Machiavel Pop, ce que Game Of Thrones donne à penser – 1/18 (essai publié en série d’articles)

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Machiavel Pop – 1

(ce que Game Of Thrones
donne à penser) – (Il s’agit du premier article d’une série constituant un essai « pop philosophique » sur la série HBO Games Of Thrones

 » Le caractère fondamental du Prince est de ne pas être un exposé systématique mais un livre « vivant » dans lequel l’idéologie politique et la science politique se fondent dans la forme dramatique du « mythe ». Entre l’utopie et le traité scolastique, formes sous lesquelles se présentait la science politique jusqu’à Machiavel, celui-ci a donné à sa conception la forme imaginative et artistique, grâce à laquelle l’élément doctrinal et rationnel se trouve personnifié par un condottiere qui représente de façon plastique et « anthropomorphique » le symbole de la volonté collective. Le procès de formation d’une volonté politique déterminée, pour une fin politique déterminée, se retrouve représenté non pas au moyen de pédantes discussions et de pédantes classifications de principes et de critères d’une méthode d’action, mais par les qualités, les traits caractéristiques, les devoirs, les nécessités d’une personne concrète, ce qui permet de mettre en œuvre l’imagination artistique de celui qu’on veut convaincre et ce qui donne une forme plus concrète aux passions politiques ».

Antonio Gramsci, Cahiers de prison

Je me souviens de la première fois que j’ai aperçu le générique de Game Of Thrones sur une chaîne payante. Je n’ai pas donné suite, ce n’était pas pour moi pensais-je. Encore une série d’Heroic Fantasy sans saveur, avec un titre qui en appelle aux passionnés de jeux vidéo et autres geeks collectionnant les cartes de jeux de rôle d’occasion.

Puis j’y suis allé poussé par le bouche à oreille et j’ai été embarqué.

La main mise du capitalisme sur l’art est si forte et indiscutable qu’il y a deux manières d’y échapper pour ceux qui veulent créer, à savoir concrétiser sous forme d’une œuvre une démarche personnelle et pas seulement mettre en forme le produit d’une exploration du marché :

– d’une part les circuits alternatifs, où il est si difficile de sortir de la marginalité ou de l’entre soi,

– d’autre part la subversion habile du système de la valeur d’échange appliqué à la production culturelle, ce que nombre de créateurs américains ont l’habitude de pratiquer depuis très longtemps, la distinction entre création et commerce n’ayant jamais prévalu dans leur culture.

Si l’on veut adapter une œuvre foisonnante comme Game Of Thrones et présenter un produit/une œuvre au long cours capable de s’élever au niveau des standards visuels auxquels nous sommes habitués et en deçà desquels le public ne saurait suivre, on doit opter pour la subversion de l’intérieur. Comme les créateurs hollywoodiens d’autrefois qui se jouaient de la censure et mettaient ainsi à l’épreuve leur génie créatif. La censure n’est plus celle de l’ordre moral (GOT nous le rappelle bien, à travers l’omniprésence du sexe), mais celle du box office. La liberté c’est celle de récolter de l’argent, essentiellement.

C’est la compréhension brillante de ces mutations de l’économie culturelle et de la dite « demande » qui se joue dans les productions HBO, avec un immense succès. Bien entendu, cela est possible parce qu’il existe, dans nos sociétés hautement éduquées, un public exigeant, qui a besoin de se distraire lui aussi, et a grandi dans l’entertainement. Aussi HBO n’échappe pas à la logique du marché et du marketing plus précisément. La logique est celle du compromis. « Nous créateurs, jouons le jeu du marché, présentons un produit d’appel conforme aux aspirations détectées et testées du très grand public, et grâce à cela nous pouvons développer sur des dizaines d’épisodes une immense fresque consacrée à la réflexion sur le politique ». Les producteurs acceptent le deal, puisqu’il est gagnant, et mieux encore il crée une percée dans le marché, et offre de nouvelles perspectives d’élargissement des publics.

Le secret de la réussite de GOT est l’unification des publics, la fameuse offre fédérative, sauf que l’on ne fédère pas par le nivellement par le bas, mais par une synthèse habile des aspirations des publics. Cette synthèse est possible car les couches éduquées elles-mêmes ont grandi dans la société du divertissement et en aiment les codes. Mais aussi parce que les fractions moins éduquées ont un usage de l’entertainement tellement intense qu’ils aspirent à mieux, deviennent exigeants eux aussi.

GOT est aux antipodes de l’art contemporain dans son versant le plus contestable. C’est son contre pied. Alors que l’art contemporain est le produit, le symptôme d’une société en dispersion, fracturée par des sécessions aussi bien spatiales que matérielles politiques et mentales, où l’universalité culturelle n’est plus envisagée, où l’entre soi devient la norme, l’accès étant filtré, chacun vivant sa propre vie auto référencée, les séries HBO qui tirent leur puissance du public des « multitudes du capitalisme cognitif » (pour parler comme Toni Negri et Michael Hardt) réalisent la prouesse du rassemblement devant l’écran.

Dans une société où l’exploitation prend la forme de l’exclusion, alors la sécession, jusqu’à ses limites les plus démentes, est une tentation puissante. Elle se transpose, logiquement, dans le domaine des superstructures culturelles. Comment s’étonner alors du désintérêt pour le bien public, alors que l’idée même d’un monde commun est devenue plus que floue ? Les grands diffuseurs de produits culturels ont saisi depuis plusieurs années ce que signifiait la dispersion, et l’encouragent sous le flambeau de la liberté formelle de choix, de la liberté de consommer à l’heure que l’on souhaite, de sélectionner son propre spectacle. Ce faisant, ils accélèrent la dispersion, l’émiettement du corps social, qu’ils attaquent par la tête. La démocratie culturelle est démocratie formelle, au sein même d’un dispositif démocratique qui a de plus en plus de mal à nous illusionner, et parfois ne le tente même plus.

Bien entendu, regarder GOT, Les Sopranos ou The Wire ne signifie pas que les téléspectateurs acquièrent spontanément, au regard des épisodes, un type de regard sociologique ou philosophique. Ils ne se ruent pas forcément sur les écrits de Marx après avoir frémi aux exploits de Daeyneris du Typhon ni sur la pensée urbaine de Mike Davis après avoir tremblé devant les embardées d’Omar dans The Wire. Mais ils entendent en tout cas ce qu’il y a à entendre, en parlent sur les réseaux sociaux, leurs blogs et autour des tables basses d’apéritif, et nous ne savons pas ce que cela réveille en eux ou suscite.

C’est pourquoi une démarche Pop Philosophique est nécessaire et stimulante. Car elle est une de ces passerelles possibles qui peuvent refonder une culture potentiellement universelle ou en tout cas lutter contre les tendances centrifuges qui dissolvent la culture contemporaine et en nourrissent la crise. Elle peut en tout cas offrir des exemples, des raisons d’y croire, à tous ceux qui espèrent subvertir d’une manière ou d’une autre un système qui parait absolument verrouillé.

C’est certain : un monde commun a besoin d’une culture commune.

La démarche intellectuelle Pop, qui vise à considérer la culture mainstream comme un objet de réflexion hautement stratégique, prend au sérieux ce que disait Marcel Duchamp (paradoxalement le fondateur de cet art contemporain qui désormais ne se soucie plus de ceux qui n’ont pas le mode d’emploi) : c’est le regard qui compte, pas l’objet.

Le site web de la semaine de la Pop philosophie se proclame lui-même comme le produit de :

« l’art de tirer de la rencontre avec les objets les plus triviaux les conséquences les plus élevées ».

Sauf qu’ici avec GOT nous avons un objet particulier, bien loin de la trivialité. Un objet superficiellement banal, volontairement subverti. Un objet qui montre des personnages pétris dans des structures sociales et qui brise à chaque épisode les mythes idéalistes et libéraux. GOT contrevient à la fois à l’idée sommaire du bien et du mal, dont on sait la fonction disciplinaire, et à celle du personnage qui réalise une destinée d’origine transcendantale (la providence libérale analysée par Max Weber dans « l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme »). GOT vient aussi contester la notion de libre arbitre abstrait, dont on sait la fonction politique (tu récoltes ce que tu as semé, citoyen) .

GOT est un objet offrant mille fois plus qu’il n’en promet, alors que bien souvent la logique du marketing est de nous en donner beaucoup moins que prétendu.

Il est ainsi passionnant de prendre un objet culturel pour ce qu’il est, tel qu’il se livre, tel qu’il vient porter le fer dans une culture de masse asphyxiée par les idées dominantes. Il est passionnant de ne pas s’en tenir à des démarches scolastiques, comme la comparaison entre le livre et la série.

C’est la série qui est massivement téléchargée. C’est la série qui touche tout le monde. C’est cet objet qui est passionnant si on s’intéresse à la culture comme le fluide vital d’une démocratie. Car c’est ce que l’on voit qui fabrique une culture de masse. C’est ce que l’on voit qui entre dans la composition des formules d’hégémonie idéologique.

Maxime Coulombe, dans sa « petite philosophie du zombie », typiquement Pop dans sa démarche, nous incite à regarder de près ces objets culturels que la tradition intellectuelle a tendance à mépriser :

 » Si le réel n’est pas donné, mais à interpréter, la fiction peut se révéler d’un grand secours (…) elle est marquée et porte l’empreinte de la main qui l’a fabriquée (…) Tout comme on peut interpréter la psyché d’un artiste en regardant ses toiles, on peut interpréter une culture, puis de proche en proche une société, en observant l’imaginaire qu’elle a produit ».

Pour ceux qui croient comme Gramsci que dans l’Histoire politique, l’hégémonie culturelle a un rôle primordial, l’effort d’analyse de la culture des masses, de ses tendances et de ses évolutions est absolument indispensable.

Nous avons été éduqués dans l’école républicaine française, peu ou prou, avec cette idée du regard critique. C’est à dire d’un regard qui porte une critique pour se protéger d’un objet possiblement manipulateur. C’est la fameuse « distance » du spectateur, que le commentaire de texte, puis d’images, est censé développer. Or, des productions comme celle de HBO nous imposent un changement d’optique. La critique peut infuser le mainstream le plus efficace et le plus fédérateur. Elle peut loger au cœur du système de la valeur d’échange et aller y semer le trouble.

GOT répond à toutes les exigences d’un produit culturel efficace, rencontre un succès immense, et en même temps se permet de développer un propos au long cours qui met à nu le fonctionnement de la politique et s’interroge, rien de moins, sur la nature du pouvoir et la philosophie de l’Histoire. Bingo…

Une partie du public sera attirée par l’emballage Heroic Fantasy, la promesse de violence et de sexe, et cherchera à revivre les expériences idéalistes fumeuses vécues dans Star Wars et Le Seigneur des Anneaux ou Le monde de Narnia, qui reproduisent les vieilles structures de pensée dominantes, à commencer par le combat entre le Bien et le Mal et le triomphe du Bien, nécessaire, d’où la nécessité de se situer de ce côté, indiscutable. Une fois aspirée dans la série GOT elle vivra une expérience tout à fait différente, échappant au manichéisme, inspirée de la sociologie plus que de la morale. Tout comme Twin Peaks transformait Dallas en aventure surréaliste et en exploration de la face noire de l’Amérique, GOT se coule dans l’Heroic Fantasy pour nous proposer une continuation pop de Machiavel.

Ce n’est pas la moindre qualité de GOT que de reconstituer un espace public culturel, de faire reculer la sécession entre les publics et donc entre les classes. Nous n’avons plus le grand film du dimanche pour créer du commun culturel, mais nous avons les séries. Sans doute ont elles un rôle aussi essentiel que les grands feuilletons de la presse du 19eme siècle dont le socialiste Eugène Sue avait fait son moyen de lutte politique à grande échelle.

GOT, décadence et transmutation de l’Heroic Fantasy, est une sorte d’aveu des illusions perdues des générations qui ont cru aux héros du cinéma épique. Elle peut donc être qualifiée de série Machiavel Pop.

L’auteur du « Prince » réactivait la tradition aristotélicienne, enfouie par le christianisme, d’approche empirique de la politique. Les temps médiévaux de confusion entre la pensée et la religion ne pouvaient déboucher que sur une pensée politique spéculative et justificatrice. Il s’agissait ainsi pour les penseurs chrétiens de décrire le bon gouvernement, conforme à l’ordre divin.

Machiavel surgit alors des brumes montantes du désenchantement du monde et rompt avec des siècles de pensée du politique. Il se focalise sur un objectif : définir comment rester au pouvoir et l’exercer avec le plus d’aisance possible. Ainsi Machiavel met à nu la réalité du pouvoir, et le prive de toute transcendance. Pour ce faire, il s’abrite derrière le rôle de conseiller du Prince, celui qui veut le bien et la réussite du Prince, alors qu’il dévoile en réalité toutes les coulisses de la domination politique.

On peut dire que GOT est du Machiavel Pop. Mais son prétexte et abri pour y parvenir malgré un projet apparemment contraire au court termisme mercantile, ce n’est pas la posture du conseiller, c’est le mainstream. La distraction. Au prétexte de distraire, au prétexte de vendre, et d’y parvenir, GOT expose aux yeux du monde la vérité crue du politique.

Ainsi formellement, il n’y a presque rien à dire sur GOT. On a mis le paquet, voila tout. Les effets spéciaux (les dragons par exemple) sont aux plus hauts standards de l’époque, on ne mégote sur rien. Les acteurs et figurants doivent crever le plafond des masses salariales les plus élevées de l’histoire du divertissement, par leur nombre. Mais on ne trouvera pas non plus d’audace formelle, aucune tentative expérimentale quelconque. La réalisation est on ne peut plus classique et accessible.

Tout cela était nécessaire, car nous sommes désormais habitués à une certaine exigence formelle. Le grand public en a besoin pour adhérer. Hameçonné par la forme, il entrera dans l’œuvre.

Gramsci supposait que Machiavel lui-même était Pop :

« on peut donc supposer que Machiavel s’adresse à « ceux qui ne savent pas », qu’il veut faire l’éducation politique de « ceux qui ne savent pas », non pas une éducation politique négative, pour les ennemis des tyrans (…) mais une éducation positive (…) Ces caractères du politique réaliste, ceux qui sont nés dans la tradition des hommes de gouvernement les acquièrent presque automatiquement (…) Dès lors , qui sont ceux qui ne savent pas ? C’est la classe révolutionnaire de l’époque. Le « peuple » et la « nation » italienne ».

Comme Machiavel, GOT ne nous parle pas du bon gouvernement, ne nous propose aucune éthique, aucune « bonne gouvernance » non plus.

Elle aussi fille du désenchantement non plus du monde comme lors de cette Renaissance italienne qui enfanta Machiavel, mais de la politique séculière en échec, GOT nous parle de l’accès au pouvoir et de sa maîtrise.

Le passage par ce monde plus ou moins médiéval, heroic fantasy, permet de se décentrer d’enjeux historiques événementiels, et de souligner cette réflexion intemporelle (même si située) sur le pouvoir. Le monde médiéval imaginaire vient dépouiller l’environnement en le simplifiant, pour se concentrer sur le fonctionnement du politique en son cœur. Machiavel pour sa part se situait dans une cité de la renaissance idéal typique, se référant à plusieurs exemples historiques. Il s’agit de mettre en évidence des mécanismes dans un jeu particulier.

GOT et Machiavel ne sont pas éducatifs, ne sont pas spéculatifs, ne sont certainement pas édificateurs. Ils nous offrent une réflexion exploratoire du politique, qui reste relativement ouverte. C’est ce que nous aimons chez eux. Ils nous jugent intelligents. A nous d’en conclure ce que nous voulons.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

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