En Recherche d’un Clausewitz Pour La Lecture -2-

11_04… Après avoir traversé des éloges du caractère vital de la lecture et une dénonciation violente de la bifurcation numérique, nous continuons notre exploration de ce qui « se lit sur la lecture », utile à penser sa pérennité, avec deux modérés, Antoine Compagnon, professeur de littérature au collège de France, et robert Darnton, qui fut Président des bibliothèques de Harvard et porte le projet d’une république numérisée des lettres qui échapperait au monopole privé de Google. Deux points de vue de mandarins, qui se rassurent tout de même à bon compte, peut-être parce qu’ils savent que leur propre univers de lettés n’est pas menacé.

– Où l’on lit qu’il convient de snober Madame Nostalgie –  » Petits spleens numériques« , Antoine Compagnon

 

Antoine Compagnon est un spécialiste de Montaigne. Et bien qu’il place ses chroniques données au huffington post sous les auspices baudelairiennes, on ressent toute l’influence du philosophe aquitain sur son scepticisme, ni résigné ni inquiet. La numérisation de la culture a des qualités et des défauts, mais elle est là, et il faut vivre avec. Ce qui n’empêche pas quelques frustrations mais aussi un grand sentiment de liberté.  S’il est féru des nouvelles technologies et nouveau gadgets, il n’a pas manqué de constater qu’un texte téléchargé ne nous appartient pas, et peut être retiré ou modifié par l’opérateur. Il ne s’illusionne pas sur une certaine « gabégie numérique » dans l’éducation nationale, qui donne « bonne conscience » aux collectivités qui la finance. Il n’est pas naïf sur la gratuité : « si c’est gratuit vous êtes le produit« .

 

Globalement Compagnon démine les critiques du numérique. Lecture décousue ? C’est ce qu’on disait du « poche » rappelle t-il. Et on n’a pas attendu le kindle pour écrire des textes mal fichus. Le power point « formaterait » ? Mais quelle rhétorique ne formate pas ?

 

Il oscille entre banalisation et petites inquiétudes déjà digérées car la puissance de ce changement de civilisation ne fait aucun doute. Ainsi remarque t-il que le « futur » disparaît de notre langage, sous les coups de notre présentéisme. Le journal ne titre plus « Le Président se rendra à Moscou » mais « va se rendre à Moscou ». On a beau être de son temps, quand on est né avant internet on est tout de même étonné devant des lycéens à qui l’on demande de chercher Jules Ferry dans un dictionnaire et qui discutent pour savoir s’il faut chercher à j ou f, puis sur quelle lettre precède l’autre.

 

Mais ce monde numérique a aussi tendance à réinventer l’eau chaude. Les « moocs », ces cours en ligne, ou cette pédagogie dite inversée sont censés inverser une logique où l’on allait du magistral à l’exercice. Mais la notion de « préparation de cours » a toujours existé.

 

Que nous dit ce fatalisme ? Qu’il faut accepter le monde tel qu’il va. Leçon utile de pensée positive. Mais Compagnon enseigne dans les plus belles enceintes, et son public sera fourni. Donc tout va bien.

 

– Où l’Histoire du livre nous conduit à regarder avec plus de nuance la révolution numérique – « Apologie du livre« , robert Darnton

 

 

Ce livre malgré son titre, dont on se demande d’où il sort, n’a rien d’une apologie du livre, ni du codex ni du numérique. C’est une plongée dans certains versants de l’Histoire du livre, au 18 eme siècle mais aussi beaucoup plus récemment à travers la gestion de l’espace dans les bibiothèques par la mise au rebus.

 

L’auteur nous rassure par ce bon vieux principe mécaniste que l’on lit souvent dans les publications optimistes :  » la persistance du pouvoir du codex illustre un principe général dans l’histoire de la communication« , les nouveaux modes n’effacent pas les anciens, en tout cas pas à court terme.

 

On pourrait rétorquer que « pas du tout mon ami », le minitel a disparu, le télégraphe, les ronds de fumée aussi. et puis « le court terme » historique signifie t-il encore quoi que ce soit, alors que temps social de la modernité n’a plus grand rapport avec le temps social de l’époque de Gutenberg ? Mais son innovation semble tout de même avoir eu plutôt vite raison du manuscrit recopié manuellement.

 

L’auteur commence donc son interessant essai en se prenant les pieds dans le tapis puisqu’il ajoute «  l’avenir, quel qu’il puisse être, sera numérique« .

 

Le passé du livre nous permet cependant de relativiser certaines craintes. Ainsi si on s’inquiete de la culture de l’éparpilement, du patchwork, l’essai souligne qu’il fut un temps où les livres de citation compilées par un auteur était un must. Celui de Thomas Jefferson est même devenu un symbole des Lumières. Les citations, rassemblées, dessinent une cosmologie tout aussi passionnante qu’une rédaction, possiblement.

 

Au 18eme siècle, que l’auteur a beaucoup étudié, les défauts du monde numérique affectaient le monde du livre. La triche régnait. On fraudait, on pratiquait la contrebande. Le piratage concernait la moitié des ouvrages, et de toute façon seule l’angleterre avait un copyright. 

 

Les succès ne concernaient pas une édition, mais une addition d’éditions successives, hétéroclites. Voltaire jouait avec cela pour s’enrichir. La notion de plagiat n’existait pas, on puisait dans ce qui se disait, se lisait. Cela n’a pas empêché les Lumières.

 

Les textes ont toujous été instables. Ainsi il est périlleux de vouloir établir « le bon texte » de Shakespeare. On a établi qu’un ouvrier typographe avait pris sur lui de le corriger. Des variations très conséquentes affectaient les textes. Par chapitres entiers. L’Encyclopédie de Diderot a bougé de centaines de pages.

 

Ce qui inquiète l’auteur cependant, c’est google, et son projet, battu en brêche devant les tribunaux, de numérisation de la culture universelle. C’est un beau projet en soi, mais cet accès de tous à la « république des lettres » ne saurait être exercé par un monopole privé qui n’a que faire de la conservation, pense en termes de contenus et non de savoir. Cependant l’auteur a confiance car il ne suffit pas de numériser, il faut se mouvoir dans le matériau et construire du savoir. Les vieux acteurs de la scène de la culture sont à cet égard indispensables.Darnton se mobilise pour une alliance mondiale donnant naissance à un bibliothèque universelle numérique qui puisse éviter l’immense monopole de mettre la main sur cette puissance de prescription, de fixation de prix, de considération de la conservation au regard d’un intérêt lucratif.

 

De plus on ne pourra jamais tout numériser. Et le papier imprégné d’encre est le moyen le plus sûr de conservation.

 

C’est ainsi que l’on peut être sévère avec la politique menée dans les années 80 de microfilmage de mauvaise qualité, dénaturante, qui se combinait avec le pilonnage des livres et surtout d’immenses collections de journaux sans lesquels l’Histoire perd des sources précieuses. Le gain de place a mené à des outrances qu’il faut ne plus reproduire.

 

Le codex a bien des qualités, il ne se recharge pas, il est esthétique. Il résistera pense l’auteur, car de toute manière la technologie ne permet pas encore de concurrencer la lecture directe du papier dès qu’un texte et long. En fait la société numérique va de pair avec l’imprimante.

 

Darnton pense donc que le codex va perdurer, que les bibliothèques seront des temples du savoir, mais il reconnait une possibilité majeure du livre numérique : la pyramide. Le lecteur peut lire et approfondir par strates, ouvrir s’il le veut une fenêtre pour écouter la petite sonate de vinteuil en lisant Proust. Cette promenade dans le savoir a une dimension exaltante.

 

Mais il élude. Le monde n’est pas Harvard. Il faudra des lecteurs à la lecture de masse. C’est l’angle mort de son livre.

 

– La suite de la recherche dans un prochain article…

 

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