Nu debout et vertige métapysique

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J’ai fait encadrer le poster de ce tableau d’Egon Schiele depuis… 1999. J’ai donc eu le temps de m’en imprégner, et il me prend ce matin, en le regardant depuis mon lit, l’envie d’élaborer à son sujet. De signifier par des mots et des concepts ce qui doit me toucher en cette oeuvre expressionniste, et que je n’ai jamais pris le temps de laisser venir noir sur blanc.

 

C’est une oeuvre indéniablement érotique, qui concède le désir, comme le dit ce sein qui pointe, aspiré par le regard du peintre. Qui est parfaitement consciente de l’indémêlable rapport de l’érotisme et de la mort dont parlera un Bataille. On parle ainsi de « petite mort » pour l’acmé du plaisir.

 

Schiele est contemporain de Freud et lui aussi de cette mittle europa. Freud, par exemple dans « Au delà du principe de plaisir« , parle de la vie comme tension dont le but est la détente, et inscrit ainsi la mort dans la signification même de la vie, liant tout en les opposant Eros et Thanatos.

Pourquoi cette région du monde est-elle consciente de ses éléments à cette époque ? C’est l’héritage de la première guerre sans doute. Du trouble qu’elle provoque dans le regard porté sur la condition humaine, dans le chaos qu’elle suscite, tout particulièrement dans cette région, comme nous le détaille Stefan Zweig dans ses mémoires .

 

Dans ce tableau, ce qui frappe est l’alternance du trait net de séparation entre le corps et le fond, et de la non séparation qui tend au fondu. Il y a là un aveu de tentation psychotique, dans la séparation nette, et Schiele dont je ne sais pas grand chose était sans doute « border line », et en même temps l’aveu du fantasme de la fusion. 

Une dialectique entre l’amère mais attirante réalité de l’Etre, et la nostalgie de l’Un.  

Il y a là une femme. Un nu debout, qui se dresse, se sépare du monde, durement. Mais on ne l’accepte pas même si on le peint et on le contemple, avidement.

D’où cette taille, ce drapé aussi, qui se fondent dans l’arrière plan invisible, le corps d’ailleurs a la même couleur que le fond.

 

D’où ces contrastes, aussi, entre le contour noir du haut du corps, ce rouge obscène, moqueur, sarcastique de la bouche – j’existe !-, et ces douceurs blanchâtres.

 

Un sarcasme blanc, inexpressif. C’est la réception qui fonde le sarcasme semble dire la peinture, et non le Sujet. C’est l’existence du Sujet, qui est en elle-même sarcastique.

 

Autre contraste : la douceur de la chevelure féminine, rousse, chaleureuse, et un corps anguleux, froid, métallique, tâché de sang peut-être. Le sang cyclique peut-être, celui de la vie, de l’Etre donc. Le sang qui nous rappelle que nous sommes d’abord de la vie nue. Du corps. De la viande. Mais dotée de conscience, cette stupeur. Cette stupeur qui fonde l’art.

 

Ce corps est terriblement incarné et fortement réifié, dépersonnalisé, à la merci, malgré son étrangeté inappropriable, du peintre, qui lui coupe les jambes s’il le souhaite.

 

Que nous dit cette femme sinon « je suis là » ? Ce qu’on peut voir comme un sourire est troublant, dangereux. Ce sourire exprime et suscite un malaise, et quand on voit un sourire on regarde les yeux, pour mieux saisir son sens. Ici l’accès est refusé. Les yeux sont morts ou au moins opaques. Le malaise, c’est celui de l’Etre indéniable et incompréhensible, celui de l’Autre, désirable et angoissant.

 

Déjà fantomatique, car promis à la mort, mais destiné à la vie, dont l’érotisme est la célébration et le moyen de persévérer.

 

Le malaise annonce la guerre, l’art en est un véhicule, une annonciation, une prescience, un témoignage du possible. La première guerre n’a pas soldé le malaise moderne. La société de consommation s’y essaiera par ses opiums après la seconde. Le malaise de l’Etre, de l’Autre, peut déboucher sur la pulsion d’élimination de la vie même. Le génocide.

 

Ce nu debout est donc un chef d’oeuvre figuratif, et l’expression magnifique, cohérente, économe de moyens pourtant, d’un vertige métaphysique complet. Voila, c’est sans doute pourquoi je l’aime ! L’oeuvre appartient à celui qui s’en empare.

 

 

 

 

 

 

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