Kayak Ivre – « Comme un avion », un film de Bruno Podalydès

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Je suis un fan des films « Podalydès ». Je les vois tous, depuis « Versailles Rive gauche » en passant par « le parfum de la dame en noir »,, « Adieu Berthe », ou encore « Liberté Oléron », « Dieu seul me voit »,   et je plonge totalement dans leur univers loufoque, teinté de surréalisme.  » Comme un avion » actuellement en salles est sans doute le plus abouti, drôle et poétique, dépouillé aussi. Avec la part de burlesque et d’absurde qui sied aux cocktails réussis des « Poda ».

La spécificité de ce film là est qu’il ne repose pas sur le jeu de Denis, présent, mais de Bruno qui est l’acteur principal, souvent secondaire, voire très secondaire dans les films du duo. D’habitude Bruno réalise et Denis joue. Ici Denis donne un coup de main, et Bruno est aux commandes et s’exprime pour la première fois pleinement comme comédien, présent dans presque toutes les scènes. On retrouve la petite bande habituelle des acteurs de leurs films, et viennent s’ajouter Agnès Jaoui dans un rôle charnel qu’on ne lui aurait pas prédit, et surtout Sandrine Kiberlain, qui ressemble ici à des souvenirs de ses passages dans les comédies telles que celles de Pascal Bonizer, mais qui bien que redondante avec ce passé est indispensable au film en y apportant une grande subtilité sentimentale.

 » Comme un avion », complètement en dehors des valeurs de son temps, est une comédie d’hurluberlu sur la liberté de vivre, sans projet. Juste de vivre et de goûter aux plaisirs simples, mais sans aucune affectation épicurienne, sans recherche particulière, sans savoir vivre, sans prouesses gastronomiques ou je ne sais quelle performance dans le plaisir, bien au contraire. Un film sur le bonheur de goûter quand on le peut à l’absence de contrainte, et au laisser aller complet allié au lâcher prise. Dériver ce n’est pas forcément partir à la dérive, ça peut contribuer au bonheur.

Quant au ridicule, il ne tue pas forcément. Il attendrit quand il est sincère et bienveillant.

L’intrigue est minimale et on s’émerveille de ce que Bruno Podalydès fabrique avec ce point de départ : un homme , un quinqua, qui repense à sa passion de toujours pour l’aéropostale, tombe par hasard en regardant internet, parce qu’il laisse dériver son imaginaire en somme, sur un fuselage de… Kayak. Il ne sera pas Saint Ex ou Mermoz, mais il sera Michel, un grand enfant qui s’est trouvé un nouveau songe, met son kayak à l’eau dans une rivière de région parisienne et se laisse filer, en se laissant croire qu’il serait préparé, ou plutôt en affectant de s’être posé la question.

L’odyssée s’étalera tout au plus sur cinq kilomètres, mais c’est assez pour redécouvrir tout ce dont le temps post moderne nous prive, et pour nous inviter à dériver, à se laisser couler. Ne rien faire, c’est se laisser aller, et ce n’est pas donné à tout le monde. Il faut garder les écoutilles ouvertes. Un simple kayak devient un bateau ivre à maints égards. D’une douce ivresse rien moins que dangereuse. L’eau de la rivière est d’un vert bien proche de l’absinthe que Michel sera conduit à boire durant son périple, comme Arthur en son temps.

Les films de Bruno Podalydès utilisent à merveille le thème du maladroit perdu dans le monde des objets mais qui est fasciné par leur pouvoir prétendu. C’est encore le cas, ici « le matos » de notre aventurier de mare aux canards donnant matière à diverses mésaventures, toutes aussi drolatiques.

Il y a ce couple Bruno Podalydès/Sandrine Kiberlain, merveilleux, subtil sous ses atours fantasques. L’une accepte avec une absence désarmante de préjugé, bien qu’elle en voit le ridicule, la rêverie éveillée, infantile, de l’autre, et l’accompagne même. Les deux se regardent comme des êtres libres sans trop en faire, et sont heureux de ne pas se connaître tout à fait, mais juste de partager ce qu’ils partagent. Cette idée de l’opacité nécessaire de l’autre, de la capacité à lui laisser une part de quant à soi, d’irréductible, et donc de merveilleux, est très belle. Et tellement à rebours de la valeur de « transparence » absolue qui est au cœur d’un certain moralisme contemporain entre égaux. Aimer c’est aimer aussi les petitesses de l’autre, parfois le laisser dériver. En tout cas ça peut l’être. Mais il faut d’une certaine manière aimer la liberté, et aimer, vraiment. C’est à dire accepter que l’on échappe. Ces deux-là en sont capables, il semble.

Pointe la nostalgie, évidemment, dans le film, des guinguettes de bord de l’eau, des films de Renoir, des déjeuners dans l’herbe.  J’ai pensé un peu au Van Gogh de Pialat. Il y a aussi du grand Meaulnes dans cette idée de la découverte du château caché derrière les feuillages et où l’on découvrira nécessairement une femme. L’évocation de toutes ces références, légère, est élégante. B. Podalydès s’essaie aussi à une approche légèrement érotique, très légèrement. L’humour désamorçant d’ailleurs, timidement, l’érotisme.

Tout le monde n’a pas l’héroïsme des pionniers du ciel. Ni le génie de Rimbaud pour évoquer un bateau ivre. Mais tout le monde peut certainement laisser une part de rêve imbiber son monde. Comme ici Michel, graphiste 3 D de Saint-Cloud.

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