Senseï Musashi – « La parfaite lumière »- suite de « La pierre et le sabre », Eiji Yoshikawa

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Après avoir lu il y a tout juste un an le fascinant « La pierre et le sabre« , classique japonais d’Eiji Yoshikawa, chroniqué dans www.mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com, je viens de finir avec le même délice, sans doute amplifié par le crescendo final, particulièrement réussi, la suite de ce roman qui mêle habilement épique, picaresque – mélange peu évident qui demande un sublime art du dosage, car le picaresque pourrait tuer l’épopée en chassant l’esprit de gravité-, mais encore roman philosophique illustrant la pensée zen, et peinture profonde d’une société, celle du Japon du temps du Shogunat.

Dans « La parfaite lumière », l’action s’est déplacée de la région de Kyoto aux alentours du Mont Fuji. Mais tout change encore et encore. Le temps qu’un courrier arrive et rien n’est plus pareil. Musashi avait terminé le premier tome en s’affirmant comme un homme d’épée prometteur, commençant à faire parler de lui mais haï car il bouge les lignes de par son originalité et son indépendance totale.

On subodorait qu’un jour ou l’autre un combat devra l’opposer à son seul rival digne : le très différent Kujiro. Un grand escrimeur, sans doute longtemps meilleur que Musashi qui a l’intelligence de différer autant que nécessaire le moment du combat, mais tout aussi pervers que notre héros est plein d’empathie. Musashi sait que ce moment viendra mais au moment où il le jugera opportun. Il a conscience de la nécessité de mener le combat quand il sera gagnable. Le tome 2 a le même rôle que « la pierre et le sabre » en matière d’illustration de l’art de la guerre.

Lire « la parfaite lumière« , se laisser porter par son langage poétique simple, sans affectation, c’est continuer le premier opus, certes. Nous retrouvons la même philosophie zen-héraclitéenne : tout change, tout le temps, la vie est chaos, flux, elle heurte sans cesse les atomes. A tel point que nous en perdons souvent les fils emmêlés que l’auteur heureusement maîtrise comme Dédale ses couloirs.

Nous plongeons encore plus profondément dans la diversité de la société japonaise de ce temps, rencontrant tous les modes de vie, les métiers, l’économie et l’architecture, la condition des femmes. Une fresque élargie et complète, qui tient ses promesses. Nous sommes en Japon. En Japon du seizième siècle. Un japon encore brutal mais où Norbert Elias constaterait que la division du travail est déjà assez élargie pour qu’une auto discipline des mœurs, très poussée chez les classes supérieures, mais commençant à influencer très fortement toute la société, vienne s’imposer dans la culture. Le respect, les principes gérant les relations, les rites d’interaction, les civilités, prennent une grande place, même si le danger guette un peu partout.

Dans ce chaos où l’on se croise, se recroise, la grande qualité est la capacité de jugement. La psychologie et l’intuition sociologique. Ce n’est pas qu’il ne faut pas se fier aux apparences, c’est qu’il faut se fier aux apparences pertinentes. Les grands personnages du roman ont appris cette qualité. Et c’est la première qualité du Samouraï, saisir qui est son adversaire.

La philosophie du temps propre à la pensée zen implique que le passé est fondamental. D’où la dévotion aux ancêtres, le rôle fondamental de l’Histoire dans la formation des consciences, et l’insistance sur la transmission. Le disciple est une figure centrale. Musashi était déjà Maître de Jotaro, il va prendre un second disciple. Mais le Maître étend son influence, sans parfois le saisir lui-même. Par son exemple et sa légende. C’est ce qui rend ce monde là très différent du nôtre.

Pourtant cette fois-ci, malgré cette conscience forte du devenir incessant, on ressent encore plus profondément cette idée déjà là au premier tome : les liens forts résistent. On se souvient. Quand on se retrouve, celui qui a compté reste l’ami ou l’amour fidèle.

Mais c’est toujours le parcours de Musashi qui est essentiel, et autour duquel les autres trajectoires, passionnantes, sont organisées de manière toutefois secondaires. L’auteur joue de nos propres passions en organisant sans cesse des retrouvailles et bien des rencontres ratées de peu, notamment entre Otsu et Musashi, ce couple éternel et impossible. C’est un roman ancien, et il a ses « trucs » qu’on connaît et voit venir, d’autant plus que l’auteur nous a déjà fait le coup. Mais c’est un jeu qu’on accepte.

Alors qu’au premier tome Musashi était après ses ennuis de jeunesse dans une phase ascendante, cette partie du parcours s’avèrera plus ardue. La Voie, qu’il pensait atteignable par l’exercice du sabre, l’ascétisme et l’attention aux autres vecteurs vers la Voie, comme le dessin, semble parfois s’échapper. Musashi connaîtra sa première grande crise de doute. Il connaîtra aussi des déconvenues partielles, il découvrira qu’un mal peut s’avérer un bien. Mais il n’en sortira que plus fort, car il a acquis cette capacité à remettre en cause ce qui est nécessaire, à tirer des leçons de tout évènement, à apprendre de tout et de n’importe quoi, à adopter par la pratique les points de vue étrangers, celui du paysan comme celui de l’enfant, mais aussi à vraiment mener le travail de reformulation nécessaire. Il va dans un premier temps élargir ses expériences, expérimenter le rôle de leader, s’intéresser à la justice parmi les hommes. Il va apprendre à voir le sabre comme un point d’entrée dans l’univers, plus radicalement qu’au premier tome. Je ne veux rien dévoiler, mais ce sont ces évolutions qui compteront, au final. D’abord tenté par « le politique », Musashi bifurquera à nouveau vers une conception plus totale de la Voie.

Le sabre n’est qu’un moyen d’être en harmonie avec l’univers. Voilà le but d’une vie.

Vers la fin de ce roman de 700 pages qui en redouble un autre, un Samouraï s’adresse à un disciple de Musashi avant un moment crucial, et lui dit de ne pas perdre une miette de l’évènement. Car c’est aussi pour l’édifier que Musashi vit ce moment exceptionnel, au péril de sa vie. Pour que ses actes éclairent le monde.

Ce disciple, évidemment, c’est le lecteur. Au bout du compte celui qui a lu « La pleine lumière » pourra lui aussi appeler « Sensei » le Ronin du village de Myamoto, devenu lame la plus redoutable du japon.

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