Soutenable adjectif – « L’insoutenable légèreté de l’être », Philip Kaufman d’après Kundera

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Non mais entendons nous bien.

Moi je peux dire en quoi elle est insoutenable la légèreté de l’être, j’ai mille raisons de le prétendre.

 

Mais j’ai lu ce livre il y a 25 ans et j’ai toujours eu du mal à comprendre en quoi Milan Kundera, lui, la jugeait tellement insoutenable. Cet adjectif me restait sur l’estomac. J’ai revu le film bien décidé à régler son sort à l’adjectif.

 

Logiquement il devrait la trouver bien lourde et poisseuse cette existence, sociale, de l’animal politique de l’autre côté du mur. De ce que j’ai lu des interprétations, je n’ai jamais été convaincu. J’ai lu parfois des choses un peu floues, d’inspiration existentialiste, qui me paraissaient vaseuses et habiles.

 

En voila une, d’idée des raisons de cet adjectif urticant, qui dès mes 19 ans, m’a été caillou dans la chaussure, tandis que je lisais le livre dans le grand HLM de mes parents, inoccupé par leur absence, et où je nourrissais le mainate acariâtre. Il y a d’autres soucis qu’un adjectif dans un titre ? Oui. Je ne saurais que répondre à cette sage remarque. Mais il faut croire que l’Etre est léger, insupportablement léger. Et on le leste avec ce type de questions.

 

Voici donc une première idée. C’est aux communistes tchèques conservateurs qui ne suivent pas Dubcek et aux soviétiques que la légèreté de l’être parait insoutenable. Il y a dans le film cette scène où les bureaucrates fuient un bal durant le printemps de Prague parce que c’est trop olé olé. La condition humaine est tellement insoutenable qu’elle ne peut verser dans la liberté, donc on doit y mettre de l’ordre. Et l’ordre c’est le grand fantasme des despotismes.

 

C’est une interprétation politique et je m’en méfie, ce n’est pas suffisant. Ça ne colle pas avec un roman et  film aussi centrés sur la dynamique intime des personnages. Mais après tout c’est une oeuvre politique, aussi, beaucoup même. Alors l’idée n’est pas si bête. Gardons la. Cherchons à bâtir autour.

 

Voyons ailleurs, focalisons sur les personnages qui occupent tant Kundera et Kaufman.

 

C’est l’insoutenable légèreté de l’être, fugace, qui pousse Tomas, Daniel Day-Lewis au don juanisme, à regarder sa montre alors qu’il est dans les bras de l’une, pour ne pas rater la rencontre avec la suivante.

 

C’est encore ce sentiment qui fait du plaisir une chose inconséquente à ses yeux, mais non pour sa femme. Il est capable de rejoindre sa femme à Prague depuis Genève mais non d’être fidèle.

 

C’est la légèreté de l’être qui pousse Sabina -Lena Olin-, l’artiste et la maîtresse complice, au libertinage, à la fausse acceptation cynique, à ne pas s’engager, et à l’angoisse.

 

C’est l’insoutenable légèreté de l’être qui pousse Teresa Binoche à souffrir de la frivolité de Tomas, insoutenable, oui.

 

C’est l’insoutenable légèreté de la liberté de l’exil à Genève qui la pousse, contre toute logique, à rentrer à Prague et à subir le poids de la réaction bureaucratique.

 

C’est l’insoutenable légèreté de l’être qui conduirait Tomas à signer son autocritique pour un vieil article sans intérêt. Mais il rechigne. Sinon y aurait-il encore de l’Etre ?

 

C’est l’insoutenable légèreté de l’être qui fonde la passion de Teresa pour la photographie, sa conjuration.

 

C’est la légèreté de l’être qu’on s’évertue à oublier dans un Kolkhoze.

 

C’est l’insoutenable légèreté de l’être que Tomas a du toucher du doigt, en tant que neurochirurgien.

 

C’est insoutenable de considérer que des êtres s’éteignent pour un problème de frein alors qu’ils ont évité les chausse trappes de la répression sanglante.

 

Je crois bien que l’ancien lecteur, le spectateur renouvelé que je suis, touche finalement ce misérable adjectif qui ne s’impose pas de lui-même.

Le voila donc cet « insoutenable ». A la rencontre de l’oeuvre. Pas seulement le mien, d’adjectif. Mais celui à l’intersection de la création et de ma capacité à écouter.

Il est polysémique.

De la polysémie dans une oeuvre complexe, articulant une ontologie et une politique. Complexe, comme un roman de Tolstoï. Que lit Teresa. ? Comment s’appelle son chien ? Karénine, qui meurt, qu’on doit achever, car l’Etre, n’est-ce pas, est si léger.

Donc si pesant.

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