« Amy » ou la défaite de la sublimation

« La sublimation est un concept qui comprend un jugement de valeur. En fait, elle signifie une application à un autre domaine où des réalisations socialement plus valables sont possibles. […] Toutes les activités qui organisent ou affectent des changements sont, dans une certaine mesure, destructrices et redirigent ainsi une pulsion  loin de son but destructeur original. Même l’instinct sexuel, comme nous le savons, ne peut agir sans une certaine dose d’agression. Par conséquent, il y a dans la combinaison normale des deux instincts une sublimation partielle de l’instinct de destruction.  »

Freud, lettre à Marie Bonaparte

 

amywinehouse Dans une chanson de son premier album, Amy Winehouse, l’ange noir de l’art de notre temps, évoque sa « destinée freudienne« . Touché juste. Le documentaire frontal sur sa destinée, « Amy », est l’histoire d’un processus de sublimation qui la tient debout et nous donne ses chansons, qu’elle composait et écrivait, si magnifiques et inoubliables. Mais il montre aussi que la sublimation ne suffit pas, quand la dépression est trop profonde.

 

La dépression, au fond, est l’impossible deuil de la « chose ». Cette « chose », ce paradis perdu, qui est approché dans le chant, dans l’écriture de textes sublimes et dans la drogue et l’alcool. Dans la mort, avec laquelle on flirte, dans  l’amour aussi.

 

Tout au long de ce déchirant documentaire, tragique, on voit Amy chercher la fusion, avec son petit ami infernal, Blake – « back to black »…  Quand ils se défoncent elle dit « je ferai tout comme toi« . Il y a des scènes où elle marche, absorbée par son visage, s’en remettant totalement à lui. Cette liaison fatale lui inspirera les plus beaux textes de son second album, un sommet que nous avons tant écouté, qu’il faut de temps en temps oublier pour le redécouvrir, ensuite, et revivre l’éblouissement.

 

Le documentaire retrace toute la vie de la chanteuse. Une âme cette chanteuse. Sa voix était sublime, mais je ne sais pas, je n’y connais rien, je ne sais pas si c’était performant, sans doute oui. En tout cas il y avait là son  âme.

 

La fille issue du milieu juif londonien populaire a connu la névrose tôt. Dès l’adolescence on le voit dans ses yeux. Elle est boulimique, tente de se remplir de l’extérieur. Elle connaît la dépression. On ne peut pas éviter d’y voir le résultat de la précarité de la place du père sur une âme aussi sensible. Une de ses chansons que j’aime le plus, de son premier opus, « stronger than me » est nettement un chagrin œdipien transféré sur son petit ami plus vieux de sept ans et qui ne lui donne pas l’appui d’une maturité.

 

Mais on n’en sait rien, finalement, du malheur. Peut-être simplement a t-elle tiré le mauvais lot. Quel gâchis peut-on se dire, mais en même temps était-ce possible d’être heureuse ? Tony Bennett, son idole, avec lequel elle a eu la joie de chanter, semblait penser que oui. Il avait envie de lui dire de patienter, que la vie se chargerait de lui apprendre « comment la vivre« . Mais la pulsion de mort est là aussi, comme une solution. « rehab« , chanson où elle affiche crânement son refus d’une désintoxication, en est l’aveu explicite.

 

Amy W n’a jamais manqué d’amour, de soutien, d’amitié, de reconnaissance, de tout ce qu’on peut recevoir de l’extérieur, mais rien n’y faisait. Ca glissait. La sublimation cependant lui a permis de vivre sa courte vie, de lui donner une énergie incroyable lui permettant d’écrire, d’enregistrer, de mener des tournées harassantes, de tenir debout sur scène malgré les doses suicidaires qu’elle absorbait.

 

Mais elle le dit elle-même, jeune , intelligente, lucide :  » beaucoup de gens souffrent de dépression, ce n’est pas une heure de guitare qui va les soulager« .  Quel aveu.

 

Et puis il y a ce que révèle la matière même du documentaire. Les réalisateurs disposaient d’une profusion absolue d’images. Et ceci même pour les époques avant l’explosion d’Amy W comme superstar. Cela nous en dit sur notre condition. Nous n’échappons plus à l’image. Nous nous filmons, nous laissons trace. Nos fantômes seront.

 

Quand la chanteuse devient connue, puis atteint les sommets, alors on la traque, d’autant plus qu’elle est sulfureuse. Toute humanité disparaît dans son approche. La voracité est à son plein. On la moque affreusement dans les talk shows, on s’acharne. Elle n’est plus humaine, elle est réifiée. Comment un être aussi fragile aurait-il pu survivre à cette violence permanente, à ce crépitement qui accompagne tous ses pas ou ne serait-ce qu’à cette confrontation omniprésente à l’image de soi, projetée partout ?

 

A voir le document on pense que c’est en effet impossible, et qu’elle a été tuée autant qu’elle s’est suicidée à petit feu malgré la lutte en elle entre la puissance de vie créatrice et l’attraction du noir. Dans nos démocraties libérales il y a des bûchers. Ils sont médiatiques. On s’y livre à des sacrifices barbares en toute bonne conscience, toute empathie s’annihile sous le poids du sarcasme et du voyeurisme. « Ne boude pas  » lui lance un salaud de photographe.

 

C’est une star, c’est le jeu, pourrait on dire. Mais elle n’a jamais cherché cela, elle voulait chanter dans des clubs et toucher les gens avec sa création. Voila tout.

 

Et surtout, ces victimes expiatoires ne sont que l’exemple de ce qu’on peut faire subir à tous, de ce qu’on veut installer entre nous. La prédation.

 

Le statut de star ne pouvait qu’accentuer la dépression en coupant encore plus cette jeune femme aux yeux blessés d’un sentiment d’appartenance au monde, elle qui était toujours entourée, prise en charge, ballottée.  L’héroïne apparaît, sans doute la seringue, véritable objet transitionnel.

Le succès est ironiquement sa condamnation, risque que toutes les sagesses soulignent, d’Epictète à la pensée chinoise. Dès sa première tournée, elle se cache sous l’oreiller à l’arrière de la voiture. Elle ne pourra plus se cacher ensuite mais s’engourdir toujours plus. Quand elle est violente, cette violence se retourne contre elle alors qu’elle est traquée et que c’est légitime.

 

Amy Winehouse a été assassinée par la société du spectacle qui lui a sucé le sang. Notre consolation est son oeuvre tuée en plein envol.

 

Je me souviens avoir lu, au moment de la sortie cinéma, que ce documentaire était voyeuriste. Je ne comprends pas l’argument. C’est le voyeurisme qui a achevé la vie de cette artiste qui comptait pour nous. Il est normal qu’il soit au cœur de ce travail. Quant à l’intimité, c’était la chair de l’oeuvre. C’était la voie de cet art défunt. On ne trahit rien mais on aime Amy Winehouse en regardant ce film et en frissonnant. Notamment lors de la scène, qui nous est offerte, si pure, de l’enregistrement du titre « back to black ».

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s