Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones donne à penser – Article 11/18 (Croire, au service du pouvoir)

th

….Croire, au service du pouvoir

Mais le scepticisme d’un Tyrion n’est pas la qualité la plus partagée du monde.

« Les astres ne descendent pas pour les humains » dit la sauvageonne devenue la servante et protectrice de Bran, devant le présage muet d’une étoile filante. Le monde est obscur, et donc obscurantiste.

Ainsi les jeux que nous inventons pour tromper l’obscurité sont terrifiants. Ce sont des jeux d’adultes.

« La nuit est sombre et pleine de terreur »,

cet adage obsessionnel de la dite « nouvelle religion » ne fait que décrire l’incontestable. Il explique toute cette fureur qui déborde du monde. Ce n’est pas la nature humaine qui rend le monde cruel mais son obscurité effrayante que l’espèce n’a pas encore su maîtriser, et dont il n’a pas traité le problème de la rareté, se lançant dans des luttes incessantes pour le contrôle des richesses. Nous sommes dans la Préhistoire humaine disait Marx.

Face à la nuit, le monde de GOT ne manque pas, comme toutes les sociétés depuis que la conscience est apparue, de rusés de l’herméneutique du monde, qui promettent d’en déchiffrer le mystère et fanatisent les consciences pour assurer leur pouvoir, dont la Prêtresse rouge, ancienne esclave, Lady Mélisandre, qui devient le Raspoutine de Stannis Baratheon. La religion du nouveau Dieu est un monothéisme. Son caractère est beaucoup plus intrusif que l’ancien paganisme distant. La Prêtresse prétend au premier rôle politique.

S. Baratheon, aspirant légitime à la couronne qui se pense spolié par les Lannister, cherche les raccourcis que peut lui offrir le Maître de la Lumière, son nouveau Dieu. Il a deux fers aux feu : la magie noire et le pragmatisme réaliste, en espérant qu’un des deux chemins mène au Trône. L’usage de la religion, pour lui, est tout aussi pragmatique que celui de l’épée. Il s’en sert au cas où. Elle n’est pas si transcendantale qu’elle le parait. Le pouvoir est toujours réaliste. La plupart des grands dominants n’ont aucune espèce de croyance. Les informations inquiétantes qui viennent de l’autre côté du mur les laissent sceptiques voire rigolards. Ils savent ce qu’est la religion, car ils manipulent sa fonction, comme ils savent que les classes sont en lutte et ont conscience de leur place dans ce combat. Qui tient les hauts tient les bas, car il voit les bas d’abord. Question de point de vue.

Stannis semble avoir lu Machiavel qui écrit à ce sujet :

« Je n’ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d’où l’on peut conclure qu’il est inutile de s’en occuper avec tant de peine, et qu’il n’y a qu’à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s’est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu’il ne nous était pas possible de prévoir – aussi suis-je assez enclin à la partager.

Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j’imagine qu’il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu’elle en laisse à peu près l’autre moitié en notre pouvoir ».

Il est cependant un moment où la religion est sans doute un handicap pour Stannis. Lorsque sa flotte arrive devant les remparts de la capitale, dans la baie, le piège est patent. Les défenseurs sont silencieux. La flotte des Lannister est absente. Pourtant Stannis est attentiste. Il compte sans doute sur le destin, sur le déroulement du plan divin. Quand le feu grégeois pleut sur ses navires, il est trop tard. Le stratège aguerri a cédé un instant à l’homme flatté par la pythie, et cela a suffi pour perdre la bataille. La prophétie a été émolliente.

La Femme rouge réalise des prodiges visibles, dont le meurtre du cadet Baratheon à distance au profit des ambitions de Stannis. Mais elle se trompe aussi parfois, comme dans la Baie de La Nera où son champion est écrasé militairement. Elle ne garantit rien. Les prodiges ne sont ils pas simplement la forme subjective, le sens, que l’on donne au hasard, dans un monde encore enchanté ? Quel sens a le prodigieux dans ce monde réaliste, peut il prétendre à plus qu’à une fonction métaphorique ? C’est une des questions qui taraude le spectateur de GOT et le tient en haleine.

Le monde de GOT en tout cas entame son parcours vers la sécularisation, c’est à dire vers une pensée libérée de la gangue religieuse qui l’étouffe. « Il se peut que la magie ait été une des forces qui gouvernaient notre monde, mais elle ne l’est plus » dit le grand mestre de Winterfell à Bran, tourmenté par ses rêves étranges. GOT est une série Heroic Fantasy déniaisée. Elle semble nous dire : arrêtez de croire aux mythes. C’est en cela sans doute qu’elle est éminemment subversive, en plus de son refus du manichéisme qui est l’empreinte HBO (The Wire en fut l’apogée).

Reste le mystère du monde. Des énigmes non résolues. Des hommes sans visages et des sortilèges, des personnages masqués qui glissent un conseil et disparaissent. Le grand dirigeant est aussi celui qui se porte au devant de l’inconnu, comme Khaleesy dans cette maison terrifiante de magicien dans la ville de Quarth, pour récupérer ses enfants. Elle croit en elle et avance. Le grand dirigeant est celui qui croit en sa possibilité de visiter l’inédit. Ce fut Lénine ou Alexandre le grand.

La conquête du pouvoir est un immense risque. C’est sans doute la première question que le joueur doit se poser. Cela en vaut il la peine ?

Ici Machiavel dit :

« Répétons que les grands hommes tels que ceux dont il s’agit rencontrent d’extrêmes difficultés ; que tous les dangers sont sur leur route ; que c’est là qu’ils ont à les surmonter ; et que lorsqu’une fois ils ont traversé ces obstacles, qu’ils ont commencé à être en vénération, et qu’ils se sont délivrés de ceux de même rang qui leur portaient envie, ils demeurent puissants, tranquilles, honorés et heureux ».

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s