Cassandre et les dupes (« L’homme unidimensionnel », Herbert Marcuse)

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 » Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves ».

Herbert Marcuse

Chemin faisant en ce moment dans l’œuvre de Pasolini, cinématographique et littéraire, j’ai pensé qu’il s’inscrivait dans une nébuleuse de Cassandre qui ont crié au danger totalitaire dès la survenue de la société de consommation. Quand Pasolini comprend qu’au cléricalisme italien succède brutalement une forme de pouvoir inédite fondée sur l’opium des « choses qu’on nous propose, d’avoir des quantités de choses, qui donnent envie d’autres choses » (Souchon), c’est au moment même où le navire de l’hédonisme marchand touche aux rives de son Italie.

Mais ce navire vient des Etats-Unis, et Herbert Marcuse en a exposé l’architecture très nette quelques années avant, avec notamment « L’homme unidimensionnel ».

A relire Marcuse, que j’avais lu très jeune, je suis frappé, non seulement par la proximité incroyable entre ce qu’il écrit et ce que dit Pasolini dans un autre style, mais plus largement par l’ironie grinçante de l’Histoire :c’est que les soixante-huitards, ces dupes, connaissaient Marcuse, c’était leur théoricien de référence, pour beaucoup. Et pourtant, ce sont eux qui ont permis, en cassant les valeurs conservatrices, à l’ogre nouveau de dévorer la culture.

Le marché avait besoin des hippies pour ouvrir de nouveaux champs de consommation que les anciennes valeurs atrophiaient. Les mouvements politiques gauchistes de ce temps là ont joué le rôle d’idiots utiles, alors qu’ils étaient non seulement prévenus, mais qu’ils maîtrisaient ces analyses.

Et depuis lors, ils n’ont certainement pas compris ce qui s’est passé, ni tiré quelque conclusion profonde. Eux-mêmes, comme le dit déjà Marcuse, incapables de s’élever au dessus de l’Esprit du temps, n’agissent plus en êtres tragiques mais en consommateurs revendicatifs, à bien des égards. Qu’il s’agisse de consommer une image de soi dans le militantisme, de sous-estimer totalement la société spectaculaire, ou de fermer les yeux sur les valeurs réelles des dominés, et donc de mésestimer le combat culturel, les questions de construction de soi posées lorsqu’on prétend vouloir changer la vie.

Marcuse saisit la société de consommation comme une « société close », où le travail du « négatif » – notion empruntée à Hegel – ne peut plus s’exercer, du fait de la mobilisation tout entière des psychés par un pouvoir qui n’a plus, ou presque, besoin de répression physique, au sens où le pouvoir étatique détient le monopole de la violence légitime. Cette société est un « mode de vie« . Et donc les forces critiques sont englobées dans ce mode de vie. En cela il prolonge le concept génial, marxiste, de fétichisme de la marchandise. Pour Marx la marchandise parvient à faire croire qu’elle n’est rien d’autre qu’elle-même, et à dissimuler les rapports sociaux qu’elle contient. La société de consommation porte à l’extrême ce fétichisme.

La société de consommation prétend répondre aux besoins, et c’est sa force, mais si la réponse aux besoins est une finalité de l’émancipation, elle devait, dans l’esprit des anticapitalistes, être « médiatisée » par la liberté. C’est tout le contraire qui se déroule.

Ce que voit venir Marcuse, c’est une « société sans opposition« , et cette prophétie est réalisée. Les luttes politiques sont des postures qui masquent un consensus profond, intériorisé, métabolisé, sur les finalités de la société. Le totalitarisme de ce temps est de production et de distribution, et n’a en aucune façon besoin de créer un parti unique. Les oppositions ne sont plus que quantitatives. Ainsi les Partis Communistes qu’observe Marcuse en sont temps se sont alignés sur Keynes, en réalité, ils réclament « plus », si on écarte leur verbiage. L’aspiration ouvrière est de devenir bourgeoise.

L’individu n’a pas de contrôle sur ses besoins, recréés en permanence par l’appareil productif. Certes nous jouissons, mais nous jouissons dans l’hétéronomie. Nous sommes des choses jouissantes. Cette jouissance va de pair avec la stimulation constante de produire, de consommer, d’effectuer des travaux absurdes, parasitiques, de pratiquer les loisirs qui nous sont prescrits. Et quand nous croyons contester, nous nous calons dans le chemin de fer de cette société là. Nous achetons des guides écologistes à « Nature et découverte » et nous consommons de l’identité écologique. Nous consommons de l’identification à Che guevara avec un t shirt et des chansons cubaines. Pas une cause qui n’ait son concert, pas une cause qui ne soit une consommation de lien social, d’où le tragique et l’esprit de gravité ne soient exclus.

Dans ces conditions, le refus des valeurs de cette société ne peut plus être politique, il est assimilé à de la folie. L’opposition serait tout simplement, démente. A travers la puissance de la technologie l’humain s’identifie absolument à la société. « Il n’y a plus qu’une dimension » parce que l’humain est entièrement absorbé par le fonctionnement économique, qui a tout subsumé. L’idéologie est contenue dans la production elle-même, en amont des débats idéologiques.

Les consommateurs et les producteurs sont indéfectiblement liés par la même culture, qui solidifie terriblement l’ensemble. Nous le savons, nous ne rechignons pas à acheter des produits fabriqués par des enfants, parce que nous ne saurions que très difficilement nous extraire de l’injonction à posséder ce qu’il faut posséder, malgré toute notre conscience. La publicité crée une manière de vivre, et ne nous laisse que notre « fausse conscience » (concept qui refait surface en ce moment grâce à Emmanuel Todd : le fait de « se la raconter » sur soi-même , qu’il impute aux défenseurs d’une « République » qui n’a rien de républicaine hormis son discours superficiel).

La contre culture est ainsi, généralement, inoffensive, elle est une marchandise comme une autre. Car elle ne remet pas en cause le régime pulsionnel qui nous travaille à la base. Fondé sur la base productive. Nous vivons dans une société qui exclue, mais qui est formidablement intégratrice quand il s’agit de faire admettre qu’elle est quasi naturelle. C’est la fin de l’Histoire, une idée qui n’a même pas besoin d’être enfoncée dans les têtes par des discours, mais qui s’exprime dans nos comportements. La naturalisation de notre monde économique et social fait de la domination une simple administration, neutre. Alors que les prolétaires étaient ces dangereux, ces « vivants refus » de la société, ils y participent pleinement.

Evidemment, l’automation, qui accélère encore de notre temps, ouvre d’immenses possibilités révolutionnaires. Si elle est mise au service de la libération humaine. C’est dans cette possibilité que peut s’engouffrer encore un changement de société.

Le réel devient donc rationnel.

Dans le domaine culturel, les éléments créateurs d’une autre dimension que le réel sont attaqués durement et intégrés eux aussi. La valeur d’échange régnante unifie tout : la publicité, la philosophie, l’Histoire, l’art, la politique et la distraction. L’art perd sa nature de « contestation de ce qui est ». Il est privé de son étrangeté et de sa magie. Ce processus se masque derrière une fausse démocratisation. Tout a une solution technique, et Roméo et Juliette sont susceptibles d’être psychanalysés… Les dimensions tragiques, tel que l’affrontement entre chefs politiques, sont écrasées par la communication de masse. Il n’y a nulle transcendance dans ce monde (Marcuse ne voyait pas l’effet rebond, justement, de l »intégrisme, face à cette destruction du transcendant). C’est Malraux qui l’a vu avec son XXIeme siècle « qui sera religieux ou ne sera pas ».

Aussi bien influencé par Freud que par Marx, Marcuse voit que la sublimation est remplacée par la satisfaction immédiate. Le monde, repris sous contrôle, a été désérotisé (il compare la différence pour les sens entre faire l’amour dans un pré à le faire dans une automobile).

Le langage est profondément affecté par cette transformation de la totalité du réel en rationnel. Marcuse ne parle pas de novlangue mais de « langage d’une administration totale« .  Ce langage exprime une pensée positive, opératoire, fonctionnelle. Le raisonnement technologique en particulier, identifie les choses et leurs fonctions, les mots et les concepts. On en vient à ce discours politique ou managérial insupportable car ausi vide que rituel. Le langage publicitaire, hypnotique, tautologique (on pourrait prendre pour exemple le contemporain « gouverner c’est fixer un cap »), appauvrissant la syntaxe volontairement, a contaminé tout le langage, unifiant par exemple les opposés. On peut ainsi prétendre que des abris anti atomiques sont « confortables », ce qui est une absurdité effarante.

 » Pour quelqu’un qui n’est pas assez conditionné, la majeure partie de l’écriture et de la parole publiques est complètement surréaliste ».

 » Ceux qui parlent un tel langage semblent être immunisés contre tout – et capables de tout« … Comme nos dirigeants politiques.

Dans la pensée, la description a remplacé l’explication, sous cette domination fonctionnaliste.

Pour Marcuse, seul le sauvetage de la philosophie est une issue. La pensée doit démontrer le caractère irrationnel de la rationalité envahissante. Déja, dans les années soixante il pose radicalement la question de la production superflue. La question la plus subversive. Qui est désormais identifiée comme vitale pour la planète. Il en appelle non pas à un primitivisme mais à lutter contre la société du gaspillage et de la dépendance. Pour redonner une chance d’autonomie à l’expérience humaine, il y a la pensée, et il y a l’art, et en particulier la fiction qui peuvent défendre les possibilités du langage, et donc d’une pensée échappant à l’opératoire économique. Bref il reste la possibilité, encore, de l’imaginaire. A défendre coûte que coûte, contre le tsunami rationnel-technologique. La révolution sera culturelle ou ne sera pas.

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