L’enfer, c’est pas les autres – « d’autres vies que la mienne » – Emmanuel Carrère

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L‘œuvre d’Emmanuel Carrère est en définitive le récit d’une longue lutte, patiente, stylo à la main, contre le mal être, que dans  » D’autres vies que la mienne » il décrit comme un renard qui lui dévore le ventre, image qu’il a rencontrée.. empaillée chez un psychanalyste réputé.

L’issue qu’a constamment recherchée cet homme attachant, un de nos meilleurs écrivains à mon sens, est de se décentrer radicalement, d’où sa plongée dans l’évangile, dont il sort athée mais convaincu de la convergence des sagesses autour de cette notion de dépassement de l’égoïsme, qui ne peut qu’être auto destructeur (lire le sublime  « Le Royaume », apogée de ce processus). Mais tous les écrits de Carrère témoignent de ce projet, littéraire autant que thérapeutique : sortir de la gangue étouffante du rapport de soi à soi, échapper au narcissisme et à ses tortures incessantes, profiter de l’admiration du courage d’autrui, apprendre de ce courage.  Apprendre aussi de la curiosité de l’altérité, comme dans l' »adversaire« , « Limonov », ou encore la biographie de philippe K Dick. Ce qui est encore échapper au processus d’auto destruction que connaît tout dépressif.

On dit souvent aux dépressifs, « mais prends sur toi ! ». Ceux qui disent cela ne saisissent rien de la dépression  qui consiste justement à tout prendre sur soi, à ne pas être dans la capacité de vivre autrement. Enormément de gens qui souffrent parviennent à donner le change. Non pas parce qu’ils trichent mais parce que leur présence au travail notamment, leur capacité, pour parler comme un phénoménologue, à « être pour soi », c’est à dire à se sentir conscience dans le monde, conscience d’un objet qu’ils contribuent à façonner, les sauve quelque peu de leur combat avec leur ennemi intérieur, qu’ils connaissent parfois, qui se cache souvent. Le dépressif se dévore.

«  D’autres vies que la mienne » est ce qu’on appelle aujourd’hui une autofiction, drôle de terme, qui semble signifier « fiction de soi ». Il s’agit en fait de parler de soi, sans tricher. L’auteur, qui dans ses livres assume toujours une grande sincérité et ne joue pas, nous raconte les rencontres décisives d’une année particulièrement dramatique, non pour lui, mais pour certains de ses proches, conjoncturels ou durables. En fréquentant le terrible malheur des autres, par le hasard de la vie, il a pu se libérer un peu de ses tourments. Commencer.

Deux évènements se sont succédé dans sa vie. Le fait d’avoir vécu le tsunami qui ravagea l’asie du sud Est, d’y avoir réchappé sans le moindre bobo, mais d’y avoir fréquenté des individus lourdement frappés, dont un couple français qui a perdu sa petite fille. Et puis la mort de sa belle soeur, mère de trois jeunes enfants, d’un cancer, dont la disparition lui donnera l’occasion de faire la connaissance approfondie de deux hommes : le veuf, dessinateur de BD, et un ancien collègue de la décédée, magistrat handicapé. Le livre est le récit de ces drames, et celui de ces vies brisées, des relations qu’ils avaient nouées. La méditation de leurs leçons. Evidemment, en signant ce livre, qui est en lui-même un acte d’amour et d’amitié, Carrère donne. Et en cela déjà il se sent mieux, moins rongé par son fauve intime. Il apprend à vivre autrement. Il vit aussi ce que beaucoup connaissent : dans l’adversité tout autour, l’essentiel se consolide.

L’auteur dit sa stupéfaction, et nous ressentons la nôtre, face à la violence de certains évènements, qu’il faut pourtant vivre, et que l’on vit, la plupart du temps. Oui, les gens survivent, et c’est étonnant et admirable. Que peut-on faire pour eux, à ce moment où l’amour parfois réclame que l’on souhaite prendre la place de celui qui souffre ? On peut sans doute être là, quoi qu’il en soit. Ce n’est rien et à travers les histoires narrées on voit que c’est immense. Car par l’amour ou la haine, par l’indifférence bâtie ou le déni, on est finalement que par les autres. Chacun le sait, sans avoir lu Lévinas.

Ce livre est aussi un hommage, rare dans la littérature – merci -, au travail de « sombres » fonctionnaires, qui démontrera à ceux qui pensent que la politique est cette chose que l’on agite à la télévision, qu’elle se niche tout à fait ailleurs. Dans les plis de la société. Ici dans un tribunal d’instance, à Vienne, où l’acharnement de deux magistrats boiteux change la vie de milliers de personnes accablées par les usuriers.

C’est aussi l’occasion de revenir sur la question de la maladie. Carrère est un sceptique, souvent. Il l’est encore une fois. La maladie est elle la forme donnée à notre malaise ? Ou faut-il abandonner ces explications psychiques ? Ou doit-on ne pas opposer les deux dimensions ? Les récits de vie qu’il nous propose donneront matière à belle réflexion à ce sujet qui a bien occupé une Susan Sontag lorsqu’elle fut frappée par ce long cancer qui eut raison d’elle.

Moins souffrir, on nous le répète depuis l’antiquité, et Carrère l’observe, c’est aussi accepter. Simplement accepter. Ne pas résister pour rien à l’acceptation.

Je ne peux pas haïr ma maladie car elle est moi nous dit un personnage, qui parvient ainsi à survivre. Mais Carrère n’est pas de ces vendeurs de sagesse low cost qui hantent nos écrans et le papier glacé. Il en est parfaitement conscient : il ne suffit pas de philosopher pour aller bien. Et il ne croit pas, en tant que lecteur je le suis tout à fait, à une quelconque égalité des chances face au bonheur. Cette pseudo aptitude au bonheur qui serait partagée universellement est cruelle,  car elle culpabilise. Elle a quelque chose de sadique même. Elle pousse l’avantage des heureux, qui comme les capitalistes protestants de Max Weber croient prouver leur prédestination par le mérite d’avoir obtenu le bonheur.

Lorsque notre personnalité se forme, lorsque nous passons du réel du paradis enfantin à l’air froid de la vie, puis lorsque nous subissons la rupture de l’individuation et de l’entrée dans le langage, ça se passe plus ou moins bien, pour telle ou telle raison. Ensuite il sera compliqué de rompre l’abonnement avec le malheur, et l’on pourra pour certains compter sur un rapport à la vie spontanément positif. C’est ainsi. Il y a des damnés et des choyés. Cela n’empêche pas de chercher à aller mieux. Et en tentant, en réussissant à ses dires, Emmanuel Carrère donne aussi de l’espoir à ses lecteurs. Je ne parierais pas sur une sur représentation du bonheur chez les lecteurs. Donc Carrère parle à qui de droit.

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