Plein soleil – « Noces, suivi de l’été », Albert Camus

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Avant de partir en Crète, terre où Thésée terrassa le Minotaure, j’assouplis mon esprit à la pensée de midi en lisant Ovide, dont je vous parlerai bientôt, et .. Albert Camus, dont son splendide « Noces, suivi de l’été », réunion de textes épars écrits entre 1939 et 1953, célèbre la mare nostrum, ses villes côtières, Alger et Oran en particulier. Et la lumière du soleil qui chauffe les pierres.

Camus y est comme un Icare – c’était le fils de Dédale, celui qui bâtit le labyrinthe du Minotaure justement, pour Camus ce monstre est « l’ennui »-. Un Icare dont les ailes seraient de pure pensée. Il s’y place dans les pas des grecs et s’interroge en pleine lumière de l’été, tel ces héros tragiques qui selon lui ne dirent qu’une chose : « Ô lumière, c’est le cri de tous les personnages placés dans le drame antique, devant leur destin« .

Nous ne sommes pas dignes des grecs cependant, pour Camus. Les grecs posaient des limites. Les Dieux y rappelaient sans cesse, durement. L’homme contemporain a repoussé toutes les limites. Fils de Prométhée, qui donne lieu à un très beau texte, lui qui inaugure l’Histoire, en s’emparant des techniques et des arts, l’Homme a aussi trahi ce rebelle aux dieux, car il s’est asservi à l’Histoire plutôt que de la dominer. L’absence de limites, le caractère de monde fini, attristent Camus, qui recherche des îles et des déserts. Il les trouve en Algérie, croit-il.  » Dans la paix des pierres« .

On y découvre un Camus grec, oui :

« les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent« .

Un Camus païen et se vivant poète, ce qui n’est pas son aspect le plus connu :

« Depuis cinq jours que la pluie coulait sans trêve sur Alger, elle avait fini par mouiller la mer elle-même« .

Un Camus sensuel, charnel, remarquant sans cesse « les filles fraiches », une robe collante bleue, frôlant parfois le panthéisme sexuel – on parle bien de « Noces« . Il compare l’Algérie avec une femme auprès de qui il entretiendrait une longue liaison. Un Camus soucieux de simplement décrire, se laisser absorber par la beauté et la lumière, mais qui est sans cesse rappelé à la pensée, quoi qu’il en dise.

On y retrouve donc le Camus de Sisyphe qui n’est jamais très loin de ces textes, mais aussi le Camus transfuge, et le Camus dépressif, mais jamais dans la plainte, luttant contre ses tendances, grâce à ce qu’aujourd’hui on nomme méditation, et grâce à l’évocation de la sagesse stoïque.

Je ne sais pas si Pierre Bourdieu a écrit sur Camus. Sans doute quelque part. En tout cas il aurait pu, lui qui connaissait aussi l’Algérie, nous offrir un sublime portrait. Il aurait livré de belles pages sur ce magnifique transfuge social, comme lui, qui connut la pauvreté à Alger et le prix Nobel.

Camus exprime magnifiquement dans ses « Noces » et « l’été » les tourments du transfuge après son ascension, son exil intérieur comme géographique et social. On retrouve cette tension jusque dans la trame involontaire de son écriture, dans la structure de son esprit créatif, qui après des moments de description, charnels, sensuels, débouche vite sur de l’abstrait, sur des traits de philosophe, des intuitions généralisantes, géniales. Il se félicite même, de se laisser aller seulement à décrire ce qui est. Mais ce fait même de se féliciter est déja basculer dans la conceptualisation.

Camus sans cesse, dans ses phrases, voyage du petit garçon qu’il fut, sans cesse dans la mer et au soleil, à l’aise en son milieu social et naturel, à l’intellectuel considérable qu’il devint. Et s’il revient sans cesse en Algérie ou ailleurs au Sud, comme en Toscane, c’est pour essayer de faire tenir tout cela ensemble, dans son cœur et sa pensée.

C’est son enfance qui le ramène vers les grecs, vers le soleil, vers la pensée en harmonie avec la beauté. Et il en est sublimement conscient :

 »  Au plus noir de notre nihilisme, j’ai cherché seulement des raisons de dépasser le nihilisme (… par fidélité intime à une lumière où je suis né ».

Dans ce livre il y a un chapitre sur un match de boxe de douzième catégorie, très populaire. Camus y va. Il y est comme un poisson dans l’eau et il y est seul. Il le décrit parfaitement car il est de ce monde, il vibre avec, mais il n’y est plus et l’approche de l’extérieur. Cette aliénation est irrémédiable, mais il la sublime en écrivant. Il essaie, du moins. Cet aspect du livre est très émouvant. Cette tension est sans cesse là, entre une attirance pour la simplicité du peuple d’Oran et un sentiment inévitable de séparation, de la part d’un esthète. Camus le dit très directement : il veut servir les deux, « la beauté », et « les humiliés », être fidèle aux deux.

Le bonheur c’était d’être dans son milieu naturel. Et le social rejoint la nature, dans l’âme profonde de l’écrivain. Ainsi il aspire à retrouver un paradis perdu quelque part, troqué contre la spéculation théorique dont il ne dit pas qu’elle est douloureuse, mais on le devine. Aussi, il vient chercher sous le soleil la vérité de l’instant, il cherche à être là, simplement, comme disent les méditants. C’est ainsi que l’existentialiste pourrait échapper à l’angoisse. Chez les penseurs grecs, semble t-il songer, la pensée ne se départissait pas d’un rapport intime au naturel, aux « dieux ». Il cherche à rejoindre ce courant, celui d’une pensée contemplative défaite par le christianisme qui se moque du monde et se préoccupe d’âme.

Etre là, dans le soleil, sans projet, c’est échapper aux tortures du nihilisme de son temps, celui décrit par Dostoïevski.

« L’espoir équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner« .

« La mesure de l’homme : le silence et les pierres mortes. Tout le reste appartient à l’Histoire« .

« Pour un homme, prendre conscience de son présent, c’est ne plus rien attendre« .

Ce sentiment d’être là, simplement, est destiné à la sauver,  mais on voit que Camus ne parvient pas simplement à décrire, comme Duras – qui se sauvait de cette façon-, et qu’il revient malgré tout à l’analyse, au concept, et donc aux démons. Ce sentiment on l’éprouve dans la mer, dans le désert, dans les villes sans mémoire qu’il connait en Algérie. Il vient y retrouver cela :

« pas d’éternité hors de la courbe des journées« .

Etre là, dans le présent qui passera et ne laissera rien, telle est la solution, telle est la sagesse. Il n’y a pas d’autre vérité. C’est ce que Camus dit ailleurs dans Sisyphe, et il le répète ici, radicalement même :

 » Qu’ai je à faire d’une vérité qui ne doive pas pourrir ? ».

Pour autant les grecs ont célébré la beauté. Mais aussi porté au plus haut la tragédie. Et « dans la beauté, la tragédie culmine« .

Camus ne fuit pas la tragédie, et se baigner dans le soleil ou dans la mer, « allée avec le soleil » comme disait Rimbaud pour parler d’Eternité, ne l’éloigne pas de la Cité, elle est toujours là, même dans ce texte. Il est un combattant. Et il ne l’ignorera jamais. A aucun moment la tentation de l’ermite ne le saisit. Il est parmi les hommes. Transfuge certes. Ni des uns ni vraiment des autres. Mais parmi eux.

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