Dédales du passé (« Trois souvenirs de ma jeunesse » d’Arnaud Depleschin – Quentin Dolmaire, Lou Roy Decollinet, Mathieu Amalric…

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C’est encore un film très touchant que « Trois souvenirs de ma jeunesse » d’Arnaud Depleschin.

Très directement référencé à la nouvelle vague, à ses procédés de figuration par l’acteur d’une pensée écrite en particulier, c’est d’abord un film écrit, et superbement. Un film d’écrivain. Un film de dialogues ciselés, recherchés mais pourtant crédibles, qui assument une façon de parler désuète, qu’on puisse vivre en pensant, sans distinguer l’exercice « intellectuel » de la vie, simplement.

Un roman d’amour, romantique, surplombé par la relation épistolaire déchirante, essentielle au film, canalisant un sentiment d’urgence (l’écriture est un acte physique dans ce film), entre Paul Dédalus, alors étudiant à Paris, et sa petite amie laissée à Roubaix; qui peu à peu perd sa sûreté et sa légèreté de façade pour nous livrer un portrait d’écorchée vive magnifique, terriblement angoissée par l’absence. Sans doute ce que Paul avait deviné derrière la Bimbo qu’un jour il se décida d’aborder, avec une maladresse qui tournera à son avantage (très jolie scène de séduction par la face nord).

C’est un film, qui rappelle le magnifique « rois et reines », dans cette manière qu’a Depleschin d’intégrer la folie dans la normalité. De faire éclater les frontières entre le normal et le pathologique. Les gens normaux ont leurs moments de folie, la famille est une folie, l’amour est une folie. La tentation du passage à l’acte est toute proche. Il y  cette anthropologue « gourou » qui refuse de prendre Paul dans son séminaire, pour des raisons logiques, mais qui bluffée par son audace et son sens de la répartie lui ouvre « open bar » son bureau personnel, où il vient étudier seul, lire, comme dans un terrier. Il y a ce petit frère saisi de lubies. Il y a cette scène d’affrontement entre générations, où l’on s’affronte du balcon à la rue, et où la fantaisie se mêle à la folie, la gravité à la légèreté. Tout est possible, et en même temps on subit.

Les enfants, exposés à la folie des grands, à leur absence aussi, trouvent heureusement des grands pour les sécuriser et leur permettre résilience. De cette folie approchée ils garderont quelque chose. L’absence de toute peur physique pour Paul Dédalus. Et ce sentiment d’irréel, face aux fous, face à sa mère terrorisante, qui lui donne sans doute, cette audace, et cette liberté d’user du langage à sa guise. De parler comme il le veut, par exemple de se sortir d’une situation tendue avec des dealers en disant : « Il n’y a pas d’offense ». C’est cette expérience qui mène peut-être à pouvoir se concevoir comme anthropologue dans les contrées les plus improbables, ou metteur en scène, comme Depleschin. Si la vie a tout d’un rêve , ou d’un cauchemar, alors elle peut être une œuvre.

Le scenario est comme l’issue d’une psychanalyse, d’où surgissent trois souvenirs inégaux, l’un des trois- l’histoire d’amour- occupant plus de trois quarts du film. Trois souvenirs marquants, qui constituent les étapes décisives d’une jeunesse. La marque de l’épreuve familiale. Fondatrice. Où se construit une force. Où les enfants décident de vivre malgré tout alors que le père lui, s’enterre. La confrontation à l’Histoire, qui rencontre l’intime et qui démontre que l’on est véritablement dans le monde (Paul Dédalus participe à l’évasion de refuzniks en URSS), et où s’ouvre le grand questionnement de l’identité et de la liberté (Paul Dédalus donnant son identité à un évadé d’URSS, qui vivra avec son nom et dont il aura un jour des nouvelles). Et la grande histoire d’amour marquante, cicatrice faussement refermée. Qui s’ouvre des années plus tard.

L’histoire d’amour, où l’on retrouve les procédés cinématographiques de la nouvelle vague, est terrible est magnifique. Les deux amants s’aiment trop au regard d’une vie qui ne le permet pas, parce qu’on est pauvre, jeune, parce qu’il faut construire sa vie et devenir ce que l’on est (anthropologue pour Paul Dédalus), parce que pour que la lumière reste allumée, la chandelle devrait brûler, et qu’elle ne peut pas. Alors l’infidélité est là, n’entame rien de ce grand amour d’une exigence infinie mais sans aucune mesquinerie. Mais la vie vient à bout de l’amour.

La reconstitution des années 80 est elle-même un grand intérêt du film. Elle apporte un regard sur l’époque qui n’avait pas été livré, loin des clichés. La musique, omniprésente, fait resurgir des sons oubliés (les présocratiques du rap). Et au passage, dans les milieux populaires de Roubaix, on s’aperçoit que ce n' »était pas si mieux avant ».

Les aléas de l’amour prennent forme dans une société technologique spécifique, et il nous est donné de nous rappeler que l’absence de don d’ubiquité, pour les amoureux à distance, n’a pas les mêmes formes que dans notre siècle connecté. Le cinéma qui traite de l’amour n’a plus l’opportunité de nous proposer ces scènes de concentration sur la plume, ni celle d’une cabine téléphonique sous la pluie où il faut sans cesse enfiler des pièces pour que la voix ne disparaisse pas.

Ce n’est pas un film de nostalgie, c’est un film qui pourrait nous dire que l’on ne grandit pas tellement, mais qu’on vieillit. Que ces années là, de jeune adulte, restent tellement importantes car intenses. Que l’on continue, simplement, après, qu’on déroule. Que rien ne s’oublie vraiment.

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