S’en aller en Italie – « La longue route de sable », Pier Paolo Pasolini

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Pasolini était un prophète, intellectuellement. Il a saisi très vite toutes les implications de l’apparition d’un capitalisme de consommation, en avance sur son temps, et a subi toute la violence de cette conscience là, presque incommunicable. Cette violence d’être seul, avec sa lucidité et de tenir la hampe contre le vent contraire. Il voit « la porcherie », titre d’une de ces pièces, se déployer sur la planète et exige tout de suite ce que l’on est encore incapable de clarifier aujourd’hui : une révolution culturelle d’abord. Prendre son téléviseur et le balancer par la fenêtre, c’est pour Pasolini l’urgence politique.

Mais c’était aussi une intelligence sensible. Un poète. Un réalisateur. Une âme infiniment photosensible. Il était vraiment doué d’une prescience incontestable, troublante même, quand il termine son voyage à Ostie, là où il sera tué en 1975, bouclant la boucle puisque c’est la plage de son enfance, et qu’il note que le ciel est « bleu comme la mort« .

En 1959, il prend sa petite voiture, et il s’embarque pour une tournée solitaire, aux étapes instinctives, à grande vitesse, des rivages italiens. Il part de Vintimille pour remonter jusqu’à la frontière autrichienne. Cela lui prendra l’été. Avec « La longue route de sable », il livre ses impressions griffonnées dans un journal de voyage, axées sur la description rapide, incisive, de ce qu’il voit et entend, en homme pressé qui veut voir toute la côte, au rythme effréné de son époque et parce qu’un été ne dure qu’un été.

Il ne conceptualise que rarement. Il se contente de décrire, de rapporter, et de qualifier ses sensations esthétiques et ses émotions. Prosaïquement, en une écriture au rythme rapide de son odyssée, mais libre d’intégrer des escales, des gros plans, des travellings littéraires. Sa prose est ici celle d’un cinéaste aussi, avec une prédominance du visuel, et une organisation typique du propos par succession de plans.

Pasolini s’inflige cette solitude, qui ne l’est pas, puisqu’il passe son temps à parler à tout le monde, et à rencontrer, en se rendant dans les hôtels des artistes qu’il connait, par amour de l’Italie. Il ne cessera de parler d’Italie, dans son œuvre. C’est un furieux amant de son pays. Et son évolution le rendra terriblement colérique. Et pourtant… Il n’avait pas vu le pire, à venir. ici sa passion italienne rejaillit pleinement, notamment dans cette passion de voir, d’entendre, de s’emplir d’Italie.

C’est un tout petit livre, mais le talent spontané de Pasolini mériterait qu’on le cite ici in extenso, tellement il est capable de transmettre ses sensations, le sens de ces images fugaces qu’il récolte , et l’immense effet que sa seule présence dans ce monde lui procure, souvent pour le bonheur d’ailleurs.

Ce n’est pas encore l’ère du tourisme de masse internationalisé. On n’en voit que les prémisses, et cela l’inquiète. C’est plutôt le moment où les sites balnéaires drainent une population locale qui fête le soleil et un public régional. Pasolini aime le peuple. Il se sent bien auprès de lui. Il en déteste nombre d’aspects, en tant qu’intellectuel raffiné, et le dit avec sincérité. Justement parce qu’il n’est pas mal à l’aise, distant. Un gros type vulgaire est un gros type vulgaire dans ces lignes. Pas d’euphémisme parce que pas besoin de singer quelque position que ce soit.

Ce que Pasolini exècre, c’est la bourgeoisie, il la perçoit dès qu’elle pointe le bout de son nez, dans sa capacité à transformer les villes quand elle s’installe.  A cette époque Pasolini peut encore ressentir profondément une Italie archaïque, avec ses dialectes, ses liens encore perceptibles avec l’antiquité, et il aime cette « continuité ». Il aime ressentir, en marxiste original qu’il est, les œuvres des hommes dans la nature, le contact entre le civil, le travail de l’homme, et la nature. Il se laisse porter et il n’aime pas forcément ce qu’il avait prévu d’aimer. Il est honnête et sait que parfois son rapport aux régions traversées est médiatisé par le passé. Il voit alors les changements, l’industrialisation du tourisme et commence à ressentir un malaise.

Pasolini est apte au bonheur et va à sa recherche, se laissant guider par le désir. Lui si critique, si virulent. Il l’est, indéniablement, heureux, et on est heureux pour lui. Trouver un petit village où il tombe sur un portail baroque et un jardin néo classique peut le remplir de bonheur. La contrepartie est qu’une simple impression peut aussi le conduire à se sentir mort pendant plusieurs jours. C’est cela un génie sensible.Une intelligence complète, aussi bien conceptuelle qu’émotionnelle.

Mais ce qu’il aime par dessus tout c’est la jeunesse populaire, et la nuit. Les deux ensemble si possible. Et avec de jeunes garçons canailles pour lesquels on le sait, sa prédilection est intense. Il ne s’en cache nullement. Il aime leur rapport direct à l’existence. Leur absence de circonvolutions. Leur vitalité.

J’ai lu « la longue route de sable » volontairement; d’un seul trait, dans un avion au dessus de la méditerranée, la nuit. Essayant de magnifier ce voyage inconfortable et un peu long pour moi qui n’ai aucune patience dans les déplacements. La littérature est un onguent parfumé, parfois. Elle peut changer le sens d’une expérience et la colorer, durablement, dans le souvenir que l’on en aura. J’ai sans doute tenté cela. La petite italienne de Pier Paolo fonçait dans la nuit comme mon avion, et je me sentais encore plus proche de lui, moi-même touriste. Un livre c’est cela aussi, un stimulateur de vie. Une sauce épicée devenue indispensable aux lecteurs.

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