Vivre En Artiste – « M Train « , Patti Smith

Patti Smith 1978, printed 2005 by Robert Mapplethorpe 1946-1989

« je faisais une halte sur le terrain derrière le magasin d’articles de pêche, un simple avant-poste blanchi à la chaux. A mes yeux, c’était Tanger, où pourtant je n’étais jamais allée. Je m’asseyais par terre dans un coin, entourée de murets blancs, mettant entre parenthèses le temps réel, libre d’arpenter le pont lisse qui connectait passé et présent. Mon Maroc. Je suivais le train que j’avais envie de suivre. J’écrivais sans écrire – sur des génies, des magouilleurs et des voyageurs mythiques, mon vagabondage. »

 

 » M Train » est peut-être, certes, un peu moins émouvant que le sublime « just kids » qui narrait les premières années de Patti Smith à New York, entourée de mythes incarnés. Mais des décennies après, elle n’a rien cédé sur son désir de vivre une vie d’artiste, de voir la vie en artiste. Sans aucune concession. Peu importe d’ailleurs la forme de l’expression pour un artiste total, il finit par la trouver.

 

Il n’y a rien de bourgeois en Patti Smith. Même si elle ne manque pas de moyens d’existence, et a gagné son temps libre, ou plutôt la possibilité de faire ce qu’elle aime. Il n’y a rien de bourgeois, non, en elle. C’est rare, même, de lire un auteur si peu bourgeois. Que l’on s’en tienne à la définition flaubertienne de la bourgeoisie – « tout ce qui pense bassement« -, ou à une notion plus marxiste. Elle n’a absolument aucun attribut de la pensée bourgeoise. Elle poétise tout ce qu’elle traverse. Elle ne cherche que cela. Quelle importance que le reste ?

 

Elle n’a rien à prouver, ne simule jamais, ne pose jamais, ne calcule pas, et se fiche de toutes les valeurs dominantes de son époque. Elle nous confie sa passion étonnante pour les séries policières les plus mainstream, qu’elle aime autant que Wiitgeinstein, auteur qu’elle aime, a adoré les polars. Elle appartient, détail étonnant, à une confrérie de passionnés de sciences de la terre un peu farfelus. C’est que Patti est américaine, de cette fibre poétique américaine panthéïste, sans doute un peu indienne, dont elle conserve des croyances, des symboliques. On le retrouve inévitablement dans la littérature américaine, cet echo des canyons, des vallées profondes et de la majesté naturelle à couper le souffle. Smith en est l’héritière, dans ses chansons comme dans ses livres.

 

« M Train‘ est une sorte de journal écrit a posteriori d’une vie d’artiste, le passé étant le présent et réciproquement, se laissant guider au gré de ses associations d’idées, qui la mènent d’étape en étape. Elle est à la recherche des mots, des images qu’elle tire de ses photos la plupart du temps, qui la renverront à d’autres mots à lire ou à écrire, à de nouveaux dessins à réaliser, à des souvenirs souvent nappés de mélancolie, fréquemment liés à Fred, le guitariste de MC5, qu’elle aima passionnément et qui mourut trop tôt.

Elle était déjà ainsi au temps de « just kids« , artiste rimbaldienne, soucieuse de dérégler un rapport trop évident à l’existence, pour accéder à d’autres représentations. Patti est fidèle à cette filiation rimbaldienne, surréaliste, beat. Elle continue. Et nous livre sans cesse de belles fulgurances, certes parfois à dénicher au milieu de moments plus anecdotiques, car elle écrit comme dans un journal, et ne nous épargne pas ses listes de courses et ses préoccupations pour son bonnet. Ses petites coquetteries.

 

Patti Smith semble très solitaire. Elle l’est et ne l’est pas. Dans ses pérégrinations, elle croise évidemment beaucoup de gens, et elle en connaît partout, légende vivante internationale. Mais l’artiste est seule. La rêverie créatrice est un destin solitaire. Et c’est dans cette solitude féconde là qu’elle nous convie.

 

Mais sans doute pour ne pas sombrer dans la folie, Patti Smith prend garde à être ancrée. A se « territorialiser » tout en « déterritorialisant » sans cesse diraient Gilles et Félix. Ses ancrages ce sont les stations de ses souvenirs, qui dessinent une cartographie au sein de laquelle décolle son imagination littéraire  et les cafés du monde entier, qu’elle aime passionnément, où elle consomme des quantités incommensurables de café. Il y a notamment feu ce café ‘Ino à Greenwich village, sa base de départ vers les rêveries et les projets de périple autour du monde. On voyage donc, à partir de son « portail vers quelque part« . Parfois dans le passé. Le rêve et la réalité se confondent parfois, et des compagnons oniriques lui montrent des signes.

 

On voyage, de la maison de Frida Kalho où elle a un malaise, à l’Ile du Diable en Guyane française. On se porte à la rencontre des fantômes et on visite donc pas mal de cimetières, de la tombe de Genet à celle de Mishima. On vit dans les oeuvres qui ne se séparent pas des paysages et du sensible. Un roman de Bolano peut être tout ce qui compte au monde pour un temps. Un souvenir peut déclencher une errance. Il suffit de tirer le fil, de ne pas s’en tenir au parcours du train dans le temps, mais à l’aménager soi-même. Patti est à un âge cependant, où le passé l’emporte. Les visions utopiques ont cédé aux réminiscences.

 

Ces points d’ancrage, comme un petit bungalow de rien du tout au bord de l’eau, sont des points de départs. Vers des mondes cachés, d’autres réalités. Patti Smith aime ainsi passionnément Haruki Murakami, le romancier des univers multiples. Et ses lectures se mêlent à la réalité. Qu’est-ce que la réalité ? Celle que l’on veut, autant qu’on le peut.

 

Patti Smith n’a pas été épargnée par les tragédies, les pertes, mais la poésie la sauve. La poésie reflète et attise son appétit pour la vie. La seule vie qu’elle a envisagée. La vie totale d’une artiste totale.

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