Revoir et revoir Casablanca

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Casablanca, de Michael Curtiz, avec Ingrid Bergman et Humphrey Bogart, est souvent rediffusé, et il ne faut pas se priver de lui dire comme Souchon, « j’te lâcher’ai pas » et de le revoir. C’est un des plus beaux films de l’histoire. D’abord, ce me semble, par son intelligence, qui est avant tout un respect du spectateur. On se sent aimé quand on regarde un tel film. C’est en effet un film d’une intelligence stupéfiante , qui éclate à chaque dialogue, et qui s’épanouit dans l’intrigue et surtout le dénouement virtuose.

Or, une des causes de cette réussite est … un des handicaps de sa création. Les scénaristes ont quitté le film, ont été remplacés, puis sont revenus. Du coup, le film a évolué, dans une narration qui retombe sur ses pattes, mais s’enrichit plutôt qu’elle n’est incohérente. Un petit miracle.

Ingrid Bergman ne savait pas comment allait finir le film, parce que les scénaristes ne le savaient pas, aussi elle ne l’intériorisera pas. Elle vit ainsi pleinement le dilemme romantique qui est le sien. Elle aime deux hommes, elle est tiraillée entre deux passions, de natures différentes. L’une, sans raison qui puisse se formuler, violente. L’autre, qui a plus de sens, un sens politique. Elle est tombée folle amoureuse du personnage joué par Bogart alors qu’elle ne pensait plus revoir vivant l’homme qu’elle aimait, un grand résistant tchèque. Le drame est total pour elle. Elle n’est pas simplement tiraillée entre deux passions, mais aussi entre la grandeur d’âme et la passion. Le dilemme va contaminer le personnage de Bogart. Il y a certes un petit côté machiste dans le film. Puisque Bergman s’en remet à Bogart, bien qu’elle campe une femme d’une grande noblesse d’âme, consciente de la portée de ses choix. Cependant, Bogart incarne aussi un homme double, exaltant la virilité et le courage, mais d’une grande fragilité émotionnelle, rongé par l’amour déçu, effondré, « sentimental » lui dira deux fois le chef de la Police.

C’est un exemple des aléas de la création. C’est de ses faiblesses que le film devient génial. Il n’y a donc pas de recette pour produire du génie. « Il faut du chaos en soi pour engendrer une étoile » disait Nietzsche. De même, l’amitié semblait absente du plateau, notamment entre l’acteur qui joue Lazlo et Bogart. Lazlo, le personnage le plus noble du film, incontestablement, est aussi le plus terne. C’est de ce genre de déséquilibre que ressort la fascination pour un objet inédit qui ne ressemble à rien d’autre tout en usant de codes sans cesse. Ce n’est pas l’adaptation d’un quelconque grand roman, mais d’une pièce de théâtre qui n’a pas, je crois, été jouée. La production ne voulait pas Bogart au début. C’est jubilatoire de considérer que le génie sort d’une lampe d’aladin que personne ne saurait pré formater.

Le film tient d’abord sur l’alchimie inédite entre Bogart et Bergman. Ces deux- là ne convolèrent pas dans leurs vies privées à ma connaissance, et qui voit le film ne saurait le parier. Bogart se liera à Bacall, pas à Bergman. Mais on imagine les sentiments de Lauren devant ce film qu’elle admirait. Les rencontres entre les deux personnages sont incroyablement intenses. Nous avons là d’immenses artistes.

C’est un film de guerre. Un film de combat. A la gloire de la résistance. Tout de mépris pour la perversité nazie évidemment, mais étonnamment lucide sur les ambiguïtés françaises. On ne sait pas d’où souffle le vent dit le chef de la police vichyste, personnage complexe, évolutif, ambivalent jusqu’à la dernière image. Une des plus belles réussites d’un chef d’œuvre qui n’en manque pas. En pleine guerre, les américains sont donc connaisseurs des aléas de la résistance européenne, de ce qui se joue dans l’administration française. C’est admirable et loin des préjugés sur l’inculture américaine.

Mais quelle intelligence d’avoir commis un film de guerre qui n’a rien de la vulgarité de propagande ! Qui au contraire insiste sur la complexité, qui se centre sur l’individu et ses tragédies intimes. C’est à ce titre que Casablanca honore le combat pour la démocratie contre le nazisme. Pas par un discours anti nazi édifiant, mais par ce qu’il démontre sur la liberté de la création. C’est parce que l’on peut créer et voir un Casablanca que résister vaut la peine.

Il y a une atmosphère irréelle dans ce film. Elle contribue, à mon sens, à créer de la tension, paradoxalement. Elle est comme une couverture fine d’où peut surgir la violence, comme quand éclate un coup de feu dans la boîte de nuit-casino que dirige « Rick » Bogart. Les échanges sont courtois, on est élégant. Il y a des scènes peu crédibles où se croisent ouvertement ou presque des nazis et des résistants, et il y a cette scène, bouleversante mais à la limite du ridicule où les français, sous la conduite du résistant tchèque en danger- qui se suicide quasiment par son geste, inutilement- répondent par la Marseillaise aux chants des soldats allemands. On boit ensemble pour échanger des propos entre adversaires, dont on mesure peu l’utilité dans le réel. Un aspect qui sera brillamment parodié dans « OSS 117, le caire, nid d’espions » lors de la scène où les barbouzes rivalisent de phrases énigmatiques, sans que les scénaristes ne songent peut-être à Casablanca, il faudrait leur demander.

Mais après tout, était-ce si peu crédible ? On est en zone libre, de l’autre côté de la mer. On sait que cette époque est chaotique, indécise, que tout peut basculer vite. Certains grands résistants ont été simplement oubliés un temps par la Police. Par exemple dans ma région Silvio Trentin, pourtant très repéré. Les mémoires de guerre de Mendès France comportent, en Afrique du nord où il est bloqué, des passages qui ne sont pas très éloignés de ceux-là.

Le côté irréel est aussi un code. Un code de la magie du cinéma. Un code hollywoodien assumé. Peut-être sans le vouloir le film assume un méta discours sur le cinéma de l’âge d’or ? Le cinéma survit à la guerre, voilà peut-être un message du film. Le rêve survit. Le glamour survit.

La mise en scène n’a rien d’extravagante. On est loin des prouesses d’autres grands classiques du cinéma, que l’on songe à « la règle du jeu » de Renoir ou à « la dame de Shangaï » de Wells. Mais c’est la mise en scène qui fonctionne pour ce film. Un jeu avec les contrastes de lumière et les ombres qui sert le romantisme du film, avant tout, les plans sur Bergman ou Bogart, saisissant leurs émotions. Et puis Casablanca c’est l’usage de la musique. Le thème de jazz « as time goes by », splendide, joue un rôle immense dans l’émotion que dégage le film, comme dans celles des personnages.

Les dialogues sont splendides, conviennent parfaitement à ce gigantesque jeu de bluff, et ce n’est pas par hasard si le film est centré autour d’un lieu de jeu d’argent. Chaque phrase est pesée et compte dans le jeu de l’amour et de la mort. Tout le monde s’efforce d’avoir un coup d’avance, et à ce jeu le personnage de Bogart est le meilleur.

C’est un drame, un drame politique, où étrangement le schéma n’est pas simplement manichéen. En pleine guerre, les scénaristes parviennent à saisir le drame de l’individu dans la guerre. Loin de dire que l’amour n’est rien, n’est que secondaire, dans ce gigantesque cataclysme, le film dit au contraire, alors que les combats sont en cours, que les passions amoureuses sont au cœur de tout et sont ce qu’il y a de plus noble. C’est par amour que Bogart sort de son cynisme désespéré, tout superficiel cependant. C’est par amour qu’il décide de prendre un nouveau virage dans sa vie. C’est par amour qu’il parvient à trouver le plan génial, rationnel, qui aboutit à sauver la résistance. Le romantisme échevelé du film se paie en plus le luxe de répudier une certaine morale bas de gamme, puisque personne n’est immoral quand il aime, dans ce film.

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