Terrible prescience (« Pasolini » d’Abel Ferrara)

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Je ne sais pas vraiment si ce film d’Abel Ferrara, stimulé par la stature de son sujet, peut plaire à ceux qui ne connaissent pas Pier Paolo Pasolini, je ne sais pas s’il peut attirer vers son œuvre prophétique, incroyablement multiforme, digne de ces esprits de la Renaissance, de son pays, qui transformèrent le monde. Pasolini était poète, romancier, essayiste, dramaturge, cinéaste de la plume à la caméra, militant politique, intellectuel intervenant dans l’arène. Et il avait peur du monde qui s’avançait. De la violence contenue dans la marchandise qui peu à peu, déjà, napalmisait la société, en chassait toute magie (pour la jeunesse dans le film il ne reste que les voitures), en normalisait les sous cultures, celle de ces milieux populaires italiens qu’il aimait (scène émouvante d’une partie de foot sur un terrain vague), jusqu’à leurs couches lumpénisées (ce qui lui a été fatal) parmi lesquelles il aimait vaquer, pas uniquement pour trouver des petits mecs

.

Cette violence là, formatrice de « gladiateurs » assoiffés de posséder, l’a tué. Car on l’a tué, manifestement, sur cette plage romaine où il venait pour vivre ses passions interdites, simplement pour lui voler son portefeuille, l’homophobie servant d’épice, même si des théories pensent que son assassinat fut politique, et lié à son dernier projet, « pétrole », un roman sur les magouilles italiennes.

C’est admiratif de Pasolini que j’ai vu le film. Donc son visage, incarné par un Willhem Dafoe parfait, qui démontre encore ses facultés d’expression variées, profondes, si significatives (méconnaissable par rapport au dernier Dafoe que j’ai vu, à savoir son personnage de brute dans « Grand Budapest Hôtel« ), a évoqué de suite en moi toute la fureur de sa révolte, sa pertinence, sa prescience que nous ne comprenons que trop sur les ravages de la société de consommation qu’il annonçait comme un véritable Enfer en approche. Je ne sais pas ce que peut ressentir un spectateur qui se présente devant ce film comme une page blanche devant Pasolini. Peut-être trouvera t-il cela bien banal.

Ferrara aime tourner autour des ambiguïtés, en milieu italien et italo américain, entre le catholicisme et le vice. Et autour de cette idée de la familiarité entre les tentations du « vice » et la foi. Une même recherche de l’absolu sans doute, pour le flic de « Bad lieutenant« , qui tergiverse entre la rédemption par le christ et les injections d’héroïne. Il retrouve ici tout son talent de « Nos funérailles » d’où ressortait cette même noirceur qui imbibe ce Pasolini. Cela résonne avec Pasolini lui-même, homosexuel scandaleux, qui réalisa un film sur Jésus salué par une partie de l’Eglise. Qui écrivit des « lettres luthériennes ». Mais qui se définissait comme anti moraliste et commettait sans cesse un des pires pêchés pour l’Eglise (et celui qu’elle cache le plus en son sein)..Aimer physiquement des hommes.

Abel Ferrara revient à son apogée. Il partage avec Pasolini ce goût pour l’austère assorti du scandale, et pour le négatif dans sa radicalité. C’est donc un film austère qui commence par des scènes de sexe homosexuelle, certes pudiques mais soulignées dans leur aspect sordide lié au clandestin dans cette société italienne. Pasolini avait des amis délurés (Maria de Meideiros dans le film, qui vient emmener le contraste avec les femmes du clan Pasolini) mais vivait en famille, avec sa maman et sa sœur, dans une ambiance traditionnelle austère (et patriarcale ! Les femmes servent à table, pendant que l’intellectuel lit. Mais les femmes sont engagées dans l’œuvre aussi). La haine de la bourgeoisie, dans un cousinage avec Bunuel, est omniprésente dans le film. Pourtant l’on vit dans un décor devenu  bourgeois, même si l’on en partage pas les valeurs. Surtout pas l’ostentation.

« Pierrutti » est décrit comme un homme taiseux, attentif aux autres cependant, extrêmement sensible (il ne serait pas ce créateur autrement). Cela n’est pas dit dans le film mais il détestait les hippies, ce qu’il dit sans ambages dans « Les écrits corsaires« . Pour lui, la liberté des hippies n’était que l’annonce d’une liberté pervertie, fourrier du consumérisme. Une liberté de répondre comme un automate aux injonctions du marché, à sa demande d’hédonisme; à sa capacité à nous modeler, à faire de nous « ces robots qui se percutent » comme il dit dans le film.  Pas d’ambiance délurée chez les Pasolini. Au contraire. Et quand Maria de Meideiros, scandaleuse et extravertie, vient en visite, elle dénote, apporte de la joie en même temps.

La sensibilité de l’intellectuel, est superbement figurée, à travers des images, qui surgissent de l’esprit du créateur à la lecture du moindre fait divers. Pasolini produit sans cesse du concept, de l’image, des formules. Il s’exprime sans cesse par la création parce qu’il n’ pas le choix. Il faut que cela parle. Mais pas n’importe comment. De manière stylisée, construite. Cette profusion est bien rendue dans le film. Lorsqu’il meurt Pasolini est riche encore de virtualités créatives, le jour même il explique un scenario à son acteur fétiche, dans un de ces restaurants d’une Rome profonde qu’il aimait écumer (comme plus tard Moretti avec son scooter), une Rome crépusculaire, qui n’augure rien de bon. La mort du poète, les années de plomb, l’emprise maffieuse et les années Berlusconi afin de noyer tout cela sous les paillettes.

Il s’agit du dernier jour de la vie de Pasolini. Jour où il va avoir l’occasion, dans un entretien, de résumer sa pensée en quelques phrases.

Il est plus aisé de tuer que de créer.. Tuer prend quelques secondes. C’est pour cela que la pente est plus rapide vers le crime. Pasolini, un génie, disparait pour rien. Sa richesse est dilapidée par cette richesse qu’il haïssait, celle de cette bourgeoisie qu’il affrontait de toutes ses armes discursives et imagées, qui répand ses valeurs arides d’appropriation dans tout le monde social. Pasolini meurt de ce qu’il craint pour le monde. Tué par des petites frappes. Ferrara y voit-il la vengeance de Dieu, qui ne lui pardonna pas ses sorties nocturnes avec des gouapes, dont il ne pouvait pas se passer ? C’est possible. Ou bien s’est-il trop approché des griffes du diable ?  Le meurtre de Pasolini est une parfaite illustration de ce qu’il déplorait ; le triomphe absolu de la valeur d’échange sur toute culture. Il lutta contre une lame de civilisation qui devait l’emporter.

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