de l’amour, indubitablement, « Saint Amour », Benoît Delépine et Gustave Kervern

479468Nos deux zouaves Benoît Delépine et Gustave Kerven , nous démontrent dans « Saint Amour » que le rire, le goût de l’absurde mélangé au bon vieux transgressif-régressif, ne sont séparés de la gravité que par une fine toile franchissable à tout moment. Ce sont des artistes qui élargissent leur palette, en partant de leur base. Ils explorent. Ils vont plus loin. Humblement en vérité. Ils ont décidé de s’attaquer au cinéma avec le plus grand sérieux.

 

Le duo de luxe, névrotique, Depardieu- Poelvoorde est dans « Saint Amour » exploité comme on l’aurait rêvé. Le potentiel comique et dramatique, complémentaire, de ces grands acteurs aux psychés tourmentées est enfin mis à profit pour nous livrer une comédie à éclater de rire  souvent, tout en sentant sur soi tout le poids de la défaite. Depardieu se voit offrir un rôle inhabituel  – mais qu’est-ce qui l’est pour cet ogre ? -de protecteur faible mais ancré, empathique et aimant, parvenu à une sorte de sérénité bienveillante, toute tournée vers son fils, qui ne va pas bien, parce qu’il ne connaît pas l’amour et que ça le ronge. Il a envie de fuir la terre qui lui semble une condamnation à la solitude.

 

Poelvoorde obtient un rôle paradoxalement « sobre » – bien qu’il joue un alcoolique – au regard de son utilisation habituelle dans le comique à la parole frénétique, où affleure ses propres tourments, son anxiété terrible, filmée, apparente, qui semble être mise à profit du film, comme si on avait dit « benoît, en ce moment tu angoisses, on en profite pour en faire quelque chose« , ce qui en l’occurrence sera vraiment du saint amour.

Une partie du film semble bien provenir d’une improvisation en plein salon de l’agriculture, où Kervern et Poelvorde déambulent et croisent des personnages sans doute inopinément. Peut-être sont-ils immédiatement enrôlés sur le film, en tout cas on ressent un effet de vérité très fort.

 

Car c’est avant tout une histoire de vie dans la défaite que ce road movie en taxi, plus ou moins inspiré d’une route des vins bidon prétexte à sortir de la dépression et à renouer entre un père et un fils, et bouclant la boucle autour du salon de l’agriculture. Celle de « culs terreux » méprisés, abattus, largués, victimaires aussi, mais fiers aussi de leur production comme tout visiteur du salon a pu le percevoir. Une défaite programmée par les élites depuis longtemps, quand ils ont décidé que l’on n’avait pas besoin d’autant de paysans.

 

Celle de gens dévalorisés, isolés, laids, honteux et tellement honteux qu’ils peuvent le transformer en provocation constante. Celle des alcooliques. L’alcool est une noble perdition, triste et drôle, magique et pathétique dans ses effets sociaux. Mais le pathétique est drôle aussi. Il est à la lisière du festif.

 

C’est une défaite, avant tout, sur le marché de l’amour, connecté aux autres marchés, ce saint amour qu’on boit pour oublier la sainteté manquante de l’amour. Et ce n’est pas fortuit si Michel Houellebecq, auteur et théoricien de l' »extension du domaine de la lutte », comme prolongation de la concurrence de marché dans l’intime, joue dans le film.

 

Ceux qui ont regardé groland savent que, tout comme l’émission mythique strip tease, ou dans les œuvres de Deschamps et Makaieff, il ne s’agit pas de se moquer cyniquement des pauvres, des paumés, des invisibles, des moches, des loosers, qui émaillent le film, mais de transformer la mélancolie de la défaite en miracle : le rire, simplement. Le rire qui sauve quand même, car il surgit au fond de la dépression. Dans groland les « milieux » dont on « se moque » participent à cette moquerie car ils en saisissent ce point de vue. Se moquer de soi-même c’est possible, avec autrui, si l’on sent que foncièrement il y a un sol humain commun.

 

Ce comique qui prend le milieu populaire comme fausse cible traite plutôt de ce qui pèse sur ce milieu, des injonctions terribles qu’il subit : être beau, être  » grave et mystérieux » comme se le répète Poelvoorde suite à un conseil de l’attachant Vincent Lacoste qu’on a toujours autant de plaisir à voir depuis « Les beaux gosses ». Et aussi intégrer les discours obsédants des élites qui disciplinent, ce qui donne lieu à une scène d’un grand comique où une serveuse paumée de restaurant exprime son angoisse incontrôlable parce que la france ne parvient pas à entrer dans les 3 % de déficit. !

 

On aura du mal à m’empêcher de penser que dans ce film il y a une mise en abyme d’une transmission qui se joue entre deux acteurs « ovni » dans le cinéma français. Le fils pas en forme doit reprendre l’exploitation du père parvenu à l’âge de la retraite, encore la, au salon, mais tourné vers le passé.glorieux.

 

Il y a dans le malheur comme dans l’alcool qui l’accompagne, une dimension libératrice partielle. Des pans de faux semblants s’effondrent. Alors l’empathie et l’amour peuvent s’exprimer. C’est la conclusion du film, optimiste, et qui fait tomber le scénario dans des facilités déjà trop entrevues dans Blier, avec Depardieu. On lâche un peu à ce moment. ll faut croire que les réalisateurs voulaient vraiment sauver leurs personnages. On les pardonne.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s