De la résistance condamnée à la surface, « The Lobster », film de Yorgos Lanthimos

THE-LOBSTER.-Photo-Despina-Spyrou-L_05703-0-2000-0-1125-cropLes dystopies extrapolent les tendances du présent, leur font subir une élongation extrême. Le scénario du radical « The Lobster », du réalisateur grec Yorgos Lanthimos, pratique de la sorte avec le modèle post moderne du couple. Mais aussi, me semble t-il, avec la tendance affirmée du politique à se muer en bio politique à vocation totalitaire, au sens où le totalitarisme se définit comme l’extension du contrôle au plus loin. Ce qui inclut le retour du politique dans l’intime humain, d’où mai 68 l’avait chassé en repoussant la morale publique et en libérant les moeurs de la férule de la Loi.

 

Mais à la liberté sans limites des flux financiers répond le recul de la liberté individuelle, excepté quand elle est canalisée dans l’acte de consommation nécessaire à la reproduction du capital. Extension du domaine de la lutte.

 

La demande d’ordre doit trouver sa cible.

 

 » The lobster », prix du jury à Cannes, est un film international, à la dimension des lames de fond de civilisation, qui couvrent tout l’occident, au coeur de ce film.

 

Une dystopie est nécessairement mélancolique. Elle est aussi une extension, au futur, de la mélancolie. Ici c’est une mélancolie romantique. Et le choix de Rachel Weisz , actrice romantique par excellence, aux côtés d’un Colin Farrell de sublime composition, n’est pas fortuit.

 

Le film campe un avenir gris et froid, d’inspiration « ostalgique » en étant grinçant, où le couple est obligatoire. Lorsqu’on se retrouve célibataire, on est envoyé dans un hôtel où l’on dispose de 45 jours pour retrouver compagne ou compagnon, après quoi on vivra une sorte de période de probation pour consolider le couple.

 

Note absurde, parce que tout totalitarisme, par son arbitraire, tourne à l’absurde, et ne saurait simplement être rationnel dans son implacabilité :  la sanction d’un échec est d’être transformé en animal de son choix quand on échoue. Le personnage de Farrell choisit un homard. Ce choix signale déjà son parcours singulier.

 

C’est ainsi qu’on voit parfois passer un chameau ou un poney en arrière-plan. Et que Colin Farrell vit avec son frère transformé en chien.

 

Absurde ? Pas tant que cela. Les totalitarismes, comme le montre robert Antelme dans « l’espèce humaine », expriment un dégoût de l’humain, une haine de l’espèce pour elle-même. Il y a un trop plein d’humain qu’une société dans certaines circonstances n’admet plus. Le totalitarisme, au delà du sadisme, bien présent dans le film, tend au génocide. Mais l’homme à la machette qui traque son voisin, ennemi ethnique, se fiche bien des chèvres dans l’enclos.

Et finalement est-ce si grave de devenir un animal dans ce monde ci ?

 

Comment aimer dans un monde vidé d’amour ?  Un monde impitoyable. A tel point que l’on a imaginé un moyen d’éliminer la résistance dans le maquis : envoyer les résidents de l’hôtel chasser les maquisards dans des traques régulières, chaque tué rapportant un jour de répit de plus avant d’être animalisé. Les résidents s’y livrent sans passion. Et ne semblent pas imaginer un instant la possibilité de se révolter alors qu’ils ont des fusils et sont accompagnés par trois blouses blanches. Ils sont canalisés dans la chasse par leur propension à lutter pour la survie individuelle.

 

L’amour, en cette société fonctionnelle, où l’esthétique est uniformisée et se dégrade en kitsch putréfié, devient ainsi une convention. Il est le constat du fait que l’on est « assortis« .

 

C’est l’aboutissement d’une forme de consommation qui est au coeur du modèle expansif des sites de rencontre contemporains. Si l’on consomme plutôt que de laisser opérer la magie des passions, alors le fondement du couple est une check list.  C’est déjà le cas sur les sites de rencontre qui fonctionnent non pas sur l’idée constructiviste du couple, ou sur l’espoir de la singularité de rencontre, mais sur le fantasme du standardisable, rejeton des âmes consuméristes. Il y a peu de temps dans l’hôtel pour former couple, on va donc rechercher quelques indices de compatibilité qui laisseront espérer une vie supportable, évitant d’être exclu du couple et de revenir à l’hôtel pour finir en tortue ou en lapin.

 

Pourquoi le couple est-il la cible stratégique de l’Etat totalitaire ? On ne l’apprend pas dans le film, il n’y a pas d’élément discursif. Mais le couple est le garant de la stabilité, et de la reproduction du même. Il est aussi, en notre société, le modèle nécessaire d’une économie mobile, flexible, qui permet la transmission du patrimoine. Il est ainsi un fondement sine qua non de la reproduction sociale au sens le plus large.

 

Mais le couple ne tient pas, tiraillé entre la durabilité et l’hédonisme. Alors semble t-il l’Etat a décidé de régler le problème radicalement.

 

Les rebelles qui haïssent cette loi du couple sont incapables de s’extraire de cette gangue anthropologique.

Même quand l’amour pointe en eux, l’angoisse de la « non compatibilité » les saisit. L’amour a été transformé, comme le régime des affects dans son ensemble. Il est standardisé et définissable dans ses ingrédients. Jusqu’à l’extrême, que je ne dévoilerai pas.

 

Le niveau d’empathie a été terriblement amoindri, ce qui rejaillit dans les rangs mêmes de la rébellion. Là où le film est profond, pasolinien, c’est quand il saisit, mieux qu’un Orwell qui l’inspire génialement, que la résistance à l’oppression devient quasi impossible au delà d’une certaine hégémonie totalitaire ou d’un certain degré d’exercice de la violence.

 

Une fois les bases anthropologiques de la résistance sapées -empathie, ressenti de l’amour comme ce sentiment unique, indéfinissable, indécidable -, la résistance ne peut que reproduire les travers de ce qu’elle combat. Ainsi en basculant dans le maquis le célibataire « marron » va non pas retrouver la liberté mais un monde tout aussi dur, tout aussi implacable. Les solitaires qui refusent la loi totalitaire du couple et la combattent sont des produits de la dureté qu’ils affrontent. Ils vont ainsi, comme beaucoup de dissidences historiques – songeons au Vietnam, au Cambodge pire – manifester une violence terrible. Notamment à l’égard de tout flirt.

 

L’empire du célibat remplace celui du couple dans la mini contre société dirigée par une personne tout aussi froide et implacable que ses adversaires, campée par Léa Seydoux.

 

Le film, au delà de la question du couple, a une dimension politique fondamentale. Pourquoi les oppositions échouent ? Parce qu’elles portent en elles les germes de la reproduction du même, qui n’apparaissent pas dans l’idéologie, mais s’incrustent au plus profond de la culture.

 

Si la masturbation menait à la torture à l’hôtel de la dernière chance, le sentiment amoureux y conduit, dans la forêt rebelle. Le pouvoir politique s’est déplacé. Mais sa logique n’a pas varié.

 

Le film n’aborde pas le sujet, mais l’on peut dire qu’il en tire les conclusions : un Etat néolibéral, pour maintenir l’ordre, doit discipliner les gens alors qu’il ne s’occupe plus des choses, laissées au marché. Ce marché étant étendu à tous les secteurs de la vie, y compris l’amour, l’Etat doit assumer les conséquences. Ici il assume par le recyclage des célibataires, perdants sur le marché, et donc, surnuméraires.

 

La société libérale a inventé le surnuméraire. Elle a ainsi une appétence avec le génocide. N’oublions jamais que le génocide est moderne.

 

Dans une société traditionnelle, il y a bien entendu une ignoble misère, de la violence, de l’injustice criante, et des massacres, mais la définition du monde comprend tout le monde, un serf est un serf, et même un esclave est un esclave. Mais l’idée ne surgit pas tout à fait qu’on doive éliminer des catégories de gens, simplement pour ce qu’il sont. Certes pour ce qu’ils pensent – c’est l’inquisition- mère des génocides. Pour autant, se convertir était possible.

 

Mais dans le paysage de la modernité, un juif converti n’échappait pas aux camps, pour sa part. Et un tutsi, un arménien, n’avaient aucune solution.

 

La modernité libérale a inventé cette idée : il y a des gens, qui par essence, n’ont pas de place en humanité. Un malthusianisme devenu fou. Les liens entre le libéralisme et le totalitarisme, qui semblaient s’affronter, sont plus dialectiques qu’ils n’y paraissaient au vingtième siècle.

 

Nous n’en avons pas fini avec cette singularité effrayante du surnuméraire humain, évidemment. Ni avec l’impulsion totalitaire multiforme. Le consensus démocratique apparent ne doit pas nous abuser. Alors qu’un projet totalitaire nous livre une guerre, depuis son épicentre du moyen orient, chaque session parlementaire affirme le souci du politique de modeler à nouveau les intimités, les corps. Au nom de notre bien. Mais dans « the lobster », c’est aussi pour le bien des gens qu’on les accueille dans le confort de cet hôtel, all inclusive.

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