Soigner le désespoir ?  » Et Nietzsche a pleuré », Irvin Yalom

Salome

Certains philosophes ne peuvent pas être aisément abordés par la face nord. Comme l’Himalaya.

Alors il convient de lire sur eux avant de les lire. De préparer la rencontre. C’est le cas de Spinoza, c’est le cas de Nietzsche, sans doute. Deux penseurs que j’aime, mais sur lesquels encore aujourd’hui, plus de vingt ans après les avoir découverts, j’ai souvent besoin de passer par des éclairages extérieurs pour en appréhender mieux certains versants.

C’est peut-être avec cette générosité là de passeur qu’Irvin Yalom, romancier-psychanalyste, écrit ses romans. Après le très réussi  » Le problème Spinoza« , j’ai lu « Et Nietzsche a pleuré », meilleur encore.

Yalom n’est pas un grand styliste. Bien qu’il soit clair, et que la première vertu du styliste soit la limpidité. Mais il a raison de se saisir de la forme du roman, qu’il utilise magnifiquement comme pédagogue des idées. Comme dans « le problème Spinoza », il évoque à la fois, à travers la quête de ses personnages, ce qu’est la psychanalyse, et même ici comment elle se bâtit, cette « médecine de l’angoisse », mais aussi une pensée philosophique, en l’occurrence celle de Nietzsche.

Il est très difficile de réaliser un roman avec des personnages, bien connus de surcroît, qui ont réellement existé et d’imaginer ce qui aurait pu arriver si la vie avait un peu oscillé. Très difficile d’être crédible, car nous avons besoin de croire à ce que nous lisons, et partant d’un contraste affiché avec le réel, il est encore plus compliqué de nous entraîner. Pourtant c’est le cas malgré le risque pris. Il se trouve que Yalom a appris, après avoir écrit ce roman, que ses deux personnages, qu’il met en présence, auraient pu effectivement se rencontrer, pour les raisons précises qu’il imagine. Cela a failli avoir lieu. Nous savons donc a posteriori que la fiction est ici une petite bifurcation du réel dont on va imaginer tous les développements.

Nietzsche et Freud sont de deux générations qui se succèdent et se superposent partiellement. Ces deux grands penseurs « du soupçon » comme on les a appelés, ont beaucoup en commun, et pas seulement leur passion pour la pensée grecque. L’un est philosophe, l’autre se veut praticien et chercheur. Les deux sont des moutons noirs dans leur milieu et en ont étudié tous les aspects pour s’en détacher, avec la conscience et l’arrogance qui sont la marque des pionniers. Freud n’aime pas trop les philosophes, excepté Schopenhauer, le premier maître essentiel de Friedrich.

Entre ces deux là, il y a indéniablement une continuité, ou plutôt une congruence qui n’est pas fortuite. Ils sont les premiers à s’atteler sérieusement aux conséquences de la mort de Dieu. Ces deux athées pionniers le sont, non pas par leur athéisme, mais parce qu’ils sont déjà à l’étape suivante : que fait-on de la mort de Dieu ? Comment vivre avec ? Comment en supporter l’angoisse ? Comment substituer au vide un autre contenu, proprement humain ? Comment ne pas sombrer dans le nihilisme ?

Et il y a un trait d’union vivant entre eux, qui va être utilisé par Yalom : Lou Andréa Salomé. Cette femme d’exception a bien connu les deux géants. Elle a été, très jeune, le grand amour déçu, platonique et brûlant, de Nietzsche, et elle sera des cercles psychanalytiques les plus proches de Freud. De l’idée de l’instinct derrière toute réalisation humaine, elle aboutira à l’inconscient.

Yalom ne pouvait pas organiser une confrontation entre Freud et Nietzsche. Car ce dernier n’aurait pu connaître qu’un jeune Freud, brillant et prometteur, mais pas encore assez mûr pour se mesurer à lui. Alors il a recours à l’un des premiers et nombreux complices de Freud, Joseph Breuer, le père en partage de la psycho-analyse, celui qui réalisa peut-être la première cure, celle d' »Anna O », le patient zéro.

Yalom imagine que Salomé, inquiète de l’état de santé de Nietzsche et y décelant une dimension morale profonde, vient s’adresser au médecin réputé que fut Breuer. Celui-ci va essayer, en trompant pour son bien le philosophe encore inconnu, d’appliquer la technique éprouvée sur Anna O.

Alors vont surgir toutes les questions posées à la psychanalyse, que les deux personnages vont essayer, chemin faisant, de résoudre ensemble. La première est : qui se soigne ? Que soigne t-on ?

Une seconde question surgit : la philosophie, c’est à dire la sagesse, peut-elle soigner ?  Peut-on enseigner le bonheur à coup de formules, même si on en persuade son interlocuteur ?

Une troisième est : suffit-il se savoir ce qui nous arrive et de le dire ?

Ce sont finalement les questions que se pose toute personne qui entre dans un cabinet de psychologue. Et ce n’est pas un hasard. Yalom continue son oeuvre de soin et développant son oeuvre littéraire ! Il aide ainsi chacun à se poser les bonnes questions.

Mais l’interrogation centrale est celle du désespoir. La mort de Dieu nous livre t-elle au désespoir ? Si oui, y a t-il une chance de le soigner ou faut-il apprendre à supporter la maladie ? Dostoïevski se promène, insensiblement, dans les pages de ce roman.

Le véritable jeu d’échec entre les deux personnages, Breuer étant épaulé par le jeune Freud, qui ne rencontrera pas le patient, comme un symbole de cette rencontre historique manquée, est aussi une histoire de fraternité qui malgré les réticences de Nietzsche, se bâtit. Sentiment qui manquait sans doute à Nietzsche. Tout choix se paie. Celui d’être un géant, qu’il cultivait radicalement, avait pour contrepartie la solitude, car contrairement à Zarathoustra il imaginait que ses disciples ne viendraient que bien après sa mort, ce en quoi il voyait juste. Il y a indéniablement dans le roman un essai d’interprétation psychologique du philosophe, que je trouve assez convaincant. Nietzsche pensait que les pensées et les déclarations parlaient surtout de la santé de leur émetteur. Et l’ayant fréquemment lu, j’ai souvent souri en essayant de lui appliquer ces principes d’analyse. il semble avoir souvent prôné ce qu’il subissait. Comme pour faire de ses impasses des choix, ce qu’il prône d’ailleurs avec sa théorie de l’amor fati et l’éternel retour du même. Il avait de la cohérence, le Monsieur. Son incapacité à se lier aux femmes, par exemple, était érigée en exigence philosophique. Mais elle n’était qu’un reflet de sa complexion psychique.

Breuer, personnage attachant, que l’on découvre autrement que dans son rapport biographique à Freud – voir par exemple la récente biographie de Sigmund Freud publiée par Elizabeth Roudinesco- va devoir en passer par une plongée, avec nous à sa main, dans la pensée nietzschéenne. Et évidemment ce ne sera pas pour lui sans conséquences.

Ensemble, comme dans un work in progress disséqué devant nous, de manière fascinante, ils vont peu à peu rejouer l’histoire de l’invention de la cure psychanalytique, avec ses tentatives et ses retournements de situation. Et démontrer les liens indiscutables entre la philosophie du briseur d’idoles et le freudisme, mais aussi leur divergence au final.

Car les deux pensées ont en commun la même intuition, qui remonte justement à Spinoza : il s’agit de « devenir qui tu es ».

Mais comment et pourquoi ? Et c’est ici que l’on diverge. Yalom imagine ce qui aurait pu  aussi, à quelques années près, être une collaboration incroyablement stimulante. Mais la philosophie et la psychanalyse se séparent. Voila peut-être la grande leçon du roman.

En dire plus, ce serait aller trop loin – car une cure relève aussi de l’enquête policière- et enlever au lecteur de cet article l’envie de lire ce roman dense, éclatant d’intelligence, mais léger aussi, parfois drôle car les découvertes et l’auto expérimentation ont des effets burlesques. Léger comme Nietzsche aimait une certaine légèreté dionysiaque. Les génies ont aussi des faiblesses, qui ne les rendent que plus attachants, et parfois donnent à sourire. La pensée ne délivre pas de l’humanité.

C’est donc un grand roman de fidélité. Un roman de fidélité à la vocation et aux pensées qui ont élevé l’esprit de l’auteur.  Et le nôtre, possiblement.

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