L’écriture, le jeu du vide et du plein,  » Trop dire ou trop peu, la densité littéraire », Judith Schlanger

0xA2FF4E52BA2B56B321992221960D5747«  La littérature est une manipulation permanente du plein et du vide »

Il est rassurant de voir que l’on écrit, que l’on publie, et même que l’on lit des essais comme celui de la théoricienne littéraire Judith Schlanger. Car si la littérature, ce que ce blog dit souvent, vaut justement parce qu’elle est inutile, au sens où l’utilitarisme l’entend, parce qu’elle est intempestive., alors un Essai consacré à la densité littéraire montre, ne serait-ce que par son existence que la littérature est vivante.

 » Trop dire ou trop peu, la densité littéraire » sort des sentiers battus de l’analyse littéraire, qui comme le rappelle l’auteur, s’intéresse plus à « comment c’est fait » – et plus comme l’ancienne théorie rhétorique, à « comment on doit faire » -, qu’à « qu’est ce que ça fait ».

La proposition de Mme Schlanger, dans cet essai d’une spécialiste du style qui maîtrise elle-même un style admirable d’élégance, à la lisière de la poésie malgré le genre, est celle-ci : c’est autour de la dualité du vide et du plein que le style se déploie, et c’est de cette manière que la littérature « impressionne« , au sens littéral, le lecteur. Une question essentielle posée à la plume est : que faut-il taire, que faut-il montrer ?

Deux rapports au lecteur sont en jeu : le plein « comble« , le vide « attire« . Mais beaucoup d’auteurs, et l’ensemble des genres, jouent de l’alternance entre « le saturé et le lacunaire ».

Est-il possible d’être complet pour un roman, d’être tout à fait plein ? C’est le fantasme du roman-monde. On songe à « la vie mode d’emploi » de Perec, cité rapidement. Ce fantasme est puissant, mais celui de la simplicité ne l’est pas moins :

 » C’est quand la pénurie s’inverse dans la rayonnante simplicité qu’on peut évoquer le sublime« .

En se référençant à l’art en général, et pas seulement à l’écriture, on constate, que les deux courants sont anciens. Cicéron parle déjà de neglecentia diligens, c’est-à dire d’une « soucieuse insouciance », qui est un moyen du rhéteur quand il use d’une simplicité avec aristocratisme. Il est vrai que le culte du plein culmine au 19eme siècle, et Balzac le théorise avec son mot d’ordre : « faire concurrence à l’Etat-civil« . Les romans feuilletons de Sue glosent, mais le plein était déjà dans Virgile ou Dante. Dans la Bible, aussi.

Théoriquement, et une école, « le relativisme linguistique », le défend, il est possible de tout dire en tout cas. Le langage étant une construction qui construit la réalité, alors il est adéquat avec la réalité. Schlanguer n’y oppose pas le « ce que l’on ne peut dire on doit le taire » de Wittgeinstein, mais elle aurait pu. Il y a de l’indicible. Les théologiens négatifs qu’elle cite, rhéteurs du mystère divin, incommensurable, ne sont pas les seuls à le penser.

L’écriture politique semble le domaine exclusif du plein. En revenant sur la révolution française, l’essai montre que l’éloquence est une arme politique majeure, cela ne date évidemment pas de Jean-Luc Mélenchon. L’éloquence politique est souvent basée sur l’amplification, la surenchère.

Dans le mot politique  » La situation est toujours grave, la crise est toujours radicale, le prochain pas est toujours décisif« . J’ai pensé à un article tragique de rosa Luxembourg quelque temps avant son assassinat, intitulé, « L’achéron s’est mis en mouvement« . Ou aux prophéties d’un Trotsky avant le front populaire : « la révolution française est commencée« . L’auteure analyse le théâtre révolutionnaire, son aspect normatif, édifiant – ce que l’on peut retrouver dans Ken Loach malheureusement -. L’édifiant est plein. Il ne suggère pas. Il cherche à directement impressionner. Il s’agit d’une « contagion linéaire« . Aux antipodes, pourtant dans une verve très militante, on trouve la fameuse distanciation brechtienne qui voit dans l’organisation du recul du spectateur l’espace où naît la capacité de critique politique.

Mais… Il y a aussi un laconisme politique. A la même époque, il y a Marat et sa profusion, et St-Just et son laconisme. Les grandes phrases des temps révolutionnaires sont laconiques. « De l’audace, encore de l’audace » de Danton, ou « nous sommes ici par la volonté du peuple« . C’est le côté spartiate des révolutionnaires, tournés vers l’antiquité et la puissance concise du latin. Je me suis souvenu aussi de la concise explication de vote de St-Just : « un roi doit régner, ou mourir« .

La dualité dont il s’agit peut aussi se comprendre, par emprunt à Mac Luhan, à a différence entre hot et cool. Le hot est plein, nourri. Le cool demande participation du récepteur. Les deux ne se différencient pas par un souci de produire plus ou moins d’effet, ils cherchent à impressionner différemment. Ce qui compte c’est l’effet sur le lecteur. La vieille rhétorique disait que « mal écrire » c’était être impropre, user de formules à mauvais escient, elle pensait en termes de normes. On ne peut plus penser comme cela après l’art moderne. La sanction c’est le lecteur qui la confesse, par son impression, sollicitée ou pas.

Du côté du hot, du plein, on dispose de nombreux procédés, comme l’énumération, l’agrégat, de rabelais à Kerouac.

Du côté de l' »évidé », l’atténuation passe par la litote, l’euphémisme, la prétérition, l’ironie. Les formules paradoxales aussi, telle que celle-ci, de Schiller :

 » Si l’âme parle, ce n’est déjà plus l’âme qui parle« .

Certains genres sont certes tournés par nature vers le cool ou le hot. La formule zen est laconique, c’est un « machine à créer de la perplexité« .

La différence entre le plein et l’évidé ne recoupe pas celle du littéraire et du courant. Le langage courant est parfois chamarré. Et pour toute une littérature, le langage courant est presque un idéal. L’écriture blanche soulignée par Barthes est magnétisée par le « courant ». Un style comme celui d’Albert Camus dans l' »Etranger » l’est aussi. Hemingway aspirait à une écriture transparente lui aussi.

La philosophie, quant à elle, avec toutes les sciences humaines, apparaît comme liée à l’écriture du plein, car elle est explicite. Mais il y a aussi une philosophie maniériste, celle de Lacan ou de Heidegger. Il y a aussi le fragment, dont le statut est ambigu. Il est fragmentaire par rapport au Tout, certes, et peut nous sembler vide. Mais il est aussi fragment suspendu dans le vide, et fait apparaître de l’Etre, comme un point rouge sur un grand fond blanc.

Le fantastique lui aussi joue du cool et du hot. Quand il est cool, c’est le lecteur qui est visé par l’angoisse directement, et non les personnages.

La littérature de l’absurde est souvent volubile. Comme Beckett. C’est précisément les gloses absurdes, dans « en attendant godot » – voir Polanski dans un long monologue aphasique sur you tube… – qui font ressortir un néant impossible à occuper. Mais l’auteure aurait pu citer Jarry et le frénétique dans Ubu.

L’alternance est ainsi nécessaire en tous genres. L’écriture a ses temps forts et ses temps faibles, et j’écris cela pendant l’euro de football où regarder un match permet de se figurer que l’exaltation du but a besoin pour éclater de longs moments de passes inutiles.

Les deux courants peuvent sombrer, provoquer l’ennui du lecteur, par excès ou mauvais choix du registre à tel moment. On « jubile » parfois devant l’abondant, mais il nous lasse. Le talent est ainsi souvent dans « le charme de ne pas choisir » entre le vide et le plein. Le charme, par exemple cité, d' »Oblomov » de Goncharov, dont une des parties les plus réussies concerne un très long développement qui vise une seule journée, qui voit Oblomov renoncer à se lever.

Mais être « hyper cool » ou « hyper hot » ne condamne pas à l’échec. Borgès, qui donne le vertige de par sa sollicitation très forte du lecteur, devant ses textes tellement ouverts, ultra cool, n’est pas un mauvais écrivain. Ni le Calvino des « villes invisibles« . Ni Homère, ultra hot. J’aime Dumas le flamboyant, j’aime Hammet le minimal.

Stendhal, quant à lui, si plein parfois, use d’accélérations fulgurantes et laconiques. Pour tuer Mme de rénal il n’a besoin que d’une seule phrase. Et l’auteure note qu’il fait tenir une nuit d’amour entre Julien et Mathilde… dans un point-virgule !

« La vertu de Julen fut égale à son bonheur ; il faut que je descende par l’échelle dit-il à Mathilde« .

Ce qui vient compliquer l’affaire est que le lecteur ne se soumet pas à l’injonction du cool et du hot. Maurice Blanchot dit que le lecteur « abolit » l’écrivain. On lit en souverain. Umberto Eco lisait les comics avec un regard de scientifique.

Dans ce jeu avec un lecteur qui échappe à l’influence déterministe aux effets voulus, l’écriture s’exerce dans ce maniement de la densité. C’est cette habilité à jouer d’elle et notre disponibilité envers elle qui créent le miracle de la jouissance de lire.

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