Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones donne à penser -Article 4 /18 ( De quoi le pouvoir est-il le nom ?)

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De quoi le pouvoir est-il le nom ?

Si Snow est en quête de lui-même, la plupart des personnages de la Série ont une autre recherche en tête : le Nom du pouvoir.

Il y a cette scène clé dans Game Of Thrones où Littlefinger, l’homme d’argent intégré dans l’Etat, tente de dresser un rempart devant la Reine Cersei en dévoilant à mots à peine couverts sa connaissance de la relation incestueuse de la Reine avec le régicide.

La sphère économique n’a pas encore véritablement acquis son autonomie dans ce monde aux références médiévales, et l’argentier est au cœur des batailles politiques (mais c’est une situation aussi ultra contemporaine, qui rappelle ces parcours de pantouflage, ces allers retours entre le public et le privé qui finissent par dissoudre les frontières établies et créer un monde incestueux où règle la confusion entre le patrimoine privé et le Bien supposé public. GOT évoque le monde de ces institutions hybrides créées par la fusion du capital et de la puissance publique, comme les institutions internationales telles le FMI ou l’OMC, les Banques Centrales) .

Littlefinger donne un signe clair à la Reine : ne tente pas de me mettre en danger majesté, ou bien je te piquerai à mort, signifie le banquier maquereau. Chaque rencontre bilatérale, dans GOT, est l’occasion de mesurer un rapport de forces. Une sorte de pesée des lutteurs avant l’inéluctable combat à mort. Littlefinger a l’outrecuidance de livrer sa conception du pouvoir, celle qui l’arrange bien entendu, mais qui signifie à la Reine que son pouvoir est formel. C’est une arrogance d’une violence insupportable et Cersei le mesure immédiatement. Le pouvoir ce serait donc la maîtrise de l’information.

 » Le savoir, c’est le pouvoir« .

Une vision bureaucratique du pouvoir, que son adversaire Lord Varys, Noble de Robe, partage quand il dit que « le contenu de la correspondance d’un homme a bien plus d’importance que sa bourse« .

Cersei lui répond dans la seconde même à travers une démonstration de force en demandant à sa garde d’égorger le commis de l’Etat et souteneur. Face aux arguments de ce Michel Crozier de bordel, Cersei en appelle à Max Weber par un exemple frappant : le pouvoir, c’est l’Etat, et l’Etat c’est le monopole de la violence légitime.

Violence qui peut se déchaîner d’autant plus facilement que le pouvoir est absolu.

Violence instituée par la force, car c’est la force qui a conduit la famille régnante au pouvoir, mais légitimée ensuite au quotidien par de multiples voies car le peuple pourrait à tout moment être tenté, comme c’est le moment pendant le siège de la capitale, de se débarrasser d’une chiquenaude de la famille régnante. Le pouvoir a donc besoin de se légitimer sans cesse et l’idée de sa force ne suffit pas, bien qu’il dispose d’une grande latitude à l’égard des individus pris isolément, ce que Joffrey le jeune souverain sociopathe doublé d’un psychotique ne comprend absolument pas, croyant à l’autorité magique du titre de souverain. Puis Cersei demande aux gardes de rengainer leurs lames prêtes à découper Littlefinger, de marcher en arrière, de se retourner. Ils obéissent comme automates. Le pouvoir ne s’embarrasse pas de se justifier quand il utilise la force, car il la contrôle absolument.

« Le pouvoir, c’est le pouvoir« 

conclut elle devant un Littlefinger médusé et terrifié. Le pouvoir ne se re théorise pas sans cesse, il se constate, un point c’est tout. On ne peut pas créer des règles différentes dans le jeu politique par le bluff, on y entre ou on en sort. Littlefinger a eu tort de penser qu’il pouvait changer les règles du jeu à sa guise, il en tirera d’ailleurs les conséquences. On peut affronter le pouvoir, trouver des compromis avec lui, le subir ou l’influencer, se rendre indispensable auprès de lui, par exemple comme grand argentier. Mais le seul moyen de le prendre et de s’en emparer dans les règles. On ne saurait duper le pouvoir en lui opposant d’autres conceptions du pouvoir, car le pouvoir sait très bien qui il est et ce qu’il fait là. Quand le pouvoir se sent menacé dans sa légitimité il frappe.

Cette scène est clé dans la mesure où GOT n’est pas simplement une série sur la lutte pour le pouvoir, mais une constante recherche à travers les quêtes des personnages, sur le lieu où se loge le pouvoir.

Trouver ce lieu est censé donner accès au Trône. Est il dans la magie ou la religion comme est tenté de le croire un Stannis Baratheon sous influence ? Se niche t-il dans l’Honneur, le courage et les principes comme le pensent les Stark ? Le trouve t-on dans la mobilisation des masses et leur libération comme le suggère Daeyneris ? Est il dans la patience, la prudence, et la fausse humilité, comme semble le croire l’Eunuque du Conseil du Roi ? Est il derrière les songes de Bran Stark ?

Chacun voit midi à sa porte, car chacun a ses cartes. Chacun a intérêt à faire prévaloir la théorie du politique qui convient à ses ambitions.

C’est donc la nature du pouvoir que l’on recherche d’abord à travers la lutte pour le pouvoir. L’Eunuque du Conseil du Roi l’exprime très nettement auprès de Tyrion :

 » Le pouvoir est une ombre sur un mur« .

Cette formule très platonicienne présente le pouvoir comme une hallucination. Nous sommes, nous gouvernés, dans la fameuse caverne et on nous montre des illusions, sinon nous n’accepterions pas de telles restrictions à notre liberté, surtout lorsqu’il s’agit de pouvoir absolu.

Rien de transcendant et d’évident ne justifie le pouvoir. Il n’est pas naturel, il est une création humaine. Que l’on incline à la théorie du contrat social ou à celle du Leviathan, à Rousseau ou à Hobbes. Ou que l’on considère que le pouvoir est le résultat d’un coup de force. Il doit de toute façon se légitimer. Ses sources sont relatives, et le peuple voit le pouvoir où il le veut. On est chez Max Weber : les légitimités sont multiples : charismatique, sacrée, légale… Louis XVI n’est pas assis sur le même trône que De Gaulle.

Khaleesy les a toutes, ces légitimités, d’après son conseiller : le droit, la grandeur, le charisme, la bonté, la force…

 » Non seulement vous seriez respectée et crainte, mais vous seriez aimée. Comme quelqu’un qui est capable de gouverner et qui va gouverner. Il y a je ne sais combien de siècles que quelqu’un comme cela n’est pas venu au monde« .

La Reine Cersei a en tout cas une réponse franche et tangible à la question de la nature du pouvoir : il se prouve, un point c’est tout. Il est celui de vie et de mort avant tout. Il est celui du gouvernement des Hommes, d’abord par l’usage de la force et la prise de corps. Le pouvoir est d’abord biopouvoir. La guerre n’est pas cette continuation de la politique par d’autres moyens, dont parle Clausewitz, elle n’est pas un développement. Elle est déjà là, partout en arrière plan. Elle fonde le pouvoir. Il est le résultat d’un viol. Il est violence. Tyrion pense que le pouvoir revient aux armées, et donc à l’argent. Ainsi ce n’est pas Joffrey qui a le pouvoir, mais son grand-père Tiwin, qui contrôle l’argent, et donc la force. C’est la force qui a constitué les familles et les lignées, transformant ensuite la force en légitimité plus large. Ce cercle a renforcé l’emprise du pouvoir en le stabilisant et en assurant sa continuité.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

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