Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones donne à penser – Article 8/18 (Le malaise dans la civilisation, le Mur et le sur-moi)

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… Le malaise dans la civilisation, le Mur et le sur-moi

L’auto contrainte humaine, dans GOT, a la forme d’un gigantesque édifice blanc.

Une des grandes idées de GOT est le Mur et l’au delà du Mur. On peut y voir l’inconscient et en particulier le refoulé, le contenu. Le Mur sert de barrière, de Surmoi. On fonctionne ici dans un univers freudien.

De l’autre côté le tabou de l’inceste n’est pas forcément respecté. De l’autre coté sont les pires terreurs, comme l’infanticide. L’au delà du mur est le « malaise dans la civilisation » de Sigmund Freud. Ce qui risque de resurgir. On ne sait trop quand. La barbarie sans bornes. L’hiver sur le monde.

Prenons le temps, puisque la notion semble fonder le Mur et son au delà, de rappeler, sans que ce soit le lieu de développer sa critique possible, ce que Freud appelle malaise dans la civilisation. Le livre portant ce titre a été écrit à un moment où l’Europe entre dans « de sombres temps » selon la formule d’Hannah Arendt, et où la pensée freudienne glisse vers le pessimisme en se référant à une pulsion de mort autonome (à tel point que l’on a accusé Freud de noircir la nature humaine pour pouvoir rendre la psychanalyse acceptable dans une Europe fascisée).

Quand chez l’enfant, le Moi se détache du monde extérieur, se forme un Moi-Plaisir pur auquel s’oppose un dehors étranger et menaçant. Et « dans la vie d’âme rien de ce qui fut une fois formé ne peut disparaître ». Tout « peut être ramené au jour » (comme les marcheurs blancs par delà le Mur). Le principe de la vie, c’est le plaisir. Il n’est possible qu’épisodiquement, quoi qu’il en soit. Une des voies de cette vie de bonheur est l’amour, qui nous rend aussi très vulnérable.

La culture se définit comme la somme des dispositifs nous protégeant contre la nature réglementant nos rapports entre êtres humains. Or, l’essence de la culture, dans la mesure où elle régit nos rapports, est de limiter la satisfaction de nos pulsions pour la rendre compatible avec la communauté. La culture n’est pas une évolution vers la liberté, même si aux premiers temps de la culture la vulnérabilité des hommes les empêchait de profiter de leur théorique liberté.

La culture est donc fondée sur le renoncement pulsionnel. Mais d’où vient la culture ? L’Homme découvert son prochain dans le travail auprès de lui et dans la reproduction. De suite, apparaissent la contrainte au travail, et l’amour. Un premier renoncement, un premier fait culturel, est le tabou. C’est un premier grand succès culturel que de pouvoir vivre ensemble. L’Homme se rend dépendant d’un objet extérieur, avec l’amour. Celui-ci va déborder et s’élargir. Mais l’amour s’oppose à la culture, et la culture oppose des restrictions à l’amour. La culture demande ainsi d’aimer son prochain comme soi-même, ce qui est certes contre intuitif .

Il y a en l’homme une autre pulsion, qui est celle de l’agression. La culture doit la subordonner, elle aussi. Ainsi, l' »homme de la culture a fait l’échange d’une part de la possibilité de bonheur contre une part de sécurité »

Eros et Thanatos luttent donc dans l’Homme et dans l’Histoire. La culture est au service de l’Eros.

 » La culture doit être, sans plus de détours, qualifié de combat vital de l’espèce humaine ». Le Mur est ainsi dans GOT la défense de toute l’humanité menacée par le monde sauvage repoussé au nord de la barrière. La culture c’est un Mur, le sur-moi, qui s’oppose au reste du Moi. Par un retournement de la pulsion d’agression. .

Freud utilise une métaphore proche de celle de la Garde de nuit de Game Of Thrones lorsqu’il écrit que la culture maîtrise les pulsions d’agression et de plaisir en faisant surveiller le Moi :

 » comme par une garnison occupant une ville conquise ».

La Garde de Nuit combattante est la force armée de ce surmoi, et elle se protège ainsi des pulsions qu’elle combat. Le Mur est appelé à rester là éternellement, car la lutte entre Eros et Thanatos est éternelle. Le Mur est dur, infranchissable, élevé jusqu’aux nuages. Et quand il fait soleil, il semble pleurer… Il n’est pas facile de se coltiner cette conscience morale.

Chacun rêve d’aller en haut du Mur. Pour une vue imprenable. Pas pour le paysage. Mais pour avoir un aperçu de la vérité humaine.

Qu’est ce qui irrite la curiosité du fan de GOT ? De savoir ce qui va se passer quand l’Hiver viendra. Et l’on se demande ce qui sortira d’un probable affrontement entre l’Eros, incarné par Daeyneris et ses dragons, et les marcheurs blancs et autres morts vivants, venus du monde refoulé. Freud ne dit pas autre chose :

 » La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto anéantissement (…) Et maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des deux « puissances célestes », l’Eros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? ».

De l’autre côté du Mur sont aussi les sauvageons, ceux qui ne respectent pas les interdits. Des anarchistes. Une sorte d’Ukraine sous Nestor Makhno. Les femmes y vivent librement leur sexualité et combattent comme les hommes, et on y retrouve des bandes qui n’acceptent pas l’ordre politique et vivent sans Etat. Ici personne ne se met à genoux devant qui que ce soit dit leur chef. Les sauvageons n’ont rien de particulièrement sauvages. Ils ne sont pas intégrés à l’ordre politique de Westeros, voila tout. Le sauvage est celui que je n’assimile pas.

Cet espace relégué et effrayant (on ne saurait non plus oublier les murs de Berlin et celui entre Israël et Palestine) mélange des forces incompréhensibles, dont ces marcheurs blancs terrifiants venus d’outre tombe. L’au delà du mur semble regrouper tout ce que le monde a chassé sans plus y penser mais sans jamais le régler. Il déborde de temps en temps. L’humanité se réserve des crises atroces, régulièrement.

La Garde de Nuit est le clergé chargé de veiller à ce que le refoulé ne revienne pas bouleverser les vies. Il est composé des « corbeaux » comme les appellent les sauveageons : bannis, bâtards, ratés, et tous ceux qui ne trouvent pas leur place dans l’univers social. Il n’est pas mixte, il fait vœu de chasteté et de renoncement aux plaisirs. Son austérité est le gage de son imperméabilité au désir, aux dangers qui sont contenus par le mur. Aller au delà du mur expose, comme Jon Snow le vivra en se dépucelant avec une sauvageonne, aux tentations de la liberté, du « Ca » freudien.

Samuel, l’obèse de la garde de nuit, si candide, si sincère, qui n’a en lui aucune pulsion agressive, est épargné par les marcheurs blancs, ces êtres de glaces qui viennent chercher les enfants de l’inceste, lorsqu’ils passent à sa proximité. Ils s’en désintéressent. Le refoulé ne le concerne manifestement pas.

La ressemblance est frappante entre le monde des sauvageons et la « société contre l’Etat » décrite par Pierre Clastres, et plus récemment par James C Scott.

Dans un livre récent, passionnant, Scott étudie la Zomia, cette immense zone transfrontalière en Asie du sud est où l’Etat a eu tant de mal à s’introduire jusqu’à très récemment. C’est une zone de fuite de l’Etat, de refus de ses logiques de concentration des populations et de captation des richesses, qui passe par de nombreuses méthodes, dont la prégnance de la riziculture. Les populations périphériques y mettent en œuvre des stratégies multiples (conception de la famille, mode de survie alimentaire rétive à la comptabilité et au stockage, habitat, religion) permettant d’échapper au contrôle de la machine étatique et à l’émergence d’un pouvoir séparé de la société. Il y a des zomia ailleurs dans le monde, sur tous les continents. Ainsi Scott explique que ceux qu’on appelle les sauvages, censés être notre passé, sont un « effet d’Etat ». Ils ne nous montrent pas le reliquat d’un archaïsme mais plutôt une voie particulière : le choix et la nécessité d’échapper aux royaumes et empires, jusqu’à en abandonner l’écriture pour certains.

Ce qui est qualifié de sauvage, dans notre monde comme dans GOT, ce n’est pas l’arriéré mais celui qui refuse la domination du Léviathan. Les sauvageons de GOT n’ont rien de spécifiquement barbare. C’est ce qui semble étonner Jon Snow. Ils refusent le cadre politique qui prévaut au sud du Mur, voila tout.

Le mot « sauvage » implique une vision développementaliste qui voit l’Etat comme la forme politique obligatoire de la civilisation humaine. Il vise à disqualifier les rétifs.

Mais les sauvageons vivent ils plus mal que les habitants de Westeros ou d’Essos ? On ne saurait le prétendre en regardant GOT.

Le débat n’est pas prêt d’être clos sur la nature du Mal. Une tendance autonome, éternelle, ou le résultat de la culture, cette deuxième alternative ouvrant la possibilité d’éteindre le mal. Freud on le voit pense que la culture est du côté de l’Eros. En cela il oublie un peu ce qu’il a lui-même appris à l’humanité quand il a identifié dans la répression morale, sexuelle en particulier, la source de bien des maux.

L' »ordre des choses » pour un sauvageon jaloux de Jon Snow, c’est l’égoïsme. Lorsque Lord Frey fait massacrer tout le clan Stark, dans cette Saint Barthélemy stupéfiante de la saison 3, on peut identifier une certaine rationalité : il s’agit de montrer au monde ce qu’il en coûte de trahir la Maison Frey. Il en coûte pour des générations. Mais on ne peut pas ne pas voir le plaisir de tendre un piège, de faire suivre les libations du massacre. Le plaisir de la cruauté semble primordial dans cette orgie de sang.

Ce que nous montre surtout GOT, c’est un monde violent. Mais un monde où les comportements humains sont d’une extrême variabilité. De la solidarité la plus sacrificielle au sadisme le plus irrationnel. De la chevalerie de Jon Snow à la folie du bourreau qui torture Théon Greyjoy. L’humanité n’est pas jouée. La réalité échappe à la fois aux pessimistes anthropologiques et aux optimistes rousseauistes.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

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