Palmyre, c’est fini

thPaul Veyne considère dans son petit essai d’adieu sur « Palmyre, l’irremplaçable trésor »  que les troupes de Daesh détruisent les ruines antiques, non pas par haine particulière du paganisme, mais parce que l’occident admire l’art antique. C’est une interprétation politique qui s’entend, mais elle ne m’a pas convaincu.

Il me semble surtout que ces gens, dont le slogan est – en prend on la dimension ? – est « nous aimons la mort autant que vous aimez la vie », écho funeste du « viva la muerte » des phalangistes espagnols d’antan, détestent tout ce qui n’est pas conforme à ce plein qui vient combler leur vide : tout ce qui vit en dehors de cette version aboutie, totalitaire, non négociable ni amendable, non ouverte à quelque doute, de la vie définie comme obéissance totale à un Dieu et l’interprétation la plus rigide de ce qui est censé être sa « lettre ». Tout ce qui est Autre.

Et la culture vit, voilà ce qui était insupportable à Palmyre, en plus du fait que toute occasion leur est bonne à saisir pour démolir. L’art et l’architecture antiques vivent, en fécondant c’est cela qui justifie l’énergie et les munitions dépensées par ces fanatiques à tout détruire. La beauté, aussi, leur est manifestement insupportable, à partir du moment où elle se partage. On ne peut pas voiler des ruines, alors on les détruit. D’une certaine manière, le soin pris par ces gens à démolir est preuve de la valeur de la culture. Leur haine provoque en écho ce petit message rassurant ; la culture n’est pas morte, n’est pas neutre, n’est pas impuissante. Ce que l’on s’acharne à détruire n’est pas indolore. Les Historiens doivent se sentir non pas déprimés mais raffermis par ces destructions, car elles sont un aveu de ce qui dérange celui qui par folie totalitaire veut faire table rase. L’Histoire en particulier. La liberté de l’Histoire.

Il est vrai que la lointaine Palmyre, qui se pensait à son apogée du troisième siècle comme au cœur de l’Empire – notre mondialisation n’est pas la première- incarnait tout ce que les fascistes islamisés détestent et que l’Empereur Hadrien dans ses faux mémoires si véridiques écrits par Mme Yourcenar, allait chercher aux confins de l’Empire pour s’enivrer. Palmyre, Paul Veyne l’explique élégamment de son style classique, c’est l’inédit d’un mélange, aux limites du monde romain, tout près du puissant Perse, teinté fortement de culture arabe (nomade). C’est ce qui imprègne le site antique, avant que Palmyre ne décline. Palmyre c’est aussi un système politique complexe, pragmatique et fondé sur l’équilibre et le pluralisme, les tribus y trouvant leur compte.

Rome meurt, Palmyre décline. L’islam vient. Il ne s’est pas préoccupé de fouiller partout pour tout détruire du passé. Ces gens qui se réclament du moyen- âge ne connaissent même pas leur moyen-âge. Savent-ils que la civilisation qu’ils disent défendre n’a pas eu besoin de Renaissance parce qu’elle n’a pas sombré dans l’obscurantisme, justement ?

Palmyre n’est pas tout à fait morte. Il reste des Paul Veyne.

De Palmyre en Syrie, et c’est ce qui la condamna, surgit le rêve d’une femme, Zénobie, qui voulut conquérir tout l’Empire au Troisième siècle et fut stoppée par Aurélien. Une femme. Les djihadistes le savaient-ils ? On ne sait pas. Je ne crois pas que ça les intéresse plus que cela, leur détestation doit être instinctive et à ce titre assez sûre. Redécouverte à l’époque de l’archéologie naissante, activité contemporaine, elle fut conservée dans son écrin. Mais la haine dans sa version post-moderne aura eu raison d’elle alors que tant de siècles l’ont laissée tranquille, sous le sable.

La haine de la beauté, cette maladie du nihilisme au sens nietzschéen, la haine du passé trop vivant pour être acceptable, la haine totale. La forme que prend la pulsion de mort dans l’Histoire. Comment penser qu’elle puisse être indifférente à cette cité bigarrée, cité de caravaniers et de marchands, étape fondamentale sur la route de la Soie, totalement ignorante de l’intolérance religieuse, des dizaines de divinités peuplant les œuvres d’art que l’on y a retrouvées. A Palmyre il y avait un culte officiel comme dans l’Empire, mais c’était juste l’officiel, il n’était pas obligatoire comme il n’est pas obligatoire d’aller en costume du dimanche au défilé du 14 juillet, et tout Dieu était légitime à partir du moment où il était le dieu de quelqu’un. Il ne prétendait pas à grand-chose, d’ailleurs, le dieu. Il comblait les déserts d’ignorance de l’humanité et lui servait d’anxiolytique. Heureusement il reste de Palmyre ce qui a été importé par le pillage muséal occidental. Ironie de l’Histoire.

Se tourner vers ces siècles là, confrontés eux aussi à une forme de mondialisation et de cohabitation de croyances luxuriantes, est plus nécessaire que jamais. C’est pourquoi on doit sans doute faire avec le plus grand sérieux la pérennité des « humanités » dans nos écoles et nos universités.
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