De si fragiles prédateurs – « Tout de suite, maintenant », Pascal Bonitzer

tout-de-suite-maintenant-pascal-bonitzer-critique1Les films de Pascal Bonitzer m’ont toujours déclenché des rires nerveux particulièrement délicieux. « Petites coupures » ou  » rien sur robert ». Des farces burlesques avec Jacquie Berroyer aussi

 

Le metteur en scène, grand scénariste avant de s’essayer à la réalisation, aimait bien se moquer de son milieu sans doute, des intellectuels un peu flottants, mal inscrits dans la production et la division du travail social,  et donc dans la société, pas assurés d’eux-mêmes, déguisant leur désir derrière un romantisme atrophié, sorte de fausse conscience germée dans leur bain culturel. Il aimait sadiquement leur faire subir des situations relativement humiliantes, en particulier face aux femmes.  Il se jouait d’eux sarcastiquement.

 

Mais sa filmographie semble sortir de ce petit jeu pour s’essayer à des thématiques plus dramatiques. « Tout de suite maintenant » et son casting de luxe -Jean-Pierre Bacri, Isabelle Huppert, Lambert Wilson, Agathe  Bonitzer, Vincent Lacoste, Pascal Gregory-  n’est pas dénué d’humour mais se voit teinté d’une gravité que je ne connaissais pas à son oeuvre.

 

Tout commence comme un film classique sur la froideur et le machiavélisme du monde de la finance, quand une jeune femme, Nora, qui semble taillée pour s’y intégrer sans difficulté prend son second poste dans une société de conseil en fusion-acquisition, particulièrement froide et impersonnelle d’aspect. Mais le film adopte une direction différente, et l‘apparition rapide de Vincent Lacoste avec ses cheveux en l’air va donner le signal de cette bifurcation vers des enjeux beaucoup plus sensibles, malgré le dress code et les bureaux interchangeables et vides.

 

On y retrouve un ingrédient habituel des films de PB, l’étrange étrangeté des situations. On ouvre une porte, on tombe sur quelqu’un qu’on ne connaît pas, il n’y a pas de repères sociaux clairs, c’est illisible. Les êtres sont ainsi désemparés ou confrontés à s’exposer. On entre dans un bureau nu, on est interpellé par des questions étranges et incongrues, on cherche quelqu’un dans un couloir où l’on tombe sur des ouvriers polonais alors qu’on a rien à faire là. On se réveille dans une maison que l’on ne connaît pas. Des situations qualifiées par Freud d' »inquiétante étrangeté » qui semblent ouvrir sur l’inconscient. Le réalisateur aime ses moment fugaces de perdition, de traversée du miroir. Il ne les a pas oubliés dans ce film. Il y a l’hallucination lycanthtopique qui saisit Nora aussi, qu’on se gardera bien d’interpréter. Le loup de la finance ou le loup qu’il ne fallait pas soulever ?

 

On va peu à peu s’en apercevoir, le film adopte, avec une économie sobre de moyens, une réalisation presque invisible, une autre direction que celle du film politique. Là ou un film comme « violence des échanges en milieu tempéré  » qui se passe dans le même milieu utilisait l’intime pour parler politique, ici on utilise un cadre politique pour évoquer l’intime. Le film va s’affirmer plus littéraire, au sens où dans une situation donnée, la littérature aura tendance à explorer le versant auquel on ne s’attend pas. Dans la personnalité du patron vautour, on explorera sa fragilité par exemple, ses subterfuges pour la masquer. La littérature déplace le point de vue. PB est un auteur, d’abord, un critique il fut.

 

Chaque génération – il y en a deux dans le film, l’une qui s’est connue il y a longtemps à Centrale et qui a tissé des lien complexes, faussement oubliés pour leur part sombre-, doit effectuer des choix et ils sont inévitablement coûteux. Ainsi la jeune femme découvre que ses patrons connaissent très bien son père. Sa venue dans l’entreprise, qui est tout sauf hasardeuse, mais sans doute le résultat d’une tentation dangereuse mais beaucoup trop tentante de rouvrir le passé qui ne passe pas, va déclencher des remous inattendus. Elle- même devra se poser les mêmes questions que ses aînés dont elle découvre les liens faussement rompus.

 

Parmi les questions cruciales d’une vie, il y a le choix entre la carrière et la passion, entre le sentiment et l’utilité, entre le pouvoir et l’amour. Son père incarne, malgré sa dureté, mais qui n’est pas sans causalité, l’intégrité. Il s’intéresse à la mathématique « pure », et Bacri était évidemment – peut-être trop d’ailleurs- l’acteur idéal pour le jouer. Celui qui réussit, objectivement, socialement, peut singer la subjectivité de la réussite, mais il peut aussi envier au fond la pureté de celui qui lui semblait supérieur malgré les codes sociaux et méprisant à l’égard de son carriérisme. Le marginal, l’intelligent de la bande, pour sa part, envié en se pensant méprisé, pourra vivre dans le sentiment éternel de la défaite. Pourtant, est-ce lui, l' »esclave » ?

 

On vieillit, mais les cicatrices sont là, disposées à s’ouvrir à nouveau, et la culpabilité ne se guérit pas à l’ombre du succès. La réussite permet d’enfouir la honte mais pas de la dissoudre. Il en est de même pour le choix moral narcissique. Elle dort, la honte, dans son tombeau de papier, disposée à ressusciter soudainement. Les regrets résistent au temps, et il suffit de peu, d’une embauche, pour soulever de terre ce qui était censé être définitivement oublié.  On vieillit mais on n’a rien réglé vraiment. Voila une leçon de ce film : on ne grandit pas toujours, on vieillit.  Les émotions sont là, toutes proches. Comme nous le montre une scène magnifique de retrouvaille entre Jean-Pierre Bacri et la décidément incomparable Isabelle Huppert.

 

Derrière un chassé-croisé entre deux générations face aux mêmes questions, plongés dans l’univers de la finance pour la plupart, on découvre que les attitudes sociales ne masquent que très superficiellement la vérité des âmes. Leur fragilité face à la reconnaissance, leur besoin d’amour, leur dépendance à autrui, à son jugement et à son affection. Le comportement codé est ainsi émaillé de toutes petites discordances dont le film a grand usage, qui témoignent de l’humain derrière la façade de l’expert imprenable. On évoque par exemple un flyer invitant à un concert néo-pop pendant des séances de négociation.

 

Nous sommes des foules sentimentales tenus à des jeux où le sentiment n’a nulle place. Mais le jeu des sentiments est en lui-même cruel. Ceux qui refusent le jeu, comme le père ou la soeur de la jeune cadre financière, n’en sont pas plus exempts de tourments. La cruauté économique n’est pas forcément, uniquement, celle de l’homo economicus. Mais aussi de l’être craintif qui a honte et peur de son passé, qui a été impressionné et singe sans cesse une puissance qu’il n’a pas face aux autres humains.

Inhumain, ou humain trop humain ?

 

 

 

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