Machiavel Pop – ce que Games Of Thrones donne à penser – Article 3/18 (Figure du bâtard, la trajectoire à travers les cloisons du monde social)-

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Nous ne sommes donc pas dans le ciel étoilé de Kant mais dans un univers hautement agonistique, cruel de dilemmes, et extrêmement inégalitaire, ce qui rend difficilement imaginable aux personnages, et à nous, l’universalisme abstrait de Kant. Ned Stark en s’y essayant, à creusé sa tombe.

D’abord ce qui est valable pour les uns ne l’est pas pour les autres, car nous sommes dans un champ de tranchées sociales.

Quoi de mieux pour démontrer l’existence des frontières sociales que de les parcourir ? C’est en cela que ceux qui transitent dans les étages du social sont des balises précieuses à notre connaissance du social.

Jon Snow, un des personnages le plus apprécié des fans de la Série, est le Bâtard, il est le fils illégitime de Ned Stark. Le transfuge par excellence. Il incarne l’exilé, l’ascendant ou le déclassé, celui qui passe à travers les mailles du monde. Il peut être un sans papier, un demandeur d’asile ou un franchisseur des barrières sociales, qu’on ne saurait enjamber sans dommages. Il est à la recherche d’une identité introuvable, coupé de ses racines, ignorant de sa généalogie rendue blanche comme neige. On lui rappelle sans cesse, chaque seconde, sa place de Bâtard, à commencer par Dame Stark qui le hait pour ce qu’il représente : l’humiliation de la trahison de l’époux.

Son habitus (structures incorporées de perception et d’action à travers l’expérience sociale de chacun, selon Pierre Bourdieu) est clivé, sa psyché hérissée de conflits. Le stigmate du bâtard le ronge et lui colle un air pâle, il essaie de le sublimer dans l’action, combattant de premier ordre, obsédé de l’entraînement. Il ne se trouve ainsi jamais chez lui, jamais au bon endroit car il n’y a pas d’endroit qui soit naturel pour lui. Il n’est pas chez lui à Winterfell. Il n’est pas chez lui dans la Garde de Nuit où on lui fait payer son appartenance au clan Stark. Il paiera toujours sa nature hybride. C’est un Exilé des Deux Rives, comme les Deuxièmes Générations. Il ne trouve pas de solution véritable au delà du mur, dans l’Inconscient, dont l’exploration l’a attiré pour trouver sa propre Vérité. Il n’est pas chez lui au dela du mur non plus.

Pierre Bourdieu, lui-même de ces transfuges, les évoque ainsi, dans ses Méditations pascaliennes :

 » des habitus déchirés, livrés à la contradiction et à la division contre soi-même, génératrice de souffrances ». Des souffrances que toute l’œuvre d’une auteure littéraire comme Annie Ernaux explore. Et qui a donné lieu à un bel essai d’autobiographie sociologique de la part de Didier Eribon avec son « Retour à Reims ».

Jules Naudet a consacré un travail sociologique récent à ces trajectoires avec « Entrer dans l’élite, parcours de réussite en France, aux Etats-Unis et en Inde ». Il y écrit que :

« la mobilité en ce qu’elle implique une nécessaire transformation de soi, une réforme de ses dispositions d’origines, une hybridation sociale, une acculturation à de nouveaux schèmes d’action et de perception, soulève en effet avec une acuité toute particulière la question de l’identité comme ipséité et de l’identité comme mêmeté, du caractère changeant, variable de l’identité et de sa permanence dans le temps ».

Jon est ombrageux et silencieux souvent, si mal à l’aise avec le récit de soi qu’il pourrait produire. Il est toujours confronté à la tension et à la possible trahison des siens, d’autant plus qu’il ne sait pas vraiment qui sont les siens.

Mais il aime ceux qu’il repousse et il aime ceux qui le repoussent. Son identité de transfuge le rend apte à la survie, à s’entendre avec tous après les premiers frottements, et il est un passeur qui ne laisse pas indifférent. Ce n’est pas un hasard s’il finit par jouer un rôle important dans la Garde de nuit puisque c’est l’homme de l’adaptation à la nouvelle situation. Le poids des structures pèse moins sur ses épaules, et il est prompt à désobéir.

Jon Snow dispose, comme Tyrion Lannister, d’une vraie capacité d’empathie, de par sa souffrance, de par le stigmate, même si cet écorché vif a tissé une rigidité à toute épreuve comme cote de mailles. Il refuse ainsi de tuer Ygritte, sa prisonnière sauvageonne. Tyrion qui le rencontre à Winterfell, en marge des libations, toujours en marge, lui signifie d’ailleurs qu’un nain est toujours un bâtard pour son père et lui exprime immédiatement de la sympathie. Il lui dit la seule chose qu’on puisse dire à un transfuge : deviens ce que tu es Jon Snow : un bâtard. Personne ne saurait l’être à ta place, et ce sont des chemins peu fréquentés. Sois libre au sens Nietzschéen du terme, ne rougis pas de ce que tu es. Mais Snow ne sait pas vraiment qui il est.

Il est sûrement ce personnage qui obsédait Hannah Arendt : le fuyard, le réfugié. Celui qui n’est plus qu’un Homme disait Arendt.

« You Know nothing jon Snow » lui répète Ygritte. C’est qu’il n’a pas ce « naturel » dont parle Pierre Bourdieu, qui fait qu’on est, en son milieu social et culturel, un poisson dans l’eau. Il est toujours la tête en dehors de l’eau, au bord de la dépression. Le transfuge est par les pressions qu’il illustre le symptôme de la force du monde social.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

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