Accepter jusqu’à l’éternel retour (« Sils Maria » d’Olivier Assayas – Juliette Binoche, Kristen Stewart)

thCAS3O0QW

J’aime les films d’Olivier Assayas. Un réalisateur d’une intelligence unique dans notre cinéma. Il retrouve Juliette Binoche, qu’il a rencontrée plus jeune, alors qu’il entrait doucement dans la profession et qu’il absorbait les leçons d’André Téchiné. Dont l’influence est patente sur son cinéma.

« Sils Maria », sommet de fluidité et de beauté dans son œuvre, en même temps que de clarté dans la subtilité, est un film à double entrée à mes yeux de spectateur :  une entrée philosophique, et un méta discours sur le cinéma et la création.

Une entrée philosophique, car cela se passe sur le lieu même où F. Nietzsche a eu l’intuition fulgurante de l’ « éternel retour du même », ce concept central dans sa pensée. Et le film est une manière de vivre cette expérience.

Une entrée par le regard sur la création, car le film repose sur une série de décalages qui sont le moyen de réfléchir sur l’identité de l’acteur.  Mais aussi sur les ambiguïtés des rapports entre le cinéma et le réel.

Quels sont ces décalages ?

Juliette Binoche figure une grande comédienne reconnue,  proche de ce qu’elle est dans la vie. Elle doit aller à Sils Maria rendre hommage à un metteur en scène de théâtre qui l’a révélée, à travers le rôle d’une jeune fille qui, stagiaire, impose son emprise sur sa patronne plus vieille. Une pièce sur la dialectique intime du maître et de l’esclave, qui rappelons le montre que le maître est tout aussi esclave que son esclave. Mais le metteur en scène en question meurt la veille même de l’hommage, confrontant Juliette Binoche au choc de la perte en même temps qu’à la nécessité de parler de ce passé. Elle va devoir s’y confronter plus profondément. Une épreuve, de celles que Nietzsche appelait à affronter.

C’est donc Binoche, la star Binoche, face à celle qui lui donne la réplique, la jeune actrice, star montante, Kristen Stewart.

Mais c’est aussi le personnage joué par Binoche, de l’actrice renommée, qui vit en autarcie avec son assistante, jouée par Kristen Stewart.

Mais c’est aussi le personnage que doit jouer Binoche face à son amante – jeune stagiaire- dans la pièce.

Mais c’est aussi Binoche et l’actrice face aux personnages de la pièce, qu’il a fallu incarner et qu’il faut incarner tour à tour.

Décalages, effets miroirs, « mises en abymes » comme on dit, multiples, qui illustrent les nécessités du créateur.

Un metteur en scène en vogue, plus jeune, mais conscient de tout ce devenir, qui est un peu, finalement, Assayas lui –même, veut remonter la pièce en question… En proposant à ce moment-là, dans cette crise, à Juliette Binoche non pas le rôle de l’esclave dominatrice, mais celle de la patronne dominée. Car désormais Juliette Binoche a atteint cet âge-là, celui de la femme plus âgée qu’elle dominait autrefois, de toute sa légèreté de jeunesse. Elle accepte mais elle est confrontée au temps qui passe. Elle est passée elle-même d’un personnage à l’autre.

Le jouer c’est s’y confronter, c’est accepter. Alors que jusqu’à présent, ce rôle fondateur avait été une référence constante dans la vie même de l’actrice. Il faut donc accepter de vieillir, de subir, d’être la dominée de la pièce, alors qu’on est l’actrice confirmée, qui n’a plus rien à prouver, comme la patronne figurée dans la pièce.

Il faut accepter. C’est le mot clé ; et c’est là on Nietzsche est retrouvé. « Tout ce qui ne tue pas nous rend plus fort », c’est aller jusqu’à accepter de jouir de sa propre puissance de vie face à la réalité, face à l’inéluctable maladie, ou ici, le temps qui a passé.  Le philosophe prétend qu’il convient d’aller jusqu’à souhaiter l’éternel retour du moment vécu, pour jouir de le vivre en éprouvant sa puissance de vie. C’est en surmontant ce défi que Juliette Binoche mettra en valeur l’art de vie que prône le philosophe.

A Sils Maria, dans un décor alpin somptueux, un carrefour encore, magnifiquement filmé, propre à saisir l’éternité des instants mais aussi le temps qui passe (la tombée de la nuit en montagne, est un moment à guetter), Juliette Binoche va répéter, avec en réplique son assistante hyper dévouée, avec laquelle les rapports sont au-delà du professionnel, hyper intimes, se passant la plupart du temps de mots, fonctionnant avec  cette magie des ellipses qui caractérisent les grandes complicités humaines. La jalousie pointe, lorsque l’assistante prend du temps pour elle, et doit revenir au petit matin, dévouée à sa star.

Mais cette assistante elle-même est fascinée par la jeunesse de celle qui reprendra le rôle anciennement joué par Binoche. Elle incarne cette esclave dominante et renvoie sans cesse, par sa lecture, et par son admiration pour la jeune première ambiguë, à ce rôle dont il faut faire le deuil.

Les scènes de répétition, en marchant dans la montagne, en vivant, sans frontière claire, estompent les limites entre les rôles de théâtre, les rôles sociaux, les individus fictifs (de la pièce et du film), les actrices en tant qu’actrices connues, et les femmes réelles que sont Binoche et Stewart (hyper crédible en assistante indispensable et fusionnée avec sa comédienne fêtiche).

Le spectateur du film est alors fasciné, saisi, car chaque seconde est polysémique autant qu’ambiguë. On ne sait pas qui parle, on ne sait pas si Juliette Binoche bouge sur la scène ou dans le paysage, on ne sait pas quel corps se meut. Celui du personnage ou de l’actrice . Ou on se doute que ces multiples masques parlent en même temps. Les actrices semblent savoir, elles, de quoi elles parlent, mais ce n’est pas évident et il semble qu’elles sont parfois sauvées par les indications de mise en scène que l’assistante lit entre les répliques . Binoche et Stewart ont dû elles-mêmes être prises à ce jeu. Le désaccord pointe entre l’actrice et l’assistante, et se pose la question de la séparation, comme dans la pièce, et à cause de la pièce parce que les deux partenaires en ont une approche différente. Le personnage de Binoche, insécurisé, se ferme  aux propositions de compréhension du personnage émises par l’assistante. Que s’est-il passé sur le film ? Le même rapport a-t-il surgi entre l’actrice mûre et le symbole d’une génération de comédiennes montantes ?

Et puis il y a un phénomène météorologique qui, en arrière-plan, souligne le fond du problème : le temps qui passe. Dans la vallée de Sils Maria, il arrive que les nuages s’alignent en une fine enfilade, et figurent un serpent. Ce serpent qui est nommé dans la pièce, et que les deux protagonistes, presque en huis clos, veulent absolument voir au petit matin. Ce serpent c’est la bête venimeuse à affronter : le temps. Tout l’enjeu du film sera l’acceptation. En fuyant le rôle, le personnage de Binoche fuirait l’épreuve, mais elle fuirait aussi la possibilité de surmonter le moment en faisant de sa vie une œuvre d’art. Elle subirait le poids du temps, sans danser sur la montagne et le temps qui passe.

Le reste, vous le regarderez.

Voici un cinéma total. Un cinéma qui n’élude rien. Un cinéma conscient de son histoire et de son temps. Un cinéma capable de rendre ce qu’il doit à la pensée, à la vie, à la pensée de l’art. Un grand cinéma d’artiste, servi par deux comédiennes impliquées totalement. Une vie d’artiste, c’est une vie où s’effacent les frontières, comme dans ce massif montagneux, où les nuages recouvrent tout. Où ce qui palpite en l’artiste est la matière même de sa création.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s