

Le guide de Dante, on le sait, c’est Virgile, auteur de l’Enéïde, l’odyssée romaine, qui théorise le lien entre le peuple de Troie et les romains. Il a déjà parlé de l’Enfer puisqu’Enée le visite. On nous dit parfois que le Moyen Age ignorait l’Antiquité, que les textes sont ressortis pour nourrir la Renaissance, et que l’Eglise interdisait toute référence au paganisme. C’est plus compliqué, donc, qu’il n’y paraît, même si la papauté n’a pas toujours vu Dante d’un bon œil et l’a longtemps censuré. Rome, après tout, est l’héritière du Christ, et donc il y a continuité entre Enée et la papauté. En tout cas l’intellectuel médiéval connaît ses classiques athéniens et romains comme sa poche. Et on sait qu’Aristote fut toujours cité, par les théologiens. Ses classifications des passions sont d’ailleurs connues de Dante.

 

Le modèle littéraire de Dante, auquel il reprend la structure du long poème (et les comparaisons homériques), est donc aussi son guide personnel dans le livre; par mise en abyme. Un guide qu’il a en haute estime, et qui le lui rend bien (la modestie de Dante n’est pas son fort, il s’envoie souvent des fleurs de la bouche même de Virgile ou d’autres personnages croisés dans les cercles du cône infernal).

 

L’angoisse, c’est compréhensible, saisit Dante, à l’orée du voyage que lui propose Virgile. Il a certes franchi les bêtes fauves qui l’attendaient avant de trouver le poète (qui sont-elles ? Le retour à la bestialité que la tristesse laisse entrevoir, les passions dans lesquelles le triste Dante pourrait plonger tout à fait). Mais Virgile calme son anxiété en évoquant l’aimée défunte de l’italien médiéval, Béatrix, qui est venue du paradis pour le supplier de porter secours à son amour encore du monde ici-bas. Une occasion d’un bel éloge de la femme aimée passionnément. Non, l’amour n’a pas attendu l’âge moderne, ni le romantisme.

 

A l’entrée de l’Enfer, on apprend qu’on y perd toute espérance, mais aussi, dialectiquement, toute crainte.

 

Le premier cercle est celui des « sans blâme et sans louange« . Ceux qui n’ont rien dérangé, que René Char fustigeait. Ils n’ont rien laissé. Ils n’ont pas leur place au paradis mais durement Virgile précise qu’ils n’ont aucun intérêt. Heureusement que les historiens auront un autre avis sur eux (avec l’Ecole des Annales). On songe à Sartre, aux « salauds » qui font mine de ne pas s’engager, par leur passivité, alors que la passivité est le choix du gagnant. « Je hais l’indifférence » disait Gramsci qui avait sans doute répété ses gammes avec Dante.

 

Dante se juge comme un continuateur digne de Virgile, mais en écrivant ne pense pas à son universalité intemporelle, alors il évoque beaucoup les polémiques de son temps, croise des personnages de son époque, comme un pape qui a abdiqué. Il règle quelques comptes.

 

Parfois, il insère de sublimes phrases, tellement profondes de sens. Dieu est ainsi souvent nommé par l’expression » là où l’on peut ce que l’on veut« , ce qui est manière très sage de décrire l’humain, finalement, en contrepoint. Celui qui sagement ne veut que ce qu’il peut, sous peine de souffrir grandement.

 

Ils tombent bientôt sur Homère, Ovide, Lucain, Horace… Et Dante est heureux d’être parmi eux, dans les limbes. Il ne s’attend pas à mieux pour lui. Reflet de ce que peut espérer au mieux, l’homme de lettres laïc, en son temps. En ces limbes il croise bien des célébrités. Socrate et Platon, mais aussi …. Saladin de manière plus étonnante, et… Averroès, déjà connu en Europe, et reconnu pour son rôle fondamental dans la relecture d’Aristote ! Les grands esprits n’avaient pas de frontière, en 1400.

Tous ceux là n’ont simplement rien à espérer.

Que font-ils ici ? Ils sont des païens, ils n’ont pas été baptisés. Dur tout de même… De condamner, même légèrement, ceux qui ont vécu avant que Jésus ne parle. Mais c’est ainsi, il n’y a de salut que dans Dieu.

 

Puis il faut s’enfoncer sous terre. Les cercles de l’Enfer s’enchaînent, très structurés, comme la psychologie structurera l’esprit humain. Ces effets de structure, présentés sous forme allégorique, dans un univers dominé par le divin, sont des préludes du rationalisme, et des logiques organisatrices qu’il fondera. D’abord ils châtieront ceux qui n’ont pas su se retenir, ensuite ceux qui ont pêché plus consciemment, jouant au plus malin avec Dieu, puis les vrais méchants, avides de mal. L’univers carcéral bien fondé tel qu’analysé par Michel Foucault est déjà en travail, dans l’imaginaire de Dante.

 

Second cercle : ça commence à crier. Il y a là un politique, Minos, qui fut Roi de Crète, et joue le rôle de triage avant supplice, pour sa connaissance des pêchés. L’Enfer de Dante n’est pas imaginatif au plan social au point de remettre les pendules à zéro, on le voit. Les derniers n’y sont pas forcément les premiers. Dans ce cercle on rencontre ceux qui ont commis le pêché de chair, Leur présence ici affecte Dante, car il s’y trouve de grands amoureux.  Virgile retrouve Didon, l’amoureuse délaissée par le sens du devoir d’Enée.

 

Ceux du troisième cercle sont livrés aux griffes et crocs de Cerbère.  Dieu y punit ceux qui ont commis le pêché de gourmandise, pire, donc, que le pêché de chair !  Dante est pris de pitié devant les suppliciés (Dieu, finalement, est tout de même trop sévère, glisse t-il implicitement).

 

Le quatrième siècle est dirigé par Pluton. Il est promis aux avares et aux dépensiers qui s’y entrechoquent. Ils s’y sont précipités tous seuls, tout l’or du monde ne pouvant les apaiser (l’Enfer comme métaphore, déjà).

 

Au delà du Styx, le cinquième siècle accueille les colériques. Nos deux amis rencontrent alors quelque difficulté. On ne veut pas laisser passer un vivant. La rébellion continue, même en enfer, contre la volonté divine qui a concédé le visa à Dante. Dieu doit envoyer un émissaire recadrer les récalcitrants d’un geste.

 

Au sixième cercle, on croise d’abord les hérésiarques. On y trouve aussi les matérialistes… Comme Epicure, qui font « mourir l’âme avec le corps » (on les avait déjà à l’œil les athées).

dor_036.jpg

Plus on enfonce, plus ça pue, et on arrive alors vers ceux qui ont fait violence à soi, à Dieu, dont les fraudeurs. Il est à noter que ceux qui ont fait violence à soi sont lourdement punis, les suicidaires mais aussi tout simplement ceux qui ont pleuré alors qu’ils auraient du être heureux. Le malheur ici-bas n’est pas autorisé si aisément. On mesure ici ce qui sépare la culture de ce temps de la nôtre où ces gens là seraient au paradis.

Les traîtres, sont ce qu’on trouve de pire ici.

 

Le septième cercle donne aussi dans le syncrétisme entre mythologie antique et christianisme. C’est ainsi le Minotaure qui en est le gardien. Cet endroit inconfortable conserve les violents envers autrui, qu’on fait tout de même bouillir dans le sang.  Les centaures y expliquent que plus loin, on rencontre les tyrans sanguinaires, comme Alexandre le Grand., Attila, et des seigneurs italiens oubliés auxquels Dante réserve un fort mauvais sort. Les âmes féroces y sont transformées en arbres, dévorés par les harpies.

On rencontre, plus bas, le démon monstrueux de la Fraude, et quelques florentins que Dante a connus. Guillermo del Toro, sans doute, a été à son aise, un jour, comme lecteur, dans cette galerie monstrueuse scandée par Gustave Doré.

 

C’est un monstre, qu’ils doivent chevaucher pour parvenir aux dix fosses du huitième cercle. Les séducteurs y sont fouettés par les démons. Jason est du lot. Dans ce cloaque souffrent les anciennes courtisanes. Une fosse est consacrée aux simonies (de Simon le Magicien, hérétique gnostique vilipendé), c’est à dire aux trafics spirituels qui déclencheront plus tard la Réforme luthérienne. Ici on trouve évidemment des papes.

Evidemment les deux poètes font des rencontres, certains damnés en profitent pour jouer des tours à leurs gardiens, et ce n’est pas une randonnée particulièrement sécure. Même si les damnés généralement, sont courtois et bon guides, comme ces pharisiens qui firent condamner le Christ, et subissent maintenant la crucifixion éternelle. Les supplices deviennent de plus en plus cruels et imaginatifs. Les voleurs d’objets religieux sont brûlés sans cesse par des serpents. On a la surprise de rencontrer Ulysse, qui fut tenté de naviguer au delà de l’interdit, après les portes d’Hercule. Mais on croisera aussi Mahomet, entre autres « semeurs de discorde« . Mais encore les alchimistes. Dante voit un membre de sa famille.

 

Les géants, qui résistèrent à Jupiter (parfaitement compatible donc avec le Dieu chrétien, mais supplanté) transportent alors les deux poètes au dernier cercle. C’est la demeure de Lucifer lui-même, qui s’occupe personnellement des trois grands traîtres que furent Judas, Brutus et Cassius. Le gel, plus terrible que la chaleur, y est utilisé comme supplice. « Tout langage est impuissant » à décrire le mal absolu, dit Dante mais enfin il est homme de lettres alors il s’y essaie tout de même (le mal n’est jamais radical dira Arendt, seul le Bien peut l’être).

Et très vite alors, Dante et Virgile peuvent ressortir de l’Enfer par un sentier dérobé et revoir le ciel étoilé. Après quel parcours !

 

Evidemment pour le lecteur d’aujourd’hui, la frayeur n’est pas au rendez-vous de la lecture. Nous sommes trop habitués aux films d’horreur, à leurs effractions psychiques.. Tout cela nous paraît de la bluette. Les lecteurs d’autrefois devaient sans doute frémir, sur d’autres bases cognitives. Mais c’est la langue, dont on se délecte, même s’il faut savoir passer outre (ce qui relève d’une éducation de lecture) les références aux débats florentins de l’époque, et au passé de Florence, dont Dante truffe le récit, et qui n’ont pas d’importance à nos yeux. Un écrivain c’est d’abord une langue, et celle de Dante, même traduite, coupée d’une grande partie de sa portée poétique, est enchanteresse.

 

Dante nous a offert un parcours dans l’enfer, irréprochable au regard de l’Eglise, malgré les franches mises en cause de papes, mises en évidence par leur présence. Il est laïc et propose ainsi une sorte de voyage ethnologique en enfer, ne blâme pas, sauf exception (en réponse à la provocation), les damnés qui sont là. Il perpétue la crainte de Dieu, tout en suggérant que tout cela pourrait relever de la métaphore de nos propres tourments de mortels. Dante écrit à une période charnière. Juste avant la Renaissance. Il l’annonce tout doucement, notamment, déjà, par la vitalité des références antiques dont il est un des vecteurs dans la culture de son temps.dor_037

0

Les pieds-rouges, ou la perdition dans l’anonymat – Algérie, les années pieds-rouges – Catherine Simon

400x260-ctLes perdants de l’Histoire ont toujours beaucoup à nous apprendre. Même quand ils reproduisent, de manière frappante, les erreurs de leurs modèles, dont toutes les preuves sont disponibles. Et parfois, même, ils les reproduisent… plusieurs fois dans leurs vies, comme certains de ces dits « pieds-rouges », dont parle Catherine Simon, qui fut correspondante du Monde à Alger, dans un essai très intéressant, « Algérie, les années pieds-rouges, des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969). Ce livre est déjà un peu ancien, il a dix ans, mais son sujet m’a conduit à me le procurer très vite quand j’ai découvert son existence.

Qui sont les pieds-rouges, dont le point commun est un mélange d’absolu désintéressement (ils ne se faisaient pas payer bien souvent), et une grande naïveté ? Ce sont des français qui ont fait le chemin inverse des pieds noirs. Quelques milliers (loin du million de pieds noirs). Ce sont des militants de gauche de diverses obédiences (simples internationalistes sans structure, trotskystes de différentes factions, militants syndicaux de la CGT ou de l’UNEF, communistes, anarchistes), qui pour certains ont aidé le FLN pendant la guerre (les dits porteurs de valise, telle la mère de Christian Boltanski, évoquée dans le roman « le guetteur » en 2018), pour d’autres ont déserté l’armée française, pour d’autres étaient en Algérie, sympathisants de la décolonisation (comme cette ethnologue formidable, Mme Favret Saada) et restés après les accords d’Evian.

PARTIR CONSTRUIRE LE SOCIALISME

Certains aidaient le FLN en France et sont donc partis à Alger ou Oran en 62, d’autres étaient déjà au sud de la mare nostrum, dans les rangs du FLN, à Tunis par exemple. D’autres viendront au fur et à mesure. Parmi eux, certains deviendront des personnalités assez exceptionnelles, comme Elizabeth Roudinesco, ou Hervé Bourges, Gérard Challiand, aujourd’hui un spécialiste reconnu du monde arabe, soutien des kurdes. On comptera au sein de cette nébuleuse le belge (mais très français) Michel Raptis, le fameux « pablo » mythique dans le courant trotskyste mondial. L’auteure s’est lancée à leur recherche, en a retrouvé un certain nombre, et d’autres non, évaporés dans l’anonymat. Sa principale source est leur parole. Certains trous de mémoire se sont comblés, d’autres sont restés opaques.

A cette époque là, les « radicalisés » ne partaient pas pour le djihad islamiste, mais pour rejoindre une révolution socialiste mondiale dont l’épicentre symbolique et inspirateur se trouvait à Cuba, et dont Guevara était la figure charismatique. Ils ont tous cru que l’Algérie allait en être le second foyer voire le foyer principal, débordant ensuite sur l’Europe (les quelques partants pour le kurdistan révolutionnaire ne se sont pas réclamés d’eux, mais des générations précédentes, celles de la Résistance et des Brigade Internationale espagnoles) La société capitaliste, avant même la « mondialisation » accélérée, à l’âge de son « impérialisme », disait-on, en recul, produisait déjà des jeunesses radicalisées. Mais voila, l’objet était très différent. On pourrait aussi discuter des différences sociologiques, même si le caractère interclassiste se retrouve en fait dans les phénomènes d’antan et d’aujourd’hui.

UNE AFFAIRE DE FAMILLES

Je suis d’une génération qui a été éduquée par des parents politisés par la guerre d’Algérie. Les soixante-huitards. On ne les comprend pas sans référence à cette guerre, leur vraie moment de prise de conscience politique (y compris pour la droite d’ailleurs), et depuis toujours on m’en a beaucoup parlé. Jusqu’à me transmettre cette passion pour le sujet, et même ce sentiment familial qui pénètre nombre de français, je crois, quand on parle de l’Algérie. Qui dit famille dit névroses, ruptures, secrets, évidemment. Ce sentiment n’est pas exempt de regrets, de nostalgie, même de ce qu’on n’a pas vécu soi-même, mais ce qui a marqué les nôtres nous marque, parfois, sans besoin de beaucoup de moyens pour y parvenir. J’ai travaillé dans le social, pu constater les rapports très spécifiques qui peuvent se nouer avec les algériens ou leurs enfants, hérités d’une colonisation et d’une décolonisation particulière. J’ai lu Fanon, avec grand profit, qui décelait déjà certaines composantes de ce rapport.  Camus, évidemment, nous ramène, pour ses lecteurs, à l’Algérie, comme aujourd’hui un Kamel Daoud ou la musique de Souad Massi. J’ai eu vingt ans au tout début des années 90 et j’ai été marqué, étudiant, par la guerre civile algérienne, dont certains ne nos copains souffraient directement. Quand on parle de l’Algérie, prosaïquement, « ça fait tilt », beaucoup plus que le yemen, ou l’Egypte. C’est ainsi. Le printemps arabe m’a passionné, je crois qu’il refleurira, qu’il vit ce que la France a vécu avec les restaurations et le second Empire, mais je me souviens de frémir en me demandant ce qu’il allait arriver à l’Algérie, dont le Président (fantoche ?) est tout de même encore, un acteur central de la libération nationale et des premières années d’indépendance. L’Algérie n’a pas véritablement dépassé ces premières années de construction, décidément.

DEGRISANTS

Même très dégrisé on n’est pas à l’abri de se dégriser encore plus profondément, et c’est mon cas en lisant l’essai sans fard de Catherine Simon, mais bien pesé. Pour moi, de ce qu’on m’avait transmis, l’Algérie indépendante avait connu un bref moment d’espoir authentique, d’ouverture, avec Ben Bella l’autogestionnaire, pour vite sombrer avec le tournant du coup d’Etat de Boumediene. On pouvait voir un renouvellement tragique du schéma conduisant Trotsky, intellectuel brillant et humain, malgré ses défauts, à échouer face au champion psychopathe de la bureaucratie, Staline. Evidemment, c’est plus complexe. Ben Bella avait pris le pouvoir en alliance avec son successeur, et se révèle un personnage ambivalent, équilibriste, sachant ne pas voir les horreurs commises sous son commandement, hésitant, et finalement le payant tout à fait. Mais à cette époque, les pieds-rouges, pris dans l’enthousiasme de la nation révolutionnaire à bâtir ne le comprenaient pas vraiment, et les premiers signes de la glaciation ont été pris pour des « séquelles » incontournables de la sortie du colonialisme. Certains des pieds-rouges ont été, comme Hervé Bourges ou « Pablo » de proches conseillers de Ben Bella.

DES GENS DIVERS DANS L’ETE DE LA JOIE MASQUANT LES PREMIERS NUAGES NOIRS

Dans ce livre on découvre aussi la diversité des profils, et des histoires personnelles à peine croyables. Celle de Louis Fontaine, qui aida le FLN en travaillant comme ouvrier volontaire, dans des conditions très dures, dans une usine d’armement clandestine de l’Armée de Libération., par exemple.  Renvoyé en France manu militari après le coup d’Etat de Boumediene de 65, sans rien, sa vie à reprendre à zéro, comme s’il avait été congelé pendant de longues années.

Après l’indépendance vient un été de joie en Algérie. Mais derrière cette joie, la jeune Nation a du souci à se faire. Quatre français sur cinq sont partis brutalement, privant le pays de l’essentiel de ses compétences techniques. Certains ont tout brûlé avant de partir. D’emblée des drames considérables ont lieu, mais passent inaperçus, au milieu de l’enthousiasme général… Il est désespérant de noter ces mécaniques fatales, logiques, implacables, que nul miracle historique ne sait épargner. C’est le massacre des harkis, qui en dit long sur la culture de violence qui va perdurer, jusqu’à aujourd’hui, héritage du colon en partie, mais disons-le bien en partie, car chacun est responsable de ses actes.

D’emblée aussi, les tensions au sein des composantes de la révolution algérienne se révèlent.  Entre les courants, entre les civils et les militaires. Et les méthodes violentes qui ont inéluctablement du être utilisées, aussi bien contre la puissance coloniale que pour imposer le FLN comme élément dirigeant de la révolution, se perpétuent là aussi. Les pieds rouges ne se mêlent pas de ces affaires, leur présence est pour le moment appréciée, saluée, souhaitée, et certaines affaires se règlent entre algériens. Mais plus les pieds rouges vont s’insérer dans le cœur de la société (par exemple en se mariant), plus ils ne pourront éviter de voir, et parfois de subir directement. Dès cet été, des affrontements confrontent l’armée dite des frontières, dirigée par Boumediene, et les Willayah de la résistance algérienne. Boumediene s’illustre par sa violence et sa volonté. Très vite, aussi, la question berbère va resurgir, et Hocine Haït Ahmed devenir un dissident, y compris par des méthodes militaires, donnant lieu à des répliques sanglantes, à l’avantage d’Alger.  D’autres dissidences viendront comme celle de Boudiaf. Elles seront traitées par la répression, manifestement registre politique un peu unique de la génération qui a pris le pouvoir.

Un autre sujet rapidement posé est celui des biens laissés vacants par l’exode des pieds noirs. Un très mauvais signe est donné. Dans un premier temps, les algériens s’emparent des biens laissés, anarchiquement, puis le nouveau pouvoir centralise le processus, mais tout de suite l’utilisation reflète les volontés de captation de certains milieux, les coteries, et constitue le moyen de faire émerger une couche de bureaucrates dans la révolution, à vitesse express. Avant la rente pétrolière il y eut celle des biens vacants.

AU TRAVAIL

Les pieds-rouges connaissent la révolution française, et tout cela ne les effraie pas, pour le moment. Ils se mettent au travail, dans des secteurs diversifiés de la vie des trois millions d’algériens. Ils dirigent des hôpitaux, s’affrontant déjà à la bureaucratie du nouveau pouvoir, dans un pays absolument privé de compétences médicales ou mêmes soignantes. Une française entre au cabinet du ministère de la santé, mais on retrouve des français à tous les niveaux, dans la formation, l’idée étant suivant d’essaimer, de « faire la soudure » avec les algériens.  Ces français se retrouvent mêlés à d’autres blouses blanches venues de Cuba, de Russie, de Bulgarie, dans un sacré capharnaüm. Certains emmènent l’enfance algérienne, extrêmement nombreuse, en colonie de vacances, pour la sortir un peu de sa misère et de sa stagnation, ou mettent en place des orphelinats, pour les enfants d’un million d’algériens morts pour la liberté. Ils y appliquent leurs idées autogestionnaires, alors en phase avec le Président Ben Bella, et l’aile gauche du FLN, qui inspirent les décrets sur l’autogestion de la production par les travailleurs. Mais pas avec toute l’Algérie, évidemment.  L’armée française est toujours là, dans le cadre des accords d’Evian, et les français pieds rouges doivent veiller à ne pas tomber sur elle (l’amnistie des déserteurs ne sera opérée en France qu’en 1966).

Les pieds-rouges se retrouvent face à une Algérie illettrée, empêtrée dans le traditionalisme (certaines élèves ne reviennent pas en cours, à cause d’un mariage forcé), én décalage avec le discours révolutionnaire du FLN, à double tranchant (ce qui est dit aux français n’est pas toujours dit de la même manière aux algériens). Ils constatent aussi un appétit de savoir considérable, qu’ils n’ont pas les moyens de satisfaire. Bref le tableau est chaotique et contradictoire.

Un certain nombre de militants ont continué à faire ce qu’ils savaient faire, c’est à dire militer, en s’intégrant dans la nouvelle presse. Même si la presse est peu lue par le peuple, qui ne sait pas lire. C’est ainsi que naît « révolution africaine« , dirigé par Jacques Vergès, journal de grande qualité, laissé assez libre d’agir. Les communistes s’activent dans « Alger Républicain« . On signe avec des pseudos arabes. Dans la culture, l’expérience de la Cinémathèque d’Alger, très dynamique et audacieuse, animée par des français, fut marquante, et a sans doute participé à la vocation d’artistes aujourd’hui majeurs.

Mais les pieds-rouges doivent vite avaler les couleuvres. Le rapide débat sur la nationalité, lie l’Etat à la religion musulmane, ce qui ne crée pas les polémiques d’aujourd’hui, mais n’entre pas dans les schémas révolutionnaires classiques. Le droit de la nationalité est inspiré par le droit du sang.  La vie syndicale est putschée par le pouvoir politique, violemment, ce qui n’augure pas d’un cours démocratique pour la révolution. Les journalistes français se taisent. Ils n’entrent pas en conflit ouvert avec le pouvoir. Ce serait restaurer une parole coloniale. Ils essaient alors de se concentrer sur ce qu’ils peuvent accomplir de positif. Ce n’est pas toujours possible. Les initiatives pour l’émancipation des femmes sont freinées. Certains sont lucides plus rapidement. Gérard Challiand par exemple, qui très vite ose publier en France une critique du cours de la révolution. Jeanne Favret Saada, qui a obtenu de Ben Bella d’aller enquêter avec des ethnologues dans les profondeurs du pays, se rend compte du système de corruption et de développement de potentats locaux qui va miner, à la base, la révolution algérienne, parmi d’autres causes, les questions au sommet et à la base se tenant la main.

DOMMAGES COLLATERAUX DU THERMIDOR ALGERIEN

Et puis, avant même la chute de Ben Bella, en 1965, la prise de pouvoir de l’armée de Boumediene (avec lequel il s’était allié, mais qui crée un axe conservateur avec Bouteflika, frustré d’être relégué par le Président), les français sont touchés, plus ou moins directement, par les règlements de compte et les liquidations., de par leurs amitiés avec tel ou tel réseau. On leur fait notamment porter le chapeau d’un embryon de guérilla maoïste dirigée par un descendant… D’Abdelkader en personne. La manipulation de l’étranger étant toujours un argument efficace. Quand des pieds rouges sont mis en cause, on demande aux autres de signer des tribunes se désolidarisant, ce qui a créé des conflits de loyauté, déchirants jusqu’à nos jours.

Mais c’est après l’éviction de Ben Bella que les pieds-rouges vont subir le violent contrecoup de leurs illusions. Jusqu’à être torturés pour un certain nombre, et même, certainement, liquidés, même si on manque de preuves. La « tchéka algérienne », déjà active pendant la guerre civile, allée se former auprès du KGB et des anciens tortionnaires…. métropolitains…. Va pouvoir s’en donner à cœur joie. L’offensive des militaires pour reprendre l’intégralité du pouvoir à leur profit viendra après la manifestation des femmes d’Alger de 1965, qui constituera un choc pour les conservateurs et un prétexte pour les officiers. Les femmes y ont exprimé leurs attentes révolutionnaires, et la réaction patriarcale a été forte. L’armée s’est présentée alors comme la garante des piliers de la civilisation arabe, et a affirmé les positions nationalistes du régime.  Ben Bella a été présenté comme trop vulnérable pour tenir le pays sur le bon cap.

Beaucoup de français étaient proches de l’aile gauche révolutionnaire qui appuyait Ben Bella, notamment les trotskystes. Ils seront sur les listes d’arrestation de la police politique après le coup d’Etat. Beaucoup se cachent, avant de rentrer en métropole, certains sont capturés, emprisonnés parfois des mois, torturés, selon des méthodes qui rappellent étonnamment celles du colonisateur. Certains seront emprisonnés en France pour désertion ou utilisation d’une fausse identité.

Puis au fur et à mesure, le régime prendra une forme plus nationaliste, et avec la guerre des six jours nettement anti sioniste, ce qui confrontera certains français d’ascendance juive à des suspicions voire des attaques violentes. Peu à peu, toutes les tendances politiques, y compris les communistes, seront touchées. Le régime algérien organisera la substitution volontaire des coopérants techniques français aux anciens militants. Ces coopérants, certes tiers mondistes, ne se mêleront pas de politique. Certains, très peu, resteront tout de même, changeant de statut, comme Hervé Bourges (lui même violenté après le coup d’Etat).

Pour certains, par exemple les femmes mariées à des algériens, considérées comme mineures, le départ est compliqué. Mais le régime a intérêt, finalement, à se délester de ces révolutionnaires encombrants, et surtout devenus inutiles dans la communication politique du pays, qui n’est plus en continuité immédiate avec la stratégie de lutte contre le colonialisme. Boumediene, snobé par Castro qui était un ami de Ben Bella, se tourne vers l’URSS. Les français, sauf cas exceptionnels, de la première vague, s’en vont, remplacés par des techniques adoubés par l’Etat français, bien payés, et dociles.

LE DIFFICILE RETOUR, LE JEU CONTRADICTOIRE AVEC LES ILLUSIONS PERDUES

Le retour est brutal. La gauche française n’est pas prête à entendre ces récits, elle culpabilise de son échec (c’est De Gaulle qui a signé à Evian). Certains ont du mal à se réinsérer, d’autres vivent de cruelles dépressions. Il n’y a aucun cadre pour faire un bilan collectif de cette période, laissée dans le silence. Pour autant ce qui sauve ces gens, c’est sans doute leur jeunesse et une époque où l’on pouvait rebondir tout de même (ceci l’auteure l’oublie), le fait que de nouvelles causes vont fleurir (dont le Vietnam), et faire oublier Alger. Et puis ils y ont aussi beaucoup appris.

Ce qui les sauve aussi, c’est qu’ils peuvent se dire qu’ils n’ont pas eu tout à fait tort, que la décolonisation était nécessaire, qu’ils ont pu former des algériens sur des domaines essentiels.  C’est peut-être, à mon avis, ce qui explique que beaucoup d’entre eux sombreront aussi dans certaines illusions dont l’expérience algérienne aurait du les vacciner : le maoïsme, le soutien sans nuance au Vietnam. Les croyances sont tenaces, le manichéisme aussi, le romantisme politique encore plus. Beaucoup d’entre eux seront au cœur des tumultes politiques de l’avant mai 68, du mois mythique, et des suites.  Si on regarde leur biographie, il est intéressant (je trouve, c’est mon constat) de voir que certains ont du clairement changer d’optique pour relancer leur vie, leur désir. Roudinesco passe de la littérature à la psychanalyse (ce qui suppose d’en faire une), Favret Saada se tourne vers un univers totalement différent, le bocage normand, certains se convertissent au bouddhisme.

Quant à l’Algérie, malheureusement, on peut encore dire aujourd’hui qu’elle n’est pas sortie des errances de ces premières années. L’espoir aura été fugace. Les funestes chemins engagés par l’armée et Boumediene ont produit, en retour, la contagion islamiste, favorisée par un nationalisme borné, violent, refusant d’envisager l’émancipation féminine, ne parvenant pas à concilier une double vocation culturelle pour l’arabe et la francophonie, mais instrumentalisant ce débat en le clivant pour manipuler les populations. Le lien avec la France, ne sera jamais rompu, mais pas forcément pour le meilleur. Et cela, dès l’époque des pieds rouges, c’était perceptible, quand Ben Bella acceptait la poursuite des essais atomiques dans le Sahara algérien, et que la police politique s’inspirait, dans une sorte de contrainte de répétition freudienne, des méthodes ignobles que ses propres membres avaient subies.

Triste histoire.

Celle d’une décolonisation pleine d’espoirs si vite retombés.  Celle aussi d’un « socialisme », qui couvrit plus de la moitié de la planète, mais qui ne parvint pas à donner, au XXème siècle, naissance à une société d’égalité et de liberté conciliées. Rien ne dit, pour autant, que ces échecs rendent l’idée impossible à jamais.

0

La Conversion Fantasmée Au Roman – Roland Barthes – La Préparation Du Roman – Cours Au Collège De France

41ttuz6gy1l._sx195_Les cours de Roland Barthes au collège de France, de 1978 à 1980, ont été édités, sous le titre de « La préparation du roman ». Les lire, même si c’est une aventure un peu prenante (554 pages) est un très agréable moyen de faire connaissance avec le génie touchant de cet homme d’une grande sincérité. On l’y retrouve tout entier, plus accessible sans doute que dans ses essais (j’en ai lus quelques uns, ainsi que sa biographie), grâce à l’oralité, ici clarifiante, et à l’aération du propos.

Comme Professeur, Barthes était d’une honnêteté inouïe, et assumait; en dialogue constant mais discret avec la psychanalyse, en quoi ses fantasmes, ses drames intimes, ses doutes, influaient sur son enseignement, en déclenchaient même les problématiques. Barthes était inclassable, et ne se présentait jamais sous le manteau de « la science ». Ses cours, foisonnants, plein de digressions succulentes sur des myriades d’écrivains, de théories, d’anecdotes de vie (le cours permet de jouir d’une certaine souplesse de la structure, surtout au collège de France où on ne bachote pas à la fin), manifestaient aussi sa pensée en plein processus d’élaboration, et souvent, débouchaient finalement sur un livre. Pas ici. Il est fascinant de voir cette pensée dans son mécanisme même de progression.

En l’occurrence, Barthes va publier son livre sur la photographie, « La chambre claire« , mais s’interroge, après la mort de sa mère, sur la possibilité d’une vie nouvelle (« la vita nova » de Dante), qui reposerait sur le projet d’écriture d’un roman.

« Le roman, c’est une œuvre générale aux contours imprécis, mais qui précisément résout la contradiction entre la connaissance du monde et l’écriture, entre les savoirs et l’écriture« .

Etudier « la préparation du roman« , c’est ainsi se mettre dans la peau de celui qui se prépare, tel un cuisinier, à la réalisation du roman. Et c’est ce qui définit le contenu de son cours, dont la conclusion aurait pu être, justement, un roman. Mais ce ne le sera pas, Barthes ne franchira jamais ce pas. On comprend aisément qu’un homme qui a tant consacré à penser le romanesque hésite, comme Prométhée, face à l’Olympe. Pour sa part, il attribue ce renoncement à son incapacité au « Mensonge luxuriant » du roman, qu’il doit à sa culture calviniste.

Donc le cours part de ce fantasme personnel du roman, de cette « conversion »  possible dans l’écriture. Est-il possible encore d' »écrire un roman ? Barthes ne veut pas se laisser « impressionner » par cette question.  Il ne tombera pas non plus dans une énième réflexion sur ce qu’est le roman, son essence, mais tiendra le long fil de la pure interrogation sur comment se prépare le roman.

Barthes ressent intensément le présent. Il n’envisage ainsi, même si Proust l’accompagnera étroitement tout au long du cours, que d’écrire un roman à partir de son présent.  Un premier problème que ressent Barthes c’est celui de passer de son écriture habituelle par fragments (qui assume selon lui, et les psychanalystes, une certaine castration), au « nappé du roman ».  Barthes a déjà une pratique de l’écriture du présent, c’est la Notation.

Lire et étudier les haïkus, comme moyen de passer de la notation à l’écriture narrative

Comment passer de la notation au roman ? Un moyen de le penser est de se pencher profondément sur le haïku japonais, qui le fascine, et va occuper une partie importante du cours. Le haïku est une recherche de la limite de la puissance du langage dans sa ténuité et sa camisole formelle très stricte. Il donne la sensation du sujet, et non de l’auteur.  Il fuit la généralité, et « va vers une individuation intense« . Il produit un Instant vécu. Le haïku est l’individu comme séries de nuances, et la nuance c’est la vie (c’est pourquoi pour Barthes l’absence de nuances dans le discours journalistique moderne est mortifère). Le domaine du haïku c’est donc le moment particulier (un cousin occidental en serait le Kairos) que l’on saisit. Un art de la contingence, de la rencontre, du geste. Ce qui vient au secours de l’impression de réalité pour les hommes. Le haïku, dépourvu de toute idéologie, est un « assentiment » pudique « à ce qui est ». Le chemin de la réalité, et non de la vérité. Barthes rapproche cette forme japonaise à son autre passion pour la photographie, témoignage de ce qui a est puis de ce qui a été. Le haïku contient, dans sa densité explorée par Barthes, toute une narration qui pourrait se déployerC’est ainsi le vecteur qui permettrait la conversion, de la notation à l’écriture longue du roman, car la matière du roman que fantasme Barthes, ce sont ses « petits scoops intérieurs« , des moments d’intensité, soudain, un sentiment d’éternité de l’instant.

« Beaucoup, beaucoup noter, tout le temps noter, en divisant beaucoup, finalement téléologiquement, c’est le roman qui est au bout« .

Le rôle de l’écrivain est d’être parmi les hommes et de capter des moments. Des « épiphanies » selon Joyce.  « Nous savons tous que quand nous lisons un livre, il y a des moments où ça se noue et où il y a brusquement une sensation d’exception. La conjonction d’une émotion qui submerge (…) et d’une évidence, en quelque sorte, de la représentation« .

Une affaire de désir

Mais il y a le désir d’écrire, le désir d’écrire est toujours lié à celui d’avoir lu. Passer de la lecture à l’écriture suppose un « différentiel d’intensités ».  Ecrire c’est vouloir réécrire parce que ce que j’ai lu ne suffisait pas (on en arrive à la nature même du désir). Ce désir d’écrire est un désir angoissé, ici Barthes convoque souvent Flaubert et Kafka, Proust encore, qui écrit peut-être la Recherche avec l’angoisse que la littérature va peut-être mourir.

Pour Barthes, il l’a dit ailleurs, écrire est un verbe intransitif. On écrit quelque chose, toujours, mais écrire est écrire pour s’affecter soi-même. Ecrire est une énonciation. « Je suis un homme-plume » a dit Flaubert.  Mais écrire a beau être un verbe intransitif, on a jamais fini d’écrire. Certes il y a « le sabordage » rimbaldien, son désir violent se déplaçant de l’écriture au voyage. Le Moi Idéal de l’écrivain le pousse toujours plus loin. D’abord l’écrivain demande qu’on l’aime parce qu’il vaut plus qu’il n’y paraît, puis quand cela est obtenu, son désir le pousse à demander qu’on l »aime parce qu’il vaut plus que ce qu’il a écrit, et le livre est à venir, toujours.

Les trois épreuves

Cet écrivain doit franchir trois épreuves : l’objet de l’écriture. La vie avec l’écriture, et une épreuve morale qui est celle du jugement sur ce qu’il écrit.

Pour ce qui concerne la première épreuve, Barthes considère que la philosophie de l’écrivain est une sorte d’alibi, comme nous l’avons dit. Ecrire, c’est s’affecter soi-même d’abord. Il y a « concomitance » entre cette affectation et le « fond » de l’écriture. Reprenant Nietzsche qui l’accompagne souvent, Barthes place le contenu du côté des prêtres, tandis que les artistes sont dans le « faire ». On fantasme donc avant tout une forme-livre (j’ai publié un livre, et j’ai vécu exactement cela). Flaubert dit très directement son fantasme avec son désir affirmé d’écrire un livre « sur rien ». Le fantasme peut hésiter. Entre le Livre Origine (référencé à la Bible), le  livre Guide (la Divine Comédie), Le Livre Clef (Don Quichotte pour les espagnols)., l’Anti Livre (Lautréamont), le Livre Somme où l’on met tout de sa vie et qui constitue un moyen d’aller à la recherche éperdue de savoirs, comme matériau du roman. Ou encore le Livre pur., émondé Mallarmé a fantasmé un livre total hors le livre, sous forme de narrations à la rencontre des gens.  Ne pas choisir, ce serait la forme de l’Album.

La deuxième épreuve c’est celle de la patience. Le romancier doit s’astreindre à une vie méthodique, le monde étant « hostile à la littérature« , le meilleur exemple étant ce qu’exprime très explicitement Kafka dans son Journal. Pour ce dernier, même l’amour était incompatible avec l’œuvre. Barthes lui reprend cette jolie expression d’une solution consistant à « seconder le monde », à faire passer le monde dans son œuvre. Barthes explore tous les obstacles, parfois très prosaïques, qui font que la création doit être « arrachée » à la vie sociale, et les solutions qui ont été adoptées par les écrivains, les lois qu’ils s’inventent. Jusqu’à la maladie qui cloue au lit où l’on peut écrire. Ecrire implique un égoïsme.

Il réserve aussi un pan de sa réflexion à ce moment « où ca prend« , où par exemple Proust passe de l’essai à la prolifération, jusqu’à la proximité de la mort, de la Recherche. Ce moment peut être lié à la survenue de crises particulières, ou à une découverte, notamment celle du bon « Je ». Proust a déclenché la Recherche quand il a mis le doigt sur le bon « Je » (un mélange de Marcel et de l’auteur). Il y a bien sûr la programmation qui se clarifie. Par épisodes, ou alors comme un rectangle qu’il s’agirait de remplir, comme un peintre (vision de Paul Valéry). Barthes file la métaphore culinaire de la préparation. Quand la mayonnaise a « pris », donc, on peut aussi avancer en ajoutant indéfiniment les ingrédients, et en grossissant la mayonnaise.

Mais les obstacles pullulent. La transformation du Moi, pendant la rédaction de l’œuvre au long cours. Les pannes, aussi.

La troisième épreuve est celle de la séparation d’avec l’œuvre écrite. Ecrire au contemporain c’est savoir qu’on n’écrit plus dans un monde où la littérature est une force active. La classe dominante ne défend plus la lecture.  » Nous sommes donc tous qui aimons la littérature des exilés sociaux« . L’Ecrit est « doublé par le writing », ce que Mallarmé appelait déjà « l’universel reportage« . Barthes a donné ce cours en 1980 et la tendance s’est confirmée. On parle même de logiciels d’écriture à substituer aux journalistes.

En définitive, Barthes n’écrira pas de roman, mais il se fera une certaine idée du roman qu’il aurait mis en chantier. Il fantasme la simplicité, « une esthétique du lisible », ce qui suppose une armature. Elle ne se situerait pas dans cette littérature du méta discours (le langage qui parle du langage), celle de Maurice Blanchot, qui considère qu’il n’y a aujourd’hui littérature que dans le constat explicite de la fin de la littérature. Ainsi celui qui au début de sa « carrière » décrivit, en parlant d’Albert Camus, « le degré zéro de l’écriture« , avec admiration, aimerait lui-même, à la fin de sa vie, écrire au premier degré. Ce roman aurait assumé sa filiation, et Barthes l’aurait voulu désirable par sa langue.

Finalement ces cours nous permettent de pénétrer le mystère du désir de l’écriture, qui ne concerne pas tous les lecteurs, mais un certain nombre.  Voici pour finir deux citations brillantes, parmi cent autres possibles, qui illustrent cette recherche constante de Barthes.

 » L’Ecriture, c’est précisément ce qui stoppe l’hémorragie épuisante de l’imaginaire, hémorragie qui est à même la parole »

« Voila la chance, l’aléa, le miracle de l’écriture ; que ce qui a perdu de la valeur quand on le parlait, gagne une autre valeur quand on l’écrit, mais ce n’est pas sûr« .

 

0

Oui oui oui c’est elle la sorcière – « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », Mona Chollet

Sorciere-2

En ouvrant l’essai de Mona Chollet, sur « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », j’ai craint de trouver un succédané du Maître livre de Silvia Federici sur l’élimination de la pseudo sorcellerie à l’âge classique, comme pièce maîtresse du déploiement de la rationalité capitaliste naissante. Et bien non, ‘Caliban et la sorcière » de Federici, que je ne saurais trop recommander, est une source importante, d’une grande hauteur intellectuelle, de la journaliste du monde diplomatique, mais Mona Chollet nous convie au présent, à constater les traces de cette époque furieuse, encore présentes dans les représentations et la culture. Elle appelle, au contraire, à oser retourner le stigmate, et à joyeusement assumer les attributs des sorcières. C’est donc une lecture complémentaire, et non un reader’s digest.

Le massacre des dites sorcières; dont l’ampleur fut énorme mais difficile à chiffrer, visa les femmes seules, célibataires, ou ayant dépassé âge de procréer (les cheveux blancs). Les femmes qui ne prenaient pas place dans le nouveau dispositif familial réclamant femme au foyer et homme à la manufacture, sous statut salarial.  Tout se tient dans cette phase d’accumulation primitive du capital. On nous dit que la richesse privée est le fruit du mérite. Historiquement elle est surtout le produit de l’esclavage, de la violence contre les paysans et leurs communs, de l’urbanisation forcée, et de tout ce qui résistait d’une manière ou d’une autre à l’ordre rationnel nouveau, dont la pensée machinique de Descartes est un fleuron. Les femmes furent alors disciplinées avec une violence inouïe, par le pouvoir politique, plus que par l’Eglise. Nous avons tendance, dans une vision progressiste, à voir l’âge classique comme une étape supérieure, humainement, à l’obscurantisme médiéval. La chasse aux sorcières, comme le commerce triangulaire, doivent nous conduire à une vision moins développementaliste, sans nul doute.

Aujourd’hui la pression sociale à l’égard des femmes indépendantes, seules, de celles qui ne veulent pas procréer (les « femmes à chats », tiens donc, quel retour du refoulé), les violences gynécologiques dont on commence à parler, les moqueries à l’encontre des « cougars », ou encore le jeunisme violent qui est imposé à la gent féminine, déclenchant des crises d’angoisse au premier cheveu blanc et  poussant à la chirurgie esthétique à trente cinq ans, est le lointain écho de ces tragédies.

PUBLICITÉ
On a beaucoup reparlé récemment de l’affaire Grégory. Mona Chollet ne la mentionne pas, mais les huit ans d’inculpation de la mère de l’enfant ont correspondu à un véritable procès en sorcellerie, explicite. Notamment de la part du juge Lambert, qui parlait du démon… (paix à son âme).

C’est pourquoi on a vu réapparaître la figure de la sorcière dans le mouvement féministe (en réalité cette figure resurgit depuis quelques décennies), pour se réapproprier cette figure d’insoumission, symbole d’un lien brisé de l’humanité avec la nature, par la technologie. La figure de la sorcière manifeste les noces du féminisme avec la contestation écologique. C’est la logique prométhéenne ultra rationnelle d’un Francis Bacon, dompteur de nature et grand amateur de chasse aux sorcières en même temps, qui est aujourd’hui critiquée, pour ses dégâts immenses. (Au passage, tenez, je crois me souvenir que l’on a prétendu que Bacon et Shakespeare ne faisaient qu’un. Le second, lui, aimait les sorcières).

Pour certaines, et Mme Chollet nous en donne des exemples, la référence à la sorcière va plus loin, jusqu’à des dimensions néo spirituelles, païennes; magiques, néo symbolistes, ou simplement esthétisantes et gloomy. Pourquoi pas, tant que tout cela ne tombe pas dans la dérive sectaire ? En tout cas les confrontations entre sorcières et évangélistes dans les rues américaines doivent valoir le détour.

Mona Chollet est une militante. Elle est sincère, et témoigne d’un esprit libertaire salubre, elle n’est jamais dans la normalisation à son tour, et témoigne fréquemment de positions équilibrées. Mais c’est  néanmoins une militante, et non une chercheuse en sciences sociales. Alors parfois elle verse dans la démonstration univoque, malgré son honnêteté, et une certaine auto dérision, même (sur sa maladresse ou son émotivité), s’emporte dans ses démonstrations, et oublie la colonne débit…

Il me semble qu’elle oublie quelquefois que les discours ont évolué, rééquilibré quelque peu le sort fait aux femmes et aux hommes dans les jugements, même si le patriarcat n’est pas tombé de son socle plusieurs fois millénaire. Elle mésestime par exemple la polysémie d’un mot maudit par les féministes comme « mademoiselle », qui se veut parfois simplement aimable, et non pas paternaliste. Elle sous estime parfois l’immense parcours de libération accompli, ce qui est une tendance militante difficilement contenue. Dramatiser attise et justifie la révolte pour aller plus loin. Le militantisme et la pensée froide ne font pas toujours bon ménage. Mona Chollet a aussi cette fâcheuse tendance à partager le monde entre « nous » les féministes et « eux » les machos ou complices, donnant raison à Carl Schmidt le cynique pour lequel la politique consiste à distinguer les amis des ennemis. Qui ne partage pas son analyse est sous influence patriarcale et porte l’héritage des allumeurs de bûchers. Tu exagères, ma Sœur.

Mais elle ne se cache pas. Finalement, il vaut mieux une militante qui avance drapeau levé qu’un chercheur sinueux qui masque sa subjectivité derrière le paravent d’une science dont il oublie les rigueurs.

Là où je ne la suis pas, c’est quand elle justifie son refus de procréer par des motifs philosophiques, incluant la préoccupation écologique. Des bouches en moins à nourrir. Ce malthusianisme, qu’on retrouve chez les vegans, ne me plaît pas du tout.  Autant organiser un Massada géant de l’humanité et nous laisserons ainsi tranquille la planète.

Plus largement, je ne suis pas trop dupe sur certaines fonctions de l’idéologie. Nous avons tous nos tourments. Ils nous tenaillent. Pour s’en soulager, nous pouvons avoir la tentation de les projeter sur le monde entier. Une tendance qui me paraît terrible chez Kant, avec son universalisation morale. J’ai connu par exemple une féministe qui était plutôt troisième sexe, et avait du souffrir du regard porté sur son identité. Elle avait ainsi transformé la question de l’imposition de genre en croisade, comme si cette question était centrale pour toute l’humanité et qu’il lui fallait incessamment se convaincre du bien fondé de sa propre identité en répétant des généralités idéologiques sur le sujet. Alors que pour beaucoup de gens, ce n’est pas vraiment un souci personnel.  Devenir qui nous sommes ne nécessite pas forcément de hurler dans les ravins du monde entier pour entendre l’écho.  Faire de ses démons intimes une question idéologique universelle ardente, c’est aussi pouvoir éviter un peu de s’adresser à eux en face. C’est compréhensible. Entraîner toute la société à nos basques permet de nous sentir moins seuls avec nos tourments.

Ainsi, ne pas vouloir enfanter est un droit et n’a rien d’immoral, l’idée d’un devoir d’enfanter est absurde, et je suis bien d’accord : la pression pesant sur les femmes à ce sujet, est insupportable. Cependant il est permis aussi de penser qu’un tel choix peut renvoyer à d’autres enjeux personnels, et que l’idéologie peut en constituer le masque, ou la résistance, l’écran. Enfanter, c’est se prolonger, c’est une immense responsabilité qui renvoie à des angoisses et à sa propre enfance. C’est aussi un rapport à son corps qui est engagé. Chacun vit sa vie et la consacre à ses passions propres, mais j’ai du mal à ne pas penser que le divan accueillerait bien des aveux que les proclamations idéologiques voilent de pudeur.

Mona Chollet est un drôle de personnage. Manifestement d’une force de travail terrible, très rigoureuse, passionnée. Son évocation de la littérature qui évoque les exemples de chasse aux sorcières moderne, ou au contraire les modèles d’émancipation possibles, est passionnante et menée tous azimuts. En même temps elle n’hésite pas à l’introspection, au beau milieu de ces références.

Elle peut frôler le dogmatisme ou aller trop vite parfois, mais aussi avouer ses hésitations. Comme sur la question d’un lien essentiel entre les femmes et la nature, qui aurait été perdu avec la répression des « sorcières ». Si cette répression des avorteuses (il fallait repeupler l’Europe décimée par la peste, puis les guerres de religion), des femmes utilisant les savoirs ancestraux de guérison, fut désastreuse, et plaça les femmes pour longtemps à un rang subalterne dans l’ordre sanitaire, ce qui est encore largement le cas (même si nous avons beaucoup de femmes médecins),  Mona Chollet ne veut pas tomber dans l’essentialisme et placer les femmes du côté de la nature, alors que les hommes seraient du côté de la culture. Elle ne se laisse donc pas séduire facilement par l’image enthousiasmante de la femme indomptée qui court avec les loups pendant que l’homme lit des livres. Elle s’interroge, malgré la force de ses convictions féministes. Elle est infiniment sympathique, même si parfois j’ai eu envie de lui dire, « tu charries Monna, la vie des hommes n’est pas non plus ce chemin garni de fleurs« .

0

Le cocktail noir et blanc au vitriol de Mirbeau et Buñuel (« Journal d’une femme de chambre »)

moreauConnaissez-vous Octave Mirbeau ?

Je commence à peine à m’intéresser à lui, j’ai un peu honte, je n’aurais pas du le rater, au vu de mes lubies, qui m’ont conduit à explorer une bonne part de son environnement, en éludant cet homme, tout bonnement. On me l’a conseillé et je découvre un personnage de grande envergure. Cet intellectuel à l’aura considérable mais difficile à obtenir (il a mangé de la vache enragée, a écrit comme « nègre » longtemps, a du accepter d’écrire pour des journaux qu’il détestait), était un anarchiste sans complexe, neurasthénique et lucide; effaré par la capacité de cruauté de ses congénères. Il semblait très attachant, visionnaire, un visage devenu marquant de la troisième république d’avant guerre. Un courageux dreyfusard, un protecteur des artistes d’avant garde, comme Gauguin, Van Gogh, Camille Claudel. Un importateur en France de Dostoïevski ou Ibsen, rien que ça.

 

Je viens de revoir « le journal d’une femme de chambre » de Luis Buñuel, qui restitue au cinéma sa colère et son pessimisme dans le contexte des années 1930, même si le film est des années soixante.

 

Ce que soulignent à l’encre de feu et à la caméra acide les sieurs Mirbeau et Buñuel, sur la démocratie libérale et sur la société de classes, n’a pas pris une ride. Même si les « bonnes » ne sont plus de circonstance, les bourgeois les ayant remplacées par un mélange d’électroménager, de numérique et de recours à des « services », ce qui du moins réduit leur emprise directe sur la vie privée des précaires (mais les lois biopolitiques actuelles se chargent de moraliser les classes dangereuses et malsaines à la place du Maître de maison aux mains lestes).

 

En ces semaines où la colère sociale, directe, sans filtre, celle que Moreau et Buñuel ressentaient en leurs cœurs, reprend le dessus sur les longs délires identitaires qui nous ont occupés ces dernières années, « le journal d’une femme de chambre » prend une teinte particulière.

 

Jeanne Moreau, jeune, mais déjà expressive d’intelligence et de grande subtilité, y éclate de tout son don, d’abord physique, accrocheur, pour le cinéma. Elle est décidément née pour cet art. Elle magnétise la caméra, dispose d’une capacité de modulation du visage et de la voix hors du commun. Modulation au service d’une certaine ambivalence du personnage, qui bien que calme, se contrôlant, contient en elle une vraie rage froide, et hésite entre des choix aux antipodes, comme à la limite du dédoublement psychotique.

 

Le noir et blanc épouse son visage parfaitement, magnifiant sa beauté, qui dans le film, parvient à la protéger tout en l’exposant aux envies, sans échappée possible. Quand elle entre chez cette famille de bourgeois, la domestique parisienne semble déjà dense d’une expérience qui lui servira beaucoup. Ce n’est pas une oie blanche. Et ces qualités qu’elle a du manifester, de ruse, d’esquive, d’usage de la menace défensive persuasive parfois, risquent de la tirer à tout moment dans l’abime. Elle est, intérieurement, libre. Mais elle ne peut, dans cette société, vivre librement. Comme femme du peuple, elle doit subir la domination économique et le patriarcat.

 

Elle ne peut que fixer le prix de sa soumission en large partie inévitable, et choisir ce qu’elle peut sauver, peut-être une part de justice, et échapper un peu à la domination, sur un versant. Ce sont sans doute les dilemmes moraux qu’Octave Mirbeau a du vivre aussi, en écrivant pour les autres durant des années.

 

On pense à un aphorisme de Nietzsche affirmant qu’à force de regarder dans cet abîme on finit par devenir soi-même le monstre.

 

C’est sur cette ligne de crête entre soif de justice et réalisme de survie que marche la « bonniche » menue. Les luttes de la ville l’ont aguerrie à la dialectique du Maître et de l’Esclave, dont elle connaît les subtilités, et c’est une parisienne à la campagne, elle ne se laissera pas dominer par le système lourdaud du village, c’est certain. Elle ne sera pas libre, mais le fera payer cher.

 

Un héritier de Mirbeau sera indéniablement Jean Genet, et ses « bonnes » et Chabrol celui de Buñuel avec « La cérémonie » (Chabrol reprendra le flambeau de l’espagnol dans un cinéma de pilon contre l’hypocrisie bourgeoise, et un film comme « la fleur du secret« , dans la bourgeoisie bordelaise, aurait pu être signé Buñuel). Mais on pense aussi à la fascination des amis de jeunesse de Buñuel, les Breton et compagnie, pour les meurtrières, comme Violette Nozière. 

 

Buñuel, suivant Mirbeau, dynamite d’abord la bourgeoisie, décrite dans son intimité cupide, froide, et surtout hypocrite à tous égards, si dissimulatrice qu’elle transforme nécessairement le désir en vice réïficateur (comme le vieux grand-père, réduit à jouer au fétichisme lunatique avec la domestique, les plus jeunes feignant de ne rien voir). Cette bourgeoisie se condamne elle-même, par les mariages d’argent, par sa dépendance au pouvoir sur autrui, à la frustration, que le clergé lui rappelle nécessaire (Jean-Claude Carrière, en jeune curé, est extraordinaire). On peut évidemment se lâcher, mais en silence. Le principal problème n’est pas d’engrosser les domestiques, mais que cela se sache, et que l’avortement soit coûteux.

 

Ici qu’est ce qui a changé ? Si peu, si on se rappelle une certaine affaire américano lilloise, qui a défrayé la chronique et s’est soldée par un arrangement financier. D’ailleurs dans le film, un sale type, le voisin antisémite de la famille bourgeoise, propose carrément à la femme de chambre d’accuser de viol le maître de maison, qui n’a pas violé mais a essayé de tripoter, pour en tirer bénéfice. On se croirait dans les plus sordides des affaires citées par me too à Hollywood où l’abjection de l’accusé peut parfaitement s’articuler avec le goût de la célébrité et des bénéfices de certaines délatrices aux larmes ensuite remises en question. Le pessimisme misanthrope paradoxal, généralisé, du libertaire Mirbeau peut s’appliquer à notre époque.

 

Cette peinture d’une société d’Augias offre à Michel Piccoli un rôle succulent de bourgeois faible et immonde, qui deviendra inhabituel plus tard chez lui. Mais le regard n’épargne personne. Le petit peuple domestique est lâche, n’ose s’affronter à la main qui le nourrit en s’unissant, et s’en remet aux rumeurs, à la jalousie, et à la recherche de boucs émissaires pour transformer sa frustration en « valeurs ». De ce côté là, rien n’a tellement changé non plus doit-on malheureusement constater. La leçon de la seconde guerre mondiale a fini par s’évaporer.

 

La solution, dans cet environnement malsain, pire à la campagne, ou chacun se tient, s’espionne, sous la garantie morale du curé, est d’être plus malin que les hyènes. C’est ce que sait la femme de chambre, qui, figure anarchiste individualiste, canaille, fouilleuse, sait jouer de la fausse acceptation (ce que les sociologues appellent « le texte public«  des dominés), tout en cherchant la justice par des voies clandestines. Mais elle aussi doit bien plier, et accepter les compromissions, devant la force de l’immondice.

 

Quant à la peinture de la condition des femmes de la maisonnée, systématiquement violées ou agressées par les mâles, dans l’indifférence absolue, y compris de la maîtresse de maison qui s’intéressent beaucoup plus à la pérennité des lampes, elle nous permet tout de même de mesurer l’immense parcours qui a été effectué depuis Mirbeau, même si tout est loin d’être rose. C’est en tout cas un front qui a avancé.

 

Comme dans « la règle du jeu « de Renoir, qui a bien des parentés philosophiques avec ce film, même s’il n’a pas du tout le même ton ni le même style (de manière étonnante Buñuel, le surréaliste, est très classique, sage, attentif à refléter la froideur et la stagnation, alors que la folie et l’audace formelle sont du côté du film de Renoir), les dominés sont, comme le dit Pierre Bourdieu, des agents on ne peut plus actifs de la domination, à travers nombre de mécanismes, dont le « cafardage ». Les oncle Tom n’ont pas été qu’américains, ils ont été petits blancs, et européens. Et le sont toujours. Pour sortir de la domination, il ne suffit pas de la pointer du doigt, on doit encore croire à la liberté et à ses périls. En en choisir le risque. C’est bien pour cela que Mirbeau et ses compagnons disaient que changer de gouvernement ne résolvait pas grand chose, finalement. Et l’Histoire leur a t-elle donné tort ?