L’image de l’enfant mort, performatif du despotisme de l’image

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Que peut-on espérer d’une société qui ne conçoit aucune limite à la photographie et à sa diffusion ?

Une photo d’enfant mort en mer, tentant de fuir la Syrie a frappé les esprits. Je ne la partagerai pas et je pense que ceux qui la partagent n’ont pas songé, sauf à être cynique, à sa pleine portée.

Pourtant je suis pour une politique d’asile beaucoup plus large, et je pense que notre politique d’immigration est aussi irréaliste que brutale.

Mais il me semble que le sens de cette photo, sa véritable fonction, sa fonction « latente » et non « explicite » comme disent les sociologues n’a pas été soulignée.

La société mondiale qui pousse les migrants à tenter la fuite et qui leur ferme la porte ensuite est la même qui ne respecte pas la dignité de l’enfant mort en l’exposant, en trafiquant l’image, en l’insérant dans des visuels. C’est bien la même. Et nous devrions nous efforcer de saisir ce qu’il y a de congruent à ces deux mouvements. Ce qui l’est  mes yeux, c’est la brutalité à l’égard des simples individus.

Je ne trouve nullement encourageant de voir tant de gens s’approprier le droit à l’image d’un enfant mort, sans plus d’interrogation. La question semble ne même pas se poser.

Alors que nous voyons le droit de l’enfant régresser au profit d’un nouveau concept, le droit à l’enfant, cette photo est encore un coup porté à l’enfance à travers le droit auto attribué aux adultes du monde entier de s’approprier le droit à l’image d’un enfant défunt. Cette crainte de voir l’enfant à nouveau perdre son sanctuaire, Hannah Arendt l’exprime sublimement dans « La crise de la culture ».

Tout cela est d’autant plus effarant que beaucoup de militants pro accueil qui utilisent cette photo, la retravaillent, en accolant des ailes d’ange à l’enfant ou en le mettant dans une douillette chambre de bébé sont les mêmes… qui hurlent contre les caméras liberticides dans les rues. Nous en revenons donc à la vieille antienne : « la fin justifie les moyens ».

Car oui, en diffusant cette photo, on pense au mieux combattre le penchant violent de cette société, alors qu’on l’entretient à mon point de vue. Ceux qui utilisent cette photographie d’enfant mort pour une cause juste sont les dupes de sa véritable fonction. Si cette photo est partout, si elle a tant de succès, ce n’est pas que la société se réveille, c’est pour une raison précise : pour qu’elle puisse être prise et diffusée. Le sens de cette photo est de pouvoir exister. De réaliser un pas en avant dans l’absolutisme de l’image.

Cette photo c’est la manifestation performative de la transgression de tout autre principe humain par le droit de saisir une image et de la diffuser. Evidemment elle se légitime par de bons sentiments. C’est bien l’aspect pervers de la démarche. Il ne pourrait en être autrement.

Le fonctionnement des médias de masse, qui s’assurent par les réseaux sociaux des myriades de collaborateurs, n’a pas intégré une quelconque philanthropie qui expliquerait cette photo et sa viralité géante. Ce cliché a au contraire une fonction profonde, c’est à dire animée par la logique impitoyable de la communication, c’est d’exister en tant que tel, de pouvoir se réaliser. Cette photo est un signe de l’impérialisme agressif de l’image. A travers cette photo nous voyons l’image prendre un peu plus de pouvoir ou en tout cas le confirmer.

Un paradoxe qui n’en est plus un est que les progressistes accompagnent ce déploiement. Les progressistes ont été les instruments les plus zélés de la société du spectacle et continuent à l’être. Ils n’ont décidément que peu appris du XXème siècle. La principale leçon du XXème siècle, c’est que les moyens préfigurent les fins, parce qu’elles les bâtissent.  Comment espérer bâtir une société décente en traitant les humains de manière indécente ? Le mort comme les spectateurs.

Depuis très longtemps, la mort est entourée de rituels de présentation. On n’expose pas un mort sans préparation. On l’enterre autour d’un rituel qui permet à la mort d’entrer en conscience des humains. Cette photo régresse au delà du néolithique, de ce point de vue. Il y a quelques années, on aurait baissé l’appareil photo, en se disant « ces choses là ne se font pas ». Mais désormais elles se font, avec la participation active des masses qui partagent.

Ainsi cette image, plus importante encore que d’autres, et c’est à ce titre que les médias l’adorent, et non parce qu’elle dénoncerait quoi que ce soit, étend un peu plus l’emprise de l’image sur l’humain. Ce qu’on se permet sur un enfant mort n’est que l’annonce de ce qu’on se permet sur tout être vivant. Cette image dit qu’il n’y a rien qui puisse s’opposer à votre image et à sa diffusion universelle, à son usage par les pouvoirs ou par quiconque qui détient une parcelle de pouvoir sur vous. Voila les raisons du succès de cette image.

A travers ces images le spectacle nous fait subir une sorte de test. Aurons nous le réflexe de dire « cela non, je ne peux pas y toucher ». Ou bien aurais je envie de regarder, d’enregistrer, de retoucher, d’intégrer dans un visuel, de propager ? Et de ce que je vois, l’image gagne haut la main.

Cette image s’impose à vous. Elle a suscité des traumas chez beaucoup, des chocs. Personne ne l’a réclamée. Cette intrusion unilatérale du trauma, qui ne vous demande pas votre avis, se retrouve aussi dans les politiques de prévention. Encore une fois, « pour la bonne cause ». Mais le fond du problème, c’est que l’on se permet, unilatéralement, de vous traumatiser. Parce qu’on le juge nécessaire. Mais si on le fait pour ‘le bien » qu’est ce qui empêche de procéder ainsi pour tout ce qui nous passe par la tête ?

Cette image ne crée que de l’émotion. Elle peut d’ailleurs aussi bien susciter de la compassion que de la peur. Elle n’est pas source de la moindre intelligence. Or, c’est la compréhension tragique du monde, qui passe par la pensée et non les émotions les plus violentes, non médiatisées, non accompagnées d’un travail sur le sens, qui pourrait conduire les européens à regarder en face la planète dans sa vérité et non plus dans les fantasmes d’un consumérisme infantile déçu. Jouer sur le terrain de la violence des émotions, c’est extrêmement dangereux, car si les émotions attestent de notre humanité, elles peuvent prendre de court une démarche plus humaine encore, qui articule l’émotion et la raison. Et parfois le chemin le plus court n’est pas le plus opportun.

Je ne vous la montrerai pas, cette image.

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