La nuque baissée mais la tête haute de la classe ouvrière – « La loi du marché », Stéphane Brizé

téléchargement« La Loi du marché », qui valut fort justement à Vincent Lindon les honneurs de Cannes et du cinéma français est actuellement diffusé à la télévision, en plein conflit autour de la loi El Khomri. On ne saurait trop conseiller à nos gouvernants de prendre le temps de le voir. On pourrait même songer à un visionnage de force – pourquoi pas ? – comme dans Orange mécanique de Kubrick, sans le droit de fermer les paupières. C’est un film dur, digne, sans fard, d’hommage à un salariat qui vit le pistolet sur la tempe. Au point où rester humain est une gageure. C’est un film de colère qui cherche une forme. Une forme simple et directe. Une colère qui se communique, donc.

 

Le parcours d’un travailleur quinqua, donc trop vieux – car sorti de la courte période légitime entre trente et cinquante ans-, incarné magnifiquement par Lindon, permet de cartographier la domination complète et cohérente du marché, c’est à dire de l’accumulation privée du capital, sur la vie de nos contemporain, jetés dans la lutte les uns contre les autres.

Le métier  que parvient à arracher le personnage principal, celui d’agent de sécurité dans un supermarché, tenu de dénoncer les vols des coupons de réduction par les caissières, n’est pas un cas spécifique mais une manifestation typique de la condition salariale du capitalisme tardif.

 

L’administration sociale, »la main gauche de l’Etat » disait Bourdieu, ne peut pas amortir grand chose, elle est condamnée, on le voit avec Pole Emploi, à faire semblant, à relayer les exigences du marché en assurant leur pédagogie. Ce sont les employeurs qui « décident » finit par dire un conseiller sous pression du chômeur qui ne comprend pas ces recherches vaines qu’on lui prescrit. Et bien oui. Et il n’y a aucune raison qu’ils s’arrêtent d’eux-mêmes d’élargir leur pouvoir sur la force de travail.

 

Nous découvrons Thierry après une longue période de chômage suite à un licenciement économique. Il est affaissé, moralement et physiquement, mais il se bat pour sa famille, qui pour le moment reste soudée, et a d’autres défis à relever. Il tient le coup et cherche à rebondir. C’est un technicien et on lui demande de communiquer sur lui-même, ce qui est une violence supplémentaire. Il veut tourner la page et abandonne le combat contre la procédure collective de licenciement, afin de faire son deuil et de pas revivre le trauma.

 

Maintenant il faut se vendre. Céder sur presque tout, car le couteau de fin de droits approche. Il faut vendre son « savoir être » et non seulement des savoir faire, subir des stages sans débouché que Pole Emploi organise parce que c’est sa mission, et des séances de préparation humiliantes de présentation de soi. Il faut faire face aux demandes démentes d’employeurs qui face à l’immense armée de réserve ont l’embarras du choix. Il faut subir l’attitude intrusive du banquier, lui aussi en front line un salarié. Il faut encore subir l’acheteur des biens dont on se déleste, qui sent la situation de précarité du vendeur et veut pousser son avantage, toujours sur un marché.

 

Il faut aussi subir, toujours une Education Nationale qui a pleinement intégré le mécanisme de la sélectivité plutôt que de s’y opposer. Le marché a gagné sur tous les fronts, à toutes les étapes de la chaîne, et sa logique est d’aller toujours plus loin et de domestiquer toutes les sphères. Il fonctionne par la pression répercutée à chaque étage, qui répartit les charges morales liées à l’exploitation et l’exclusion. A ce titre il ressemble à d’autres modèles totalitaires. Et quand on dit « there is no alternative« , n’est-ce pas l’aveu d’un pied, voire les deux, déjà cimentés dans le totalitarisme ? Les salariés ressemblent à des soldats de tranchées, jetés à l’assaut des uns des autres, bien obligés de frapper leurs semblables.

 

Un des intérêts du film est de montrer, de manière hyper réaliste, comment cette violence se déploie dans des atours de quasi bienveillance.

Un moment très réussi est le débriefing d’un suicide d’une salariée sur son site de travail, après son licenciement. Le Drh va procéder par fausse bienveillance en proposant un discours de déculpabilisation aux équipes, alors que le lieu du suicide parle de lui-même et qu’évidemment c’est le travail qui est en cause.

 

L’idéologie libérale a eu le temps de se perfectionner, et friande de fausse convivialité et de pseudos principes de fidélité et de loyauté qu’elle n’applique jamais mais qu’elle juge, elle retourne les valeurs qui lui sont hostiles à son profit. Ainsi on écrase une caissière qui a piqué des réductions en l’accusant de voler ses collègues qui attendent des primes. La solidarité ouvrière est perversement utilisée.

 

Quelle est la marge de manœuvre individuelle pour ne pas relayer cette immense violence ? Elle est faible. On peut essayer de faire « que ça ce passe bien » comme le dit souvent Thierry, c’est-à-dire mettre les formes. Ou bien l’on peut toujours rompre. Mais pour quoi ? Pour la nuit de l’inconnu absolu. Il y a bien les petites fenêtres de liberté et de rêve, ici c’est un cours de danse de rock en couple pour débutants, qui nous offre de scènes touchantes et pudiques. C’est la respiration qui permet à Thierry de replonger en apnée et sans doute de protéger son couple.

 

C’est un film pessimiste, où à aucun moment l’action collective ne parait possible. Mais c’est aussi un film qui souligne que l’humain marchandise résiste. En ne jouant pas le jeu de cette communication de soi qu’on veut lui imposer, ou par le chapardage, ou en envoyant tout valser. D’une certaine manière; les salariés sont irréductibles. On n’en a pas fini avec eux. Dans d’autres conditions générales ils pourraient changer d’attitude.

 

 

 

 

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