Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones donne à penser – Article 5/18 (La continuité de l’Etat, fille de la Maison de famille)

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On doit bien passer cependant, de la lutte à l’Etat.

A cet égard, la devise des Lannister « Un Lannister paie toujours ses dettes » doit être méditée, elle le mérite bien. L’humanité, dans un monde païen qui a beaucoup de ressemblances avec notre monde sécularisé, car les dieux sont peu intervenants (ils sont ces Dieux d’Epicure, distants, symboliques), en tout cas aux yeux des dominants (excepté Stannis Baratheon, peut-être) peut trouver un sens en la vie en léguant et en surpassant ainsi la mortalité, et les gens de pouvoir n’y échappent pas.

Dans la politique patrimoniale de type médiévale, dont nous avons encore nombre d’exemples contemporains, y compris en France, la continuité de l’Etat passe par la Maison. La famille. La devise des Lannister signifie que tout dépend de la Maison, tout revient à la Maison, tout doit converger vers la Maison.

La hiérarchie de la Maison compte plus que la hiérarchie du Royaume, comme le montre le statut fantoche du Roi Joffrey qui se retrouve dans la Main de son Grand Père, censé être sa propre « Main du Roi » (son premier ministre).

Les Livres, dans ce monde où l’espace public n’est pas constitué, ont pour fonction de permettre la continuité, ce sont exclusivement des chroniques des règnes passés. Le souci est d’y avoir son propre chapitre. D’y laisser une trace. La littérature se confond avec l’Histoire. Ainsi c’est dans la condition humaine, dans ce souci de se perpétuer, que viennent se nicher la continuité de l’Etat mais aussi la reproduction du mode de production et des rapports de domination.

La dette des Lannister symbolise cette continuité. La dette c’est le lien entre le présent et l’avenir. C’est évidemment une notion polysémique. La devise est aussi une menace : quoi qu’il en soit, la famille vous le rendra. Elle ne vous oubliera pas. Elle saura se rappeler à vos petits enfants. La devise est aussi formidablement politique au sens où elle dit  » i need you », et démontre la conscience que la Maison L. a de l »interdépendance des Familles des Sept Couronnes. Si vous aidez la famille le débiteur sera généreux. Les Lannister ont intégré ce devenir du monde que Norbert Elias a analysé : l’interdépendance croissante au sein des sociétés. La devise intègre la performance de la Force, la conscience de l’équilibre des forces et de la nécessaire alliance pour équilibrer le Royaume. Les Lannister sont les consciences politiques les plus avancées des Sept Couronnes. Ils ont décidé de collectionner toutes les cordes possibles d’un arc et de s’en servir.

« Ce qui est mort ne peut mourir »

est la devise de la famille Greyjoy des Iles de Fer. Ce n’est pas une simple formule d’encouragement pour la guerre mais une profession de foi politique et métaphysique. Les familles, les règles du jeu, l’ordre du monde, survivent aux individus, qui ne sont pas grand chose. Et chaque famille le dit, comme Oberyn : il n’y a pas que les Lannister qui paient toujours leurs dettes.

Dans GOT les structures l’emportent toujours. Au point où parfois les adversaires prennent le temps de laisser parler une part d’individualité, fatiguée du poids des structures qu’ils doivent porter presque malgré eux. Ainsi en est il de l’incroyable discussion entre le Roi Baratheon et la Reine Cersei dans la Saison 1, où chacun s’épanche sur le poids de ce mariage qui tient le royaume assemblé depuis dix sept ans.

L’évocation du partage de cette contrainte d’un mariage sans amour, empli de dégoût, fait naître quelques minutes de complicité entre deux individus qui se détestent. Cette conscience fatiguée du poids des structures (la famille, le Royaume) s’exprime surtout chez les Lannister, sur lesquels pèse la dureté disciplinaire du Père pour qui le temps long justifie tout. Jaime, Cersei, Tyrion, ne cessent de déplorer le poids du devoir, qui les empêchent de vivre leur propre vie, tout en sachant qu’il est impossible, dans ce monde là, d’y échapper. Certains ne comprennent pas, certes, qu’il s’agit d’un jeu, et sombrent dans la psychose, comme Joffrey. Il arrive même à ces êtres intelligents ployant sous le destin de la Maison de livrer des conseils à leur possible adversaire, comme Cersei auprès de l’aînée Stark, qu’elle ne manipule pas toujours. Les Lannister sur jouent la haine souvent, ils sont conscients du jeu qu’ils jouent, et leur échappe parfois un brin de curiosité pour autrui, comme le Père Lannister pour Arya Stark dissimulée en échanson. Le jeu a ses pauses brèves entre deux tumultes. Comme on se tutoie au bar de l’Assemblée Nationale entre bretteurs du jour.

GOT nous montre ainsi l’individu en proie aux structures. Il nous montre l’individu capable de le comprendre, d’esquisser une auto analyse, mais en difficulté très nette pour y échapper, sa conscience s’alignant bien vite sur les déterminismes structurels. GOT nous montre l’individu enchaîné dans la dialectique du maître et de l’esclave, et la vie des puissants comme un esclavage des structures de pouvoir, et de destins auxquels ils ne savent échapper. Robb Stark voudrait vivre son amour mais il doit mener la guerre et mourir. Tyrion voudrait sans doute fuir avec son amante mais doit rester dans son rôle de Fils.

Jaime Lannister paie au prix fort le poids des structures, lui « le régicide » qui a commis ce que tout le monde attendait : débarrasser la société de l’ancien Roi Fou en lui plantant son épée dans le dos. Mais il n’en reçoit aucune gratitude, car il a commis le tabou fondamental : s’en prendre au fondement du pouvoir, au corps du Roi qui incarne la Nation, au socle de l’ordre politique, à ce qui tient les hommes ensemble dans le Royaume. On ne saurait l’approuver ce qui signifierait que le Roi n’est plus intouchable, que le Trône est un tigre de papier, et que plus rien n’est stable. Derrière cette idée se profile la guerre de tous contre tous et la perte de tout repère. Son geste est certes libérateur dans l’instant mais totalement angoissant par sa signification. Jaime est donc ce méprisable régicide, plutôt que le héros. Il prend sur lui, ainsi, le poids de l’acte tabou que personne n’a à assumer. Il sert de bouc émissaire au soulagement hypocrite du peuple tout entier. Jaimie a de quoi être amer, mais il est pleinement conscient de ce qu’il vit, et assume son geste à de très nombreuses reprises, laissant son interlocuteur silencieux. La société veut que Jaime concentre en lui toute la dimension de l’acte. Ainsi l’appelle t-on « régicide » la plupart du temps et non « le régicide ». C’est à dire que l’acte devient sa substance même.

Celui qui a dit la vérité il doit être exécuté. Jaimie convient au rôle d’exonération des mauvaises pensées du peuple tout entier, lui l’habitué de l’irrespect des tabous, à commencer par le premier : l’inceste. C’est sans doute cette expérience de la transgression qui lui a permis de trouver la force du geste régicide. Sans le poids des structures, Jaime serait un héros absolu, il est au contraire l’objet de la haine universelle. Mais aussi de la crainte. C’est donc cette carte qu’il joue.

Que pourraient ils faire d’autre ? Ils ne savent rien d’autre que leur rôle social. La société fermée décrite dans GOT le souligne, mais ce mécanisme est observable dans une société complexe et supposée plus ouverte comme la nôtre. Toute l’œuvre de Pierre Bourdieu, à travers la notion centrale d’Habitus, tend à le démontrer. Quand Ygritte la sauvageonne demande à Jon Snow pourquoi il combat son peuple, Snow ne le sait même pas. Les sauvageons sont l’ennemi, voila tout.

Tywin Lannister est obsédé par le nom de la famille, « tout ce qui demeure ». ll ne cesse de répéter « Les Lannister font ceci… ». Il ne parle qu’en termes de devoir et de rationalité froide, et ne semble pas avoir de libido, déplacée vers la recherche du pouvoir et de sa conservation. Il veut une dynastie d’un millier d’années. Cet homme a chassé tout affect de sa vie pour y substituer une froide mécanique implacable, qui transforme ses enfants en simples pions sur un jeu d’échec historique. Il n’a rien de monstrueux en réalité, malgré une possible cruauté sans limites, mais toujours instrumentale, jamais inutile au regard de son plan stratégique. S’il est monstrueux c’est de n’être que calcul tendu vers un objectif supérieur à toute autre considération humaine. Tywin préfigure la banalité du mal d’Hannah Arendt (banal au sens ou il n’a rien d’un mutant, il est un être certes intelligent mais qui ne dénote pas) , sa Loi aveugle est le triomphe politique de la famille. Cet homme s’est livré à l’avenir, à la Fin, à une eschatologie familiale. C’est ce qui le rend si immoral et terrible.

Le jeu politique est immensément dangereux, il trompe l’ennui humain et l’absence de sens. A mesure que le sens est absent le jeu est intense.

Il s’agit donc d’un jeu mortel comme nous le sommes. La Reine Cersei le dit bien à Ned Stark : quand on joue au jeu des trônes on gagne ou on meurt, il n’y a pas de moyen terme. La vie est absurde, même pour les Rois (« Robert Baratheon, tué par un porc » lors d’une chasse, voila ce qui pourrait resté écrit sur sa tombe selon lui après sa blessure par un sanglier à la chasse).

Il est bien des cas où les intérêts de la famille en tant que cercle affectif entrent en conflit avec ceux de la famille en tant que Maison. C’est ce qui arrive aux Stark en pleine guerre. Ils sont freinés en pleine offensive victorieuse par le souci de la survie des deux filles Stark que sont Arya, en fuite et dont personne ne sait rien, et Sansa conservée en otage à la capitale et présentée faussement en future épouse du Roi. Ainsi Lady Stark va commettre la faute de relâcher Jaimie unilatéralement, cédant au bras de fer nerveux imposé par la guerre. Les Lannister aussi ont ces soucis, mais dans leur cas il s’agit la plupart du temps d’un calcul politique : si l’on touche à un Lannister sans conséquence, alors la famille n’inspirera plus la terreur. C’est cette différence qui empêche « les blonds » de commettre des fautes stratégiques, excepté quand un des leurs perd la tête, comme Joffrey.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

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