Primates égarés, « Un peu plus bas vers la terre », Renaud Cerqueux. Paru dans la Quinzaine littéraire

singe-espace J’ai ri. A la lecture des nouvelles rassemblées par Renaud Cerqueux dans un recueil titré « Un peu plus bas vers la terre». J’ai ri, pas tout le temps, mais tout de même… de cette politesse du désespoir que peut être le rire.

 

Il arrive de rire en lisant, au delà des textes théâtraux de comédie. La littérature comique existe. Grinçante et absurde, ou plus souvent burlesque ce me semble. Je me souviens d’avoir ri, et pas seulement souri en lisant des romans de David Lodge ou de Donald Westlake, et le roman le plus drôle que j’ai lu à ce jour reste « La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole.

 

Il est difficile de déclencher le rire en écrivant. Le rire a partie liée avec la vitesse et un bon usage de la rapidité. Le rire est une émotion intimement liée au rythme. La littérature n’impose pas tout à fait son propre rythme au lecteur. Le cinéma reste l’eldorado du comique, un film drôle tient à la qualité de son montage, bref du rythme. Même le succès d’une histoire drôle racontée à un dîner tient à la rythmique. Au cinéma, le montage organise le contraste, il joue du décalage temporel entre la perception et la compréhension qui semble déclencher un effet nerveux. Il joue sur les ellipses, décalages par excellence. La rapidité des effets sollicite le corps. Au théâtre et au cinéma, l’attention est concentrée sur un temps court et ne se disperse pas. Il est déjà plus difficile pour un film de faire rire à la télévision, plutôt qu’au cinéma.

 

Le livre négocie son rythme avec le lecteur qui s’arrête, revient en arrière, se disperse.

 

En outre, et c’est sa noblesse, la littérature prend son temps. Elle n’utilise pas l’immédiateté corporelle des mimiques et les rencontres subites dont le cinéma raffole. Les surréalistes disaient que la beauté surgissait des « rencontres impromptues », s’inspirant d’une phrase fameuse de Lautréamont. Le débat sur l’art contemporain n’en finira pas d’aborder ce sujet. Mais il est en tout cas évident que le décalage est le premier ingrédient du rire. Par exemple celui du physique de Chaplin avec son rôle de dictateur. Le cinéaste, l’orateur, le chansonnier disposent ainsi, pour créer ces béances qui aspirent le rire, de plus de cordes à leur arc que l’écrivain.

 

Mais il y a une récompense pour le lecteur de livre drôle. Le plaisir de rire en lisant est particulièrement appréciable, comme la beauté d’un lac au terme d’une longue marche. Ou si l’on préfère, comme le plaisir final à la fin d’une longue étreinte.

 

On rit donc, avec Renaud Cerqueux. Un recueil de nouvelles, en France, c’est un pari risqué. Elles constituent un chapelet d’historiettes autour de la misère morale du salariat de haut niveau, la « upper middle class ». Enfermés dans l’ennui et ainsi identifiés à un Singe qui fut envoyé dans l’espace par les soviétiques, privé de la possibilité de se donner du plaisir. Le fantôme d’Enos, le primate astronaute, plane sur ces petits contes cruels de la post modernité. Dressé comme un primate d’expérience scientifique projeté dans l’immensité intersidérale, le cadre supérieur est tenaillé entre la toute puissance consumériste et l’asphyxie d’un mode de vie en réalité hétéronome.

 

On croise ainsi un cadre doté de la faculté de créer des zombies – décidément une figure centrale de la littérature critique, on se référera sur ce point à l’essai de Maxime Coulombes, «Petite philosophie du zombie », ou aux livres géniaux de Max Brooks-. On assistera aux errements d’un autre cadre, commercial en spiritueux, accompagné de l’hallucination permanente du fameux singe.

 

Dieu est mort certes. Mais le père noël aussi. C’est un mode de vie désenchanté qui a eu raison de lui, et ici on le tue, tant qu’à régler le problème.

 

Le spectre de la fuite hante ce monde social. C’est la tentation de l’ «évaporation » à la japonaise. Il ne s’agit plus de penser le monde, grotesque comme seule la sagesse simiesque peut le percevoir, mais de s’en échapper. Mais comme pour le cas du Singe Enos, fuir ne conduit qu’au néant.

 

 

jb

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