Machiavel pop – ce que Game Of Thrones donne à penser. Article 2/18 (amoralité et regard vers l’horizon : les vertus du jeu politique)

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Amoralité et regard vers l’horizon : les vertus du jeu politique

Machiavel vint trop tard pour en prévenir les personnages médiévaux de GOT :

« Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite. »

… Un avertissement qui n’aura pas profité à Ned Stark, gouverneur du Nord, Seigneur de Winterfell, puis « Main du Roi » (Premier Ministre), l’une des figures tragiques de la Série.

Ned est kantien sans le savoir… c’est son drame, qui occupe grandement le début de la série. Il s’en tient à des impératifs catégoriques, à des principes intangibles, tels que la fidélité au Roi dont il sait que le servir va le mener aux plus grands périls, le devoir de Vérité, et même le courage. Le Roi Robert Baratheon le qualifie à raison d' »honorable imbécile » quand il méprise le renseignement venu d’un traître, parce que l’intégrité suppose que l’on »ne croit pas un traître« . Ned se rebelle contre le souverain quand celui-ci demande de faire assassiner Daeyneris, un enfant qui pourrait postuler au Trône, au risque d’être lui-même tué avec ses filles.

Or, le jeu des Trônes ne consiste pas à rester intègre le plus longtemps possible, mais à écarter ses adversaires pour asseoir son pouvoir.

La référence aux principes, c’est aussi s’accrocher au passé, donc à ce qui est garanti par les principes. Ned refuse de s’inscrire dans une Histoire chaotique et se réfère sans cesse au passé glorieux, à ses faits d’armes avec un Roi qui a vieilli. Il en est amer mais n’en tire aucune leçon pratique, car il ne peut que se référer à des abstractions intemporelles.

Sa grande fille Sansa est dans la même veine qui s’accroche aux promesses et à ses repères balayés. Jamais ils ne sont à l’initiative et ils subissent ceux qui changent les règles à leur convenance, à savoir les Lannister, incarnations du principe selon lequel la fin justifie tous les moyens.

Ned croit que la parole donnée est respectée car il a foi en des principes intangibles comme l’Honneur, ne saisissant pas que ce sont les rapports de forces qui garantissent les accords durables et certainement pas des Idées dans le ciel. Ned Stark prend le temps d’enquêter sur la mort de son prédécesseur comme Main du Roi au lieu de frapper le camp adverse quand il est encore temps.

Les Stark vivent pour la plupart dans un monde cyclique, leur devise est logiquement « L’Hiver vient« . Ils ne sont pas dans un univers Héraclitéen ou jamais on ne se baigne deux fois dans le même fleuve. C’est ce qui cause leur perte. Le jeune Robb Stark appuyé par sa mère croit aussi aux principes quand il pense que simplement s’excuser auprès de Lord Frey, qu’il a humilié, lui assure l’immunité et le pardon à ses offenses; et il le paiera tragiquement. Lady Stark en appelle sans cesse aux fidélités anciennes, aux alliances d’antan, à la solidarité de sa sœur totalement folle, en cédant à l’illusion mortelle d’un monde reproductible.

Parmi les Stark, seule Arya s’en sort au début de la série, elle qui justement s’extrait de son rôle de femme destinée au mariage d’alliance (« non ce n’est pas pour moi« ) en se faisant aventurière et combattante, son maître d’armes lui disant « homme ou femme peu importe, tu es épée« . La survie comme le pouvoir sont nécessairement à ceux qui acceptent la contingence du monde et ne s’illusionnent pas sur la permanence des conventions quand les configurations qui les sous tendaient ont muté. Le pouvoir et la survie appartiennent à l’offensive suivie d’aucun repos. A ceux qui aussitôt une victoire obtenue remettent leur victoire en question pour la consolider et reconsidérer le nouveau théâtre des opérations. Sansa finira par le comprendre, au bout de quatre saisons.

Car comme le dit Tyrion Lannister, le nain de la famille, « quand on en a fini avec un ennemi, on s’en crée deux de plus« .

L’erreur du frère de Khaleesy qui voulut être Roi de Westeros (les sept Royaumes) ce fut aussi de penser que son titre de prétendant légal au Trône de Fer lui tint lieu de viatique universel. Sa sœur entre dans le chaos historique pour sa part, assume son rôle de Reine, apprenant la langue Dhotraki, son nouveau peuple, lâchant prise avec le Khal Drogo son époux, puis franchissant toute limite de l’audace en marchant dans le feu, après avoir décidé qu’elle serait Reine à la place de son frère infiniment malsain. Elle ne regarde jamais en arrière sinon pour éprouver de la nostalgie du pays, qui lui redonne force et motivation pour aller de l’avant. Le passé ne garantit rien. Ou si peu. L’histoire charrie Mille Plateaux. Agencés différemment.

Le pouvoir n’est pas l’exercice de la morale. Il n’est pas non plus l’invocation du passé.

Il est profondément relativiste.

Il est profondément Historique.

C’est un jeu, pareil à un jeu d’argent. A savoir un pari permanent. L’idéaliste n’a aucune place en politique. A part celle de la victime.

« Un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ? » demande Machiavel.

La réponse est dans la question.

 » Vous êtes un homme sans honneur » dit Lady Stark à Jaime Lannister dans un dialogue succulent. Le régicide lui explique alors ce que l’honneur a d’intenable dans un monde de lutte sanglante. Jaime a du jurer fidélité à la veuve et à l’orphelin en tant que chevalier, mais aussi au Roi. Obéir au Roi qui maltraite le peuple est donc un parjure, comme de le tuer. Les principes abstraits ne sont donc d’aucun secours dans la vraie vie politique. Seule la fin est une boussole.

Reprenons notre Machiavel :

 » On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. »

Mais Jaie Lannister et Machiavel oublient une chose : la fin ne s’impose pas d’elle même. Elle peut être choisie. Les fins ne se valent pas. Et les liens entre les fins et les moyens sont indissolubles. C’est ce que d’autres personnages sont capables de démontrer.

Cependant, Jaime change. C’est un des plus beaux aspects de la série que de montrer cette mutabilité de l’être humain. La souffrance le conduit à changer. D’abord la captivité, puis la perte de sa main, qui comme lui dit Brienne, lui ouvre une « fenêtre » sur la souffrance commune du monde. Il change parce qu’il est perdu dans la forêt sous la menace d’hommes d’armes, il est hors des structures qui le définissaient, il perd sa main qui était sa substance même de guerrier. Il se laisse ainsi envahir par le sentiment de l’altérité et par la compassion. Il découvre la loyauté. Son courage au combat se transforme même en héroïsme lorsqu’il saute dans la cage à ours pour sauver Brienne. Jaime s’ouvre ainsi au sentiment de réciprocité, qui n’est pas vil calcul d’intérêt mais véritable mécanisme passionnel qui nous conduit à nous dépasser en tant qu’individu.

Le débat sur les fins et les moyens accompagnera toujours la politique.

« Qu’est ce qu’un bâtard par rapport à la conquête d’un Royaume ? » demande Stannis Baratheon à son premier lieutenant qui l’implore de renoncer à un sacrifice humain devant le conduire à la victoire.

 » Il est Tout » répond le lieutenant, Sir Davos. Et celui-ci de libérer le bâtard au sang précieux en douce parce que c’est « juste« . C’est juste, au sens où Emmanuel Kant le conçoit :

«Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen.»

Mais aussi :

« Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle, c’est-à-dire que tu puisses en même temps vouloir que tout le monde partage la même maxime que toi. »

C’est ce qui justifie le « Tu ne tueras pas ton prochain » qui inspire Sir Davos. Si je dis a contrario : « Tu tueras ton prochain« , ça ne fonctionne pas, car je ne peux pas vouloir que tout le monde tue tout le monde.

Voila comment Emmanuel Kant compte que l’on s’en sorte, dans la vie.

Pour Sir Davos, la vie humaine est une Fin, on doit chercher toujours un autre moyen que de la sacrifier.

Sauf qu’il est aussi un combattant, et que lorsque la mort devient abstraite, désindividualisée, parce qu’elle frappe à l’aveugle dans les troupes, alors elle le gêne moins… Sir Davos est quelque peu hypocrite. Il n’ a pas hésité à conduire à l’abattoir des milliers de soldats à la bataille de Port Royal. Son propre fils y a péri. Est-ce d’ailleurs le sentiment de culpabilité et la volonté de rachat qui l’inspirent, ou l’impératif catégorique ? On ne sait.

La prêtresse rouge a beau jeu de lui signifier que cette mort là, d’un unique homme, en aurait évité des milliers d’autres. Comme Lénine et Trotsky prétendaient que l’élimination froide de la famille du tsar démoraliserait le camp des blancs et épargnerait des vies en écourtant la guerre civile. Comme Truman a pensé que deux bombes atomiques aux effets atroces pouvaient éviter les horreurs d’un débarquement américain sur le japon, impliquant sans doute des millions de morts. Comme Roosevelt a envoyé la jeunesse américaine mourir sur les plages normandes, parce que la fin en valait la peine. Mais quel principe abstrait lui en donnait le droit ? Quel principe donne le droit d’envoyer des milliers de gens sciemment à l’abattoir ?

Avouons que tout cela se discute. Et c’est ce que GOT souligne avec une belle lucidité. Constatons cependant qu’une morale abstraite, décontextualisée, ne porte guère chance aux personnages, mais ne pèse pas lourd dans le discussions entre eux non plus, vite balayée par les arguments relativistes.

L’éthique politique ne saurait difficilement en rester aux préceptes intemporels kantiens une fois que l’on est plongé dans l’Histoire. Elle se transforme en tartuferie, ou en non choix. Or le chef doit choisir.

Une question sérieuse qui devrait agiter Sir Davos est la suivante : Stannis est il le bon souverain pour Westeros ? On peut en douter, vu ses méthodes qui ne peuvent qu’inquiéter sur ses futures limites en tant que monarque absolu. Mais aussi parce qu’il est disposé à tuer froidement, pour la seule fin du pouvoir pour le pouvoir, ce qui échappe à Sir Davos tout halluciné par la légitimité qu’il voit en Stannis.

C’est d’abord la Fin qui cloche chez Stannis. Ne soyons pas étonné qu’il ne soit pas regardant sur les moyens.

L’interdépendance des fins et des moyens est ici en jeu. Quelqu’un utilisant des moyens sordides change ses fins. Il se transforme aussi (en fanatique sous influence pour Stannis).

Si l’on revient à l’exemple de Roosevelt, de Truman, de Churchill, on doit mentionner qu’ils n’ont pas utilisé, même dans la situation extrême où ils se trouvaient, tous les moyens. Ainsi n’ont ils pas mis fin aux acquis démocratiques dans leur pays pour des raisons d’efficacité. Ainsi les forces armées alliées n’ont pas eu recours aux horreurs terrorisantes (sauf exceptions, il est vrai, comme lors des bombardements tardifs des villes allemandes) dont usaient les nazis. C’est ce qui permet, parmi d’autres raisons, de considérer que leur combat était juste, et mené globalement avec des moyens qui étaient pesés en raison des circonstances historiques.

Ma Fin est elle juste et qu’entends je par justice ? Les moyens que j’utilise pour y parvenir m’en éloignent ils en détournant le chemin ? Suis je obligé de les utiliser ou existe t-il une alternative même coûteuse mais qui ne menace pas la Fin dans son atteinte mais aussi son intégrité ? Puis je les doser ? Telles sont les questions que l’on peut se poser.

On peut affirmer comme Trotsky dans « Leur morale et la nôtre« , que lorsque la Fin est juste (l' »intérêt général du prolétariat« ), alors les moyens qui en rapprochent le sont. C’est l’interdépendance dialectique des fins et des moyens.

Mais cette position est fragile : une fin très générale, comme « mettre sur le trône leur meilleur souverain« , est trop large. Elle permet ainsi de tout justifier. Car le rapport direct entre la Fin et le moyen utilisé est très compliqué à opérer. Ainsi pourra t-on toujours dire que l’élimination d’un homme est conforme à la Fin. Qui subsume tout.

Une position humaine peut consister aussi à se mettre dans la peau de celui qui va subir le moyen utilisé. Serais je prêt, à sa place, au regard de la Fin que l’on poursuit, de subir ce moyen ? Dans le film « L' »armée des ombres » de Jean Pierre Melville on voit Simone Signoret semblant accepter son exécution en pleine rue. Pendant une fraction de seconde. Le chef du réseau a considéré qu’à sa place, il accepterait le sort. En la tuant il lui évite l’horreur morale de dénoncer ses camarades pour sauver sa fille, ou de trahir sa fille pour sauver ses compagnons.

La controverse n’est jamais close entre ceux qui considèrent que tous le moyens ne sont pas utilisables, et peuvent même transformer les fins qu’ils ont voulu atteindre quand les moyens sont insupportables, et ceux pour qui la fin justifie tout moyen. Entre ces deux positions sans doute peut-on essayer de définir des positions subtiles, mais dont aucun Ciel étoilé ne viendra nous confirmer la justesse.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

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