Kubrick le vertigineux – « Room 237 »-Rodney Ascher

apolloSi certains ont pu penser que Stanley Kubrick a commis peu de films par paresse ou désinvolture, ils seront détrompés par le documentaire ahurissant que consacre Rodney Ascher à… Un seul film du metteur en scène mythique : « Shining ».  Un seul film. Un monde. Si on doute du génie de SK, il faut se précipiter sur le documentaire.

 

Le terrifiant « Shining », angoissant dès la première scène, ne fut pas considéré comme un grand Kubrick, et pourtant le documentaire nous permet de le découvrir autrement que comme un habile film d’épouvante. Il nous donne aussi accès par cet exemple à la nature de tout le travail du réalisateur.

 

Le documentaire donne la parole à des passionnés de ce travail et du film en particulier. Leurs analyses diffèrent mais ils partent tous d’un même sentiment : à la première vision, le film ne saute pas aux yeux comme un chef d’oeuvre, mais on a le sentiment d’avoir vu passer quelque chose sans s’arrêter suffisamment.

Alors ils se sont arrêtés, certains jusqu’à l’obsession. Découpant image par image, se livrant à des analyses numérologiques, ou comparatives avec d’autres films de SK, dressant des plans de l’hôtel, jetant un œil aux objets les plus triviaux du décor, se demandant ce qui passe à travers le travail sonore, allant jusqu’à disséquer le générique, à passer le film à l’envers, à superposer – moment génial – le film passé dans un sens puis dans l’autre.

 

Ce qui en ressort est stupéfiant. Souvent très convaincant, même si les exemples parfois, sont discutables, même si l’on verse quelquefois dans le complotisme ou la paranoïa. Mais après ce documentaire il n’est plus possible de voir les films de SK de la même manière. On saisit la différence entre une oeuvre totale et un film.

 

Le point commun entre les interprétations qui sont présentées, sur fond toujours d’images du film ou de l’oeuvre, c’est le subliminal. S’il y a ce sentiment de sous texte, de plusieurs sous textes, c’est que c’est un cinéma subliminal, et SK s’est renseigné sur les méthodes subliminales. Il les utilise, mais en les utilisant il les expose aussi. On ne sait pas jusqu’où il est allé, et c’est là que ça glisse, car on peut tout interpréter. Ce cinéma nous tape à l’inconscient, et on sait que SK a bien lu Freud, comme « eyes wide shut » nous l’a rappelé explicitement. Mais il y a aussi l’inconscient de SK lui-même. On rejoint l’analyse littéraire des années 70. L’oeuvre en dit plus que ce que l’auteur vise explicitement. Séparer l’explicite de l’inconscient est bien difficile, c’est pourquoi il faut admettre que l’oeuvre est ouverte. Qu’elle appartient au spectateur autant qu’au maniaque qui l’a réalisée.  Ce documentaire est ainsi, dans le même temps, une réflexion sur l’art, sur la réception de l’art.

 

Exemple de ce cinéma subliminal, parmi une myriade, l’utilisation spéciale des fondus enchaînés. Un fondu enchaîné est destiné à manifester une ellipse explicitement. Mais SK les ralentit, ce qui provoque des superpositions d’images qui se ressentent au visionnage mais qu’on ne peut pas rationaliser sur le coup.Certaines de ces superpositions sont parlantes. Un employé qui balaie devient un géant dangereux sur les terres du colorado. On est dans de l’art contemporain pointilleux.

 

De tous les avis, on retient l’extrême méticulosité du metteur en scène et un travail abyssal sur les détails. Les jeux permanents qu’il se permet, truffant son film d’incohérences visuelles qui peuvent constituer des jeux de piste sans fin. C’est très impressionnant. On change un micro détail dans le décor, ce qui est forcément voulu mais imperceptible, sauf à celui qui cherchera. SK prend le risque qu’on ne trouve jamais. Mais il s ‘en fichait apparemment ou faisait confiance au subliminal pour nous atteindre.

 

La déconstruction du film donne accès à une oeuvre pensée et ciselée dans le moindre détail, qui communique en outre avec d’autres films. Par exemple, on change la moquette de sens, quand on passe d’un champ à un contre champ, pour signifier le sentiment d’enfermement du petit garçon. Avec ces jeux SK nous dit sans doute que nous sommes des dupes de l’image. Mais il nous laisse le découvrir. A partir de ce sentiment freudien, non cité dans le documentaire d’ailleurs, d' »étrange étrangeté » du prosaïque.

 

De l’avis majoritaire, « Shining » est un prétexte, ou plutôt un vecteur pour évoquer ce qui obsède l’oeuvre de SK : la violence.

Il vise le génocide des indiens, selon une analyse, ne serait-ce que parce que l’hôtel est bâti sur un cimetière indien et que le travail de documentation sur le Colorado a été énorme avant le film. Il y a énormément d’éléments qui supportent cette interprétation. Mais d’autres passionnés penchent pour une tentative de parler de l’holocauste, SK ayant beaucoup échangé avec Hilberg, le premier grand historien de la destruction des juifs d’Europe, et le film étant dense d’indices, comme celui des bagages beaucoup trop gros pour les clients, qui semblent transporter de l’indicible, ou comme la numérologie. L’accumulation de petits détails, comme la marque d’une machine à écrire, les références à Thomas Mann renforce sans cesse la thèse. Le film peut ainsi être vu comme le fruit d’une conclusion : on ne peut pas aborder artistiquement l’holocauste de front, c’est trop énorme. On va donc avoir recours à une parabole nourrie de subliminal.

 

Les analystes sont donc partis à la chasse aux preuves, et ils en débusquent partout. C’est troublant, car on ne peut pas nier leurs constats. Ce qui tendrait à prouver que SK a réalisé un film emmêlant, sous la peau d’un film d’horreur, plusieurs sous textes, qui se rassemblent dans l’idée générale d’un hôtel qui constitue le monde, mais aussi la psyché. Ces couloirs sont ceux de la psyché et le petit garçon s’y promène, il n’a pas le droit d’entrer dans la chambre 237, qui est celle des fantasmes.

 

Ce monde est hanté par la violence, que les fantômes viennent rappeler. On y traite du déni de la violence, voué à l’échec, de la résurgence de la violence sous le coup de ce déni. Le retour du refoulé adopte la forme de torrents de sang qui inondent les couloirs. On traite de la nécessité de revenir en arrière , comme le petit garçon dans le labyrinthe, pour se libérer de la violence terrible qui fonde notre culture, et particulièrement la culture américaine née sur l’extermination. A un moment Nicholson demande à un employé s’il a été gardien auparavant et si ce n’est pas lui qui a assassiné ses filles dans le passé. L’homme lui répond que c’est Jack le gardien, qu’il a toujours été le gardien, et que lui-même, l’employé, le sait, puisqu’il a toujours été là. Cet hôtel c’est l’Histoire, et c’est aussi l’humain dans l’Histoire.

 

A ce jeu de l’analyse d’un film aussi précisément réalisé, on peut aller très loin. Un des analystes pense carrément que le film est un aveu et un regret. SK aurait après « 2001 l’odyssée de l’espace » été embauché par la NASA pour filmer le débarquement sur la Lune, en étant obligé de truquer un peu les images. Le film en serait l’amertume cryptée. Le pire est que l’analyse est vraiment bien menée, que les arguments sont solides. Les analystes racontent leur propre enquête est leur stupéfaction à chaque indice relevé. La théorie « Appolo » n’est pas absurde du tout. Oui, la numérologie est troublante, oui le petit garçon a un t shirt Appolo. Oui, certains dialogues pourraient représenter SK en train d’exprimer ses regrets. Mais il n’y a pas de preuves.

 

Nous touchons là un point essentiel, grâce à ce documentaire. La plupart des analyses du film sont ouvertes, même si elles scrutent les détails. Malgré leur volonté de chercher la petite souris, elles ne concluent pas à un dessein tout à fait bouclé. Elles évoquent un projet qui reste ouvert et ne sont pas incompatibles avec d’autres points de vue. Quant à la théorie « Appolo » elle est fermée. Elle se clôture. C’est ça ou rien, et tout est ramené à un seul désir, celui d’expier un moment précis d’une vie. Ce n’est qu’une hypothèse et elle est nourrie avec fureur pour devenir un guide paranoïaque dans le film. Les interprétations, pour ne pas sombrer dans un quelconque complotisme, doivent rester ouvertes. C’est une condition de la conception de l’art comme liberté, de tous les points de vue.

 

Le fait est que c’est un film qui sème des petits cailloux partout, et qu’il pousse aux interprétations les plus audacieuses. On entrevoit aussi que les films de SK communiquent entre eux, indéniablement.

 

Non content de nous initier à l’approche radicale du cinéma d’un SK, et donc de ce que peut le cinéma, y compris le cinéma très grand public, justement, le documentaire nous incite ainsi à réfléchir à la fonction critique, à notre capacité ou non d’analyse d’une oeuvre, à la part des inconscients du créateur et du spectateur. C’est un sublime documentaire.

 

 

 

 

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