Un vide impossible à emplir ( » A rebours », Huysmans)

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Son admiration totale allait à Baudelaire, et c’est bien une « curiosité esthétique » que Huysmans propose avec « A rebours », sorte de comète dans la littérature française. Ecrit en 1884, ce roman étrange, qui décrit les affres dépressives d’un aristocrate « fin de race », Des Esseintes, et surtout ses vaines tentatives pour y échapper, sort d’on ne sait où.

Husymans l’avoue comme une étape vers sa conversion au catholicisme, dans une préface étonnante donnée deux décennies plus tard. Et on le comprend aisément. Tellement « A rebours » décrit comme impasse lugubre un monde sans Dieu. Mais quand Huysmans écrit ce roman, tellement daté au sens où on ne saurait plus l’écrire, la technique ayant chassé de nos esprits un tel sens de l’observation, de connaissance de la matière, et une telle profusion lexicale, il est un disciple d’Emile Zola, et donne dans « le naturalisme » de son maître, dont il a toutes les qualités pour l’exercer. Pourtant, si l’on écarte ses qualités d’observation, « A rebours » est très loin de tout naturalisme, et Zola a du être éberlué en lisant ce livre, qui se complait à nager dans l’imaginaire baroque d’un personnage tourmenté et flirte avec le délire d’un névrosé .

Des Esseintes s’ennuie et veut tromper cet ennui. Il est livré au spleen. Il n’a pas à travailler, alors que faire ? Son passage par l’enseignement chez les jésuites ne l’a pas hameçonné à la foi. Il va dans le monde, s’y ennuie, se laisse tenter par les péchés, en particulier le stupre, mais ne repousse pas l’ennui. Il développe alors une misanthropie et un pessimisme radical, au cousinage schopenhauerien, et conçoit de la haine pour son siècle. Celui du matérialisme en somme. Paradoxalement c’est dans la dépense, la décoration et l’architecture d’abord, puis toutes sortes de lubies couteuses, qu’il espère porteuses de sens, qu’il pense trouver la solution.

En vérité, Des Esseintes ne conçoit pas  que c’est sa classe en putréfaction qu’il déteste, et donc lui-même, et pas seulement la bourgeoisie qu’il déteste autant que Flaubert, auquel il ressemble beaucoup, en dehors de son improductivité. On retrouve nombre d’accents de la correspondance de l’auteur de Salammbô, et d’ailleurs Des Esseintes est on ne peut plus attiré par l’exotisme antique, qu’il contemple dans les œuvres de Gustave Moreau.

Alors il décide de vivre isolé, à Fontenay, et d’exercer des passions avant tout esthétiques, mais aussi sensorielles. Nous allons toutes les visiter, une à une, avec lui, avec délectation. Mais rien n’y fera, la dépression augmentera, prendra un tour de plus en plus physique. Des Esseintes épuisera chacune de ses plongées, chaque désir s’étiolant et n’appelant qu’à un autre désir, chaque déception aiguisant la névrose . Aucun objet ne saurait remplacer l’objet perdu : Dieu.

Le diable lui-même n’est guère tentant, n’ayant de sens à transgresser que par l’existence de Dieu

Des Esseintes essaie de faire de sa décadence un motif esthétique, il apprécie tout ce qui glorifie cette décadence, qui lui donne forme, en poésie comme en art plastique, et jusqu’aux parfums ou à la végétation. Cette tentative narcissique ne le soulage pas plus, même s’il y trouve refuge, oui, de manière fugace.

Le roman est l’occasion, en plus d’admirer une richesse de nuances esthétiques extrêmement rare, de découvrir l’admiration de l’auteur -et du détestable, et moqué personnage (il y a du Dostoïevski se moquant de Fedor fedorovitch dans les « possédés » dans ce livre) pour les artistes de son temps. Baudelaire d’abord et par dessus tout. Mallarmé. Odilon Redon. Verlaine. Mallarmé Gustave Moreau. Edgard Allan Poe. Les Goncourt (dont on a peine à imaginer comment ils furent admirés en leur temps).La recherche éperdue de plaisir et de nourritures spirituelle, sensorielle, du reclus anxieux nous transporte dans une histoire sublime de la littérature latine tardive. Mais aussi dans les nuances infinies de la parfumerie, de la contemplation des pierreries. Le roman éreinte aussi, toute une littérature chrétienne ou laïque oubliée. Un moyen critique.

Le défaut du roman est que l’intrigue saute aux yeux assez rapidement. On saisit que c’est un voyage immobile dans le désir, qui conduit dans un cul de sac.

Il faudra que Des Esseintes se résolve à son échec, et à revenir peu ou prou parmi les gens.

On pourrait se dire qu’il est une annonce prophétique du consommateur frustré contemporain. Je crois que non.  alors que pour notre temps Dieu est la marchandise, pour le personnage du roman Dieu est dans la marchandise. L’objet n’est aucunement pour lui un signe. C’est une chimère. Un vecteur vers l’absolu, une illusion de transport céleste. Son raffinement obsessionnel n’a pas de sens social mais métaphysique. Il est du côté de la valeur d’usage et non d’échange. Il est un collectionneur mais le contraire du spéculateur. Ce que nous avons en partage avec lui c’est de devoir nous débrouiller avec un ciel vide. Huysmans est moderne. Nous sommes post modernes. Des Esseintes n’est pas notre contemporain.

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