Accoucher du génie – Whiplash- Film de Damien Chazelle ( Paul Reiser, Miles Teller)

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Cultiver le génie n’est pas assimilable à la culture du Bonsaï, mais plutôt à un accouchement douloureux. Et comme dans un accouchement, il y a ce mélange étonnant d’horreur et de joie dans l’enfantement. Il n’y a que de l’Etre. Et donc l’Etre, c’est la perfection. C’est pourquoi un artiste qui poursuit la perfection et sent qu’il l’atteint, en compagnie de son accoucheur sans pitié, reçoit le tribut unique du prix payé.

C’est ce que montre ce superbe film,  » Whilplash » de Damien Chazelle, dans un milieu du jazz abordé sous un angle inédit. Non pas d’un point de vue romantique, décrivant le génie incompréhensible et maudit, en général sombrant dans l’alcool et la drogue, condamné par ses ailes de géant qui l’empêchent de marcher. Mais du point de vue… De la transpiration. Le « cool » émerge de l’acharnement au travail. Il faut souffrir et saigner pour apprendre, et ce n’est qu’en dépassant ces souffrances que la sanction tombera : est-on oui ou non un grand talent ? A défaut d’un génie ? Seules les épreuves les plus dures peuvent répondre. La mise en scène nerveuse, physique, sert parfaitement le propos.

Nous sommes dans la culture américaine, wéberienne, de la prédestination, encore, en ce film américain. Du Struggle for life. On n’existe que parce qu’on tend à l’excellence. La famille du jeune apprenti batteur qui est admis en master class de la meilleure école de jazz du pays, suinte cette culture. Les fils ont réussi. Ils ne conçoivent de vie que de réussite et d’excellence. Ils sont pour cela disposés à tout et le jeune frère qui s’embarque dans la master class du Maître charismatique et redouté, est de cette trempe. Sa vie est justifiée par l’ascétisme. C’est là son chemin, et il sait que rien ne peut l’en écarter, surtout pas l’amour.

La voie du génie, comme celle du Samouraï dans le roman classique japonais « la pierre et le sabre« , est solitaire et ne réclame aucune dispersion. La folie guette le génie, cependant. Car où sont les limites de la combativité pour aller au-delà de soi ? Où est la limite, aussi, de l’usage des forceps pour le Maître ? Qu’est ce qui différencie le sadisme banal de ce travail d’accouchement et de sélection de génie ? On ne le sait pas. On est sur le fil. C’est toute l’ambiguïté du film. Pour créer  un nouveau Mozart il faut qu’une gangue explose, et c’est nécessairement un acte violent. Mais à quel moment cela doit-il s’arrêter ? Le consentement de l’élève est-il la limite ? Non, bien entendu, puisque l’emprise est là. L’emprise du Maître est nécessaire, même. Apprendre nécessite de se soumettre, peu ou prou. Le génie, brutalisé, peut aussi dépérir. Et sa sélection  mérite t-elle autant de dégâts collatéraux ?

Peut-être se souvient-on de cette dame -une institution- qui fut remerciée, il y a quelques années, parce qu’à l’opéra ou au Conservatoire de Paris ses méthodes spartiates d’éducation des petits rats , n’étaient plus supportables, et assimilées à du harcèlement moral. Autrefois la question ne se posait pas. Le Maître était omnipotent. Il ne l’est plus. Même dans Whilplash. Après avoir été remerciée la dame en question regrettait, sans doute sincère, qu’on abandonne la rigueur qui fait l’identité de la culture classique française et sa renommée internationale. Sa « propreté » disait Aurélie Dupont, qui vient de prendre sa retraite d’étoile.  Mais Whiplash pousse plus loin : le talent, pour éclater, doit aussi éclabousser le Maître, le dépasser, le submerger. Dans une dialectique surmontée de l’humiliation et de l’orgueil blessé rebelle, poussé à bout, dangereusement. Alors dans la magie du résultat, Maître et disciple communient. Après le cycle de violence et de révolte.

Les questions posées ne sont pas résolues par le film et nous ne saurons pas si le sadisme du Maître est réel ou bienveillant. Nous ne savons pas si la quête de perfection est sagesse, même si elle aboutit. Qui prétend avoir la bonne formule ? Et si chacun avait son propre régime ?

Mais nous savons au bout du film, que rien de grand n’est possible sans souffrance préalable. Les grandes réalisations ont un prix. Le film enragerait un Rancière. Transmettre c’est aussi contraindre. C’est souffrir aussi que d’apprendre et de réaliser un potentiel, même si l’on jouit d’apprendre.  Jouissance et plaisir ne sont pas synonymes. Il est nécessaire à un modèle éducatif de ne pas oublier cette part fatale.

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