Un punch pour l’éternité, « Ali », de Michael Mann

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 » Je n’ai absolument pas peur d’être ce que je suis »

The Greatest est mort, quelques temps après Nelson Mandela, qu’il a pu rencontrer heureusement, après tant d’années de combat remportées contre la maladie. Tant de films ont été réalisés sur lui, splendides, sur cet homme qui dit non et sacrifie ses plus belles années de boxe, alors qu’on lui promet la fin de sa carrière, la descente aux enfers et l’enfermement cinq ans. Il se dresse quoi qu’il en coûte, parce que pour les grands il n’y a rien de supérieur à leur sentiment de la justice, y renoncer serait sombrer dans le néant. Tant d’hommages ont été adressés à ce diable d’intelligence qui a compris tout ce qu’il pouvait tirer de son talent de lutteur pour réveiller le monde. Cette figure d’inspiration immense, ce modèle. « Le champion », cette expression qui revient durant tout le film dont on va parler ici. La figure de proue qui a permis à sa communauté humiliée de lever la tête, avec d’autres mais avec un fracas unique, porté par un puissant mouvement de libération, une renaissance culturelle qui l’accompagne, dont il est l’expression et le dynamiteur en même temps.

J’ai une tendresse, moi qui voit tout ce qui est disponible sur ce géant dont la boxe n’est que le socle d’où s’élancer, pour le biopic trépidant, nerveux, généreux, de Michael Mann, avec des plans larges qui semblent intégrer l’amplitude du personnage. Qui commence avec ma chanson préférée, un cover live de Sam Cooke, « bring it on home to me ». Qui continue avec un discours de Malcom X, avec qui la rupture d’Ali a été une erreur de jeunesse si malheureuse . D’emblée, on y est, à fond la caisse. Will Smith est extraordinaire, c’est le rôle de sa vie. Il s’implique totalement, physiquement, à l’américaine. Il passe par le corps, qu’il modifie de manière impressionnante, en le densifiant. Et surtout il est Ali, il le figure fidèlement, mais il ne l’imite pas. Ce n’est pas un vulgaire imitateur, quelqu’un qui « fait » en moins bien forcément. Il capte l’essence d’Ali. Marion Cotillard est une approche de Piaf, mais elle ne peut que l’approcher et ne l’atteint pas. Joachim Phoenix est Cash et plus que Cash, un supplément de Cash fidèle. Smith est Ali joué, à la perfection.

Ali qui a existé, et dont la vie précède l’essence, éternelle. Car ce paria de déserteur qui ne voulait pas tuer des vietnamiens parce que pour leur part ils ne l’avaient pas traité de sale nègre, est désormais présent par son portrait dans le bureau ovale.

Le film prend le parti de débuter au moment où Cassius Clay, en passe de devenir Ali pour se délester de son nom d’esclave, devient champion du monde. Il avait été champion olympique avant, mais c’est un moment particulier , où se joue un drame en même temps que se tisse la légende. Malcom, son plus proche ami sans doute, rompt avec la nation of islam, et l’amitié se brise. Ali devient un adulte. Plus tard il saura sortir de l’emprise de cette bande de rapaces.

Les scènes de boxe sont magnifiques dans Ali de Michael Mann, elles virevoltent. Qu’on ne nous serine pas avec la violence ! La violence est partout. Elle s’exprime partout. Ici on lui donne une forme volontaire, loyale. Les moralistes feraient mieux d’interroger leurs propres violences déguisées. Un boxeur lui, vit son risque et connaît sa violence. Smith a du travailler comme un forçat, en plus de s’imprégner humainement, pour incarner celui qui volait, piquait et esquivait avant tout, sa technique dingue, inédite. Un fou furieux qui gagne trois championnats du monde de lourds en baissant la garde, en dansant, en ne comptant jamais son énergie, en acceptant les coups, en se permettant de ne jamais frapper le corps, mais uniquement la tête, parce qu’il a décidé d’être le roi. Un audacieux irrésistible qui se permet des prophéties et qui ensuite se met en tête de la réaliser. Depuis l’enfance.

Ali flagornait comme personne n’a osé. Le provo le plus doué de son siècle. De la manière la plus excessive. Parce qu’il inventait avec d’autres le star system et qu’il avait besoin de cela pour parler au monde. Mais aussi pour dire aux noirs  leur droit à l’audace. Cet homme était une transgression vivante dans un pays d’apartheid à son époque. Smith a oubl les clowneries du prince de bel air et éclate de gravité et de charisme. Il incarne celui qui déborde, qui fracasse les violences symboliques imposées à son peuple. Cette transfiguration de l’acteur n’est pas le moins émouvant du projet. Elle est une illustration de ce qu’a ressenti toute la communauté afro américaine, et bien au-delà, car Ali a toujours, malgré son lien avec ce fourbe d’Elijah Mohammed, articulé sa négritude avec l’universel, instinctivement. Les black muslims en prennent largement pour leur grade, et c’est mérité. Ali combat, mais il aime les gens, joue un jeu adroit et tout à fait compréhensible, avec les journalistes blancs qui l’adorent. C’est un séducteur. Un immense séducteur. Pas facile de jouer un séducteur de cet acabit. Cette puissance de vie et de désir l’attire vers les femmes, irrémédiablement. Il ne sera donc pas pieux, il aimera mais se dispersera.

Des tas de scènes sont marquantes. Il y a cette scène, dans un club de Soul, où Ali séduit sa première femme. C’est une scène d’une sensualité incroyable. Toute la signification de la Soul, cette musique qui ouvre la porte au diable en marchant dans le costume d’une musique de source religieuse, le gospel. Si on veut voir ce qu’est la virilité. Pas le machisme, la virilité, cette scène y pourvoie. Il y a Ali qui assiste, touché jusqu’au plus profond, aux manifestations culturelles africaines.

La scène où Ali refuse d’avancer, lors de son incorporation, donne des frissons, comme celle, fameuse, de la course à pied au milieu du peuple avant le combat « in the jungle » en Afrique.

Smith exprime l’incroyable puissance de liberté du personnage. Sa fureur contrôlée. Sa détermination constante; pour revenir après les coups durs. Sa dureté à lui aussi , avec ses proches, ses adversaires de ring. Il porte ce caractère extrême comme son propre visage. Il parvient à signifier toute l’ambivalence de ce grand bluffeur , de ce combattant doux, de cet obstiné tolérant et souple quand il le sent ainsi.

Quel naturel aussi, quand il exprime le naturel d’un Ali qui serre les mains des policiers de base en sortant du tribunal, parce que c’est lui et pour rien d’autre.

La bande originale est magnifique, d’Aretha Franklin à Salif Keita.

C‘est un superbe hommage. Smith a été choisi pour porter le cercueil de Mohammed Ali. C’est un honneur mérité. A revoir avec plaisir : Ali de Michael Mann. Le réalisateur de Heat, un autre beau film mainstream. Le talent infiltre le populaire, aux États-Unis.

Bomayé, le sale destin qui t’est assigné.

 

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