Survivre dans l’incertain, leçons animistes – « Les âmes sauvages », Nasstaja Martin

9782707189578

J’ai trop peu lu d’ethnologie et j’en ai le regret. J’y remédierai, car chaque ouvrage de cette « catégorie » que j’ai lu m’a été une grande respiration, une invitation à se défaire des pesanteurs de la pensée enkystée, une incitation à poursuivre le détail pour trouver l’essentiel, l’occasion d’un regain d’empathie pour l’humanité aussi, et son incommensurable intelligence pour continuer son aventure.

 

J’admire la persévérance, la rigueur de l’ethnologue ou de l’anthropologue. J’admire leur capacité de dépouillement des préjugés et de la moraline, ce qui ne fait pas d’eux de sommaires « relativistes culturels », comme l’avait bien précisé Levi Strauss dans « race et Histoire« , sa conférence célèbre qui articule respect des cultures et universalisme. Les ethnologues, bien que leurs travaux sont méprisés par les décideurs, sont capables d’une implication totale dans la « vie avec la pensée », au coeur même d’une société humaine. J’apprécie leur manière de ne jamais séparer le plus prosaïque du plus abstrait. Un ethnologue est en somme le contraire de ce pseudo « pragmatique » que la novlangue technolibérale nous vend.

 

Ce sont encore ces sentiments qui me traversent en refermant ce superbe fruit des travaux de la prometteuse ethnologue française Nasstasja Martin, après son immersion au sein dupeuple Gwich’in – 7000 individus en tout -, « indiens » chasseurs cueilleurs de l’Alaska subarctique – une partie d’entre eux vivent au Canada, mais ils n’entrent pas dans l’objet du livre. C’est en Alaska que notre ethnologue a vécu et étudié pour écrire « Les âmes sauvages ».

 

Un des intérêts multiples de ce livre est un point de vue décentré sur l’écologie occidentale, qui partage en partie le patrimoine culturel de ses adversaires, à savoir la séparation d’un objet dit « nature », spécifié. Ce vertoccidental entre en conflit, au delà des postures, quand il devient actif, avec les peuples animistes, au même titre que le mode de développement capitaliste qu’ils sont censés combattre ou « réguler ».

 

Un jardin d’Eden convoité, que l’on investit insidieusement

 

L’Alaska a été acheté par les Etats-Unis à la russie en 1867, évidemment les peuples « indigènes » qui y vivaient n’ont pas été consultés, ça on s’en doutait. S’en suit une entreprise pour « désensauvager » le territoire. La découverte du plus grand gisement de pétrole américain, sur le site de Prudhoe, a été un moment clé. L’Alaska est pris au sérieux et devient un Etat américain en 1959.

 

Le rapport de forces avec les « indiens » est passé par d’autres techniques que celles du 19eme siècle, plus insidieuses. On a distribué des parcelles aux individus… pour compenser l’exploitation du territoire. Sans se soucier du fait que le concept de propriété foncière est totalement incongru dans ce pays. Des lois partagent le territoire, 10 % revenant aux indigènes, l’Alaska devient un « damier« .  On va tenter d’impliquer le peuple Gwich’in dans le développement en créant des corporations chargées d’exploiter elles-mêmes en bout de ligne, les terres. C’est un moyen de « désaffiliation » efficace. Une partie du peuple reste tout de même dans les villages reculés et rechigne. Pour eux, les corporations, les indigènes des villes, de Fairbanks, sont des « apple indians« , rouge dehors, blancs dedans.

 

Les peuples locaux ont évidemment été laminés par l’arrivée des occidentaux. D’abord, comme partout – on lira avec stupéfaction les livres de Jared Diamond à ce sujet-, par la maladie, qui les réduit considérablement.

 

La crise climatique vient accentuer la pression. La régulation de la pêche, pour la rendre « soutenable », est incomprise et étrangère à la culture de ces gens.  La lecture des saisons, comme partout, mais pour les chasseurs la déstabilisation est d’autant plus dure, devient plus que malaisée, les poissons ne retrouvent plus leur lieu de ponte, gênés par la minéralisation de l’eau. Des ours blanc descendent du cercle arctique et des pumas remontent… Les parcours migrateurs sont détournés.

 

Le délabrement qui semble tout subsumer

 

A première vue, les « Gwich’in » subissent, leur santé physique et mentale se délabre. Il leur arrive ce qui arrive à d’autres peuples du nord. Les chamanes ne peuvent plus répondre à leurs angoisses. Mais la situation est plus complexe et là est tout l’intérêt de ce travail ethnologique.Les Gwich’in ne disparaissent pas tout à fait, et cela nous en dit long sur leur culture mais aussi sur les ressources que ces peuples peuvent mobiliser pour l’avenir. Il est  même possible de méditer sur leur sagesse, qui sait, face à ce qui nous menace tous.

 

 

Au début de l’expérience d’immersion, l’ethnologue ressent l’abattement de ce peuple, elle est elle-même abattue, c’est d’ailleurs par ce biais qu’elle se lie à eux. Le sentiment de déréliction peut sembler définitif :  » l‘eau des rivières déborde, la forêt brûle, la glace s’amenuise, les animaux s’éclipsent« . Les leaders du peuple tiennent un discours apocalyptique : « l’homme blanc n’a pas la réponse. La réponse est de savoir comment survivre dans les bois« . A l’image d’une anecdote vécue, ce peuple semble pareil à un Elan pris au piège, à la dérive, sur un bloc de glace qui s’est détaché.

 

L’ethnologue est établie à Fort Yukon, village de quelques centaines d’âmes et pourtant épicentre de ce peuple pris en étau entre les parcs nationaux et l’exploitation des ressources non renouvelables. 

 

L’occident est divisé pourtant, et l’histoire de l’Alaska est un mouvement de pendule entre exploitation et sacralisation de la nature. Pétroliers contre écologistes et églises. 

 

Mais ce n’est pas la nature animiste, c’est une nature « instaurée » que les parcs protègent. Les deux manières occidentales d’appréhender le monde ont les mêmes racines : une « ontologie » où l’homme est extérieur avec la nature, dont il se coupe. Soit on la sacralise, soit on la soumet à l’extraction. La vision du monde animiste est toute différente. « A quoi crois tu ? » demande l’ethnologue à un de ses hôtes. Il répond : « anything ». Tout et partout. L’humain animiste est fondu dans le Tout, et c’est par la chasse, et la mise à mort, qu’il se recrée sans cesse comme humain en ce sein.

 

Du missionnaire anglican à l’écologiste, en passant par l’industriel, une continuité anti animiste

 

Les missionnaires protestants, dont les écologistes ont pris la suite, étaient fascinés par ce jardin d’Eden. Ils y vinrent, sûrs de retrouver le paradis perdu, et ce sont eux qui ont commencé le travail de sacralisation, en érigeant la nature en valeur dissociée des humains. Ils ont converti les chamanes, attaqué de front le monde « polyphonique des esprits » en faveur du Dieu unique de la Bible. Le passage au nom chrétien est décisif. Dans le monde animiste, le nom n’est pas donné à la naissance mais découle du comportement du petit d’homme dans le monde. Il peut changer avec le temps, et on peut devenir « père de  » par exemple, une fois adulte. C’est la conséquence d’un monde profondément« relationnel« , « incarné dans un environnement« . Les protestants ont ainsi « détourné les hommes du monde vécu » et déclenché une crise profonde de la culture.

 

Les écologistes, dans la continuité, insistent sur la même coupure ontologique. Soit par la force, il en est ainsi des « régulations » des chasses et pêches qu’ils ont obtenues, et qui se traduisent par des sanctions pénales dures contre les contrevenants. Soit par la persusasion. On essaie de convertir les indiens à l’agriculture. L’ethnologue narre une scène qui voit une spécialiste expliquer l’implantation de la patate rouge aux indiens…. Un d’entre eux, écoeuré, dira qu’il ne rêve pas de pomme de terre mais d’animaux… Ces gens sont des chasseurs. Ils ne veulent pas de vaches, ni de bisons importés parce que ça fait « plus indien ».  Dans ce monde on ne s’occupe pas d’un légume, on chasse, on pêche. On traque. Un légume n’a pas la même place dans le monde qu’un animal.

 

Pour les gestionnaires des parcs, les indigènes sont, comme ils le furent pour les missionnaires, des sauvages. Il faut les convaincre de pratiques de chasse « soutenables », « gérées », comptabilisées. Alors que dans le monde des chasseurs on fonctionne par opportunités, dans une guerre permanente avec les animaux, qui suppose des « prises » opportunes. Les Gwich’in ne comprennent pas non plus ces chasseurs occidentaux qui ramènent des trophées, ont des assurances en cas de pépin. Leur monde est bouleversé. La pêche qui prend et relâche leur semble totalement saugrenue. Dans leur esprit c’est une insulte aux animaux, qui pensent, retiennent les évènements, observent les humains. Les animaux autrefois parlaient. Ils se sont séparés mais restent des individus. La manière occidentale de communiquer avec les animaux, dotés d’une âme, leur est insupportable.

 

Dans le même temps, on rachète, soit du côté des capitalistes, des corporations, ou des parcs naturels, les parcelles aux indiens. Qui s’achètent du matériel censé les aider à maintenir leur mode de vie.

 

Dans les parcs, non seulement les animaux changent de comportement, et ne peuvent pas être chassés, mais c’est toute la relation homme « non humain » qui est bouleversée. Dans le monde des chasseurs, c’est l’invisible qui règne, l’évitement, la ruse, le guet. Dans le monde écologiste, c’est le spectaculaire qui règne. Les Gwich’in ne comprennent pas ce monde là. C’est la dissimulation, la poursuite, le piège, qui a toujours recrée ce désir de repartir en chasse. En tuant ce désir, on tue une culture.

 

Invisibilité, incertitude, ironie, les ferments de résistance et de continuité dans la précarité

 

Les « indiens » résistent par l’organisation et la revendication, mais aussi parce que leur culture produit des contrepoisons. Quand ils luttent politiquement, ce qui d’ailleurs est l’occasion de manifester pour la première fois l’unité de leur peuple par delà la frontière américo canadienne,ils donnent à l’occidental ce qu’il veut… à l’écologiste en particulier. Ainsi disent-ils parler « au nom des caribous« , « qui ne voient pas les frontières ». Ils ont même inventé une sorte de lieu sacré inviolable – un peu comme dans le film « Avatar« … Qui est une pure création politique.

 

La force de la cosmogonie de ce peuple c’est son invisibilité. Ils n’ont pas de fêtiche, de totem. Il n’y a rien à détruire de ce côté. Ainsi malgré tout les conceptions passées se transmettent. On continue à partir rêver en forêt pour communiquer avec les animaux et les esprits.

 

Leur autre force c’est l’incertitude. La chasse est d’issue incertaine, toujours. La mort, qui permet à l’homme de rester homme et de se différencier de ces animaux qui ont une âme, reste un passage. Cette société animique est ainsi à la fois cruelle et souvent drôle. L’ironie y règne. On y est très sérieux et léger. Car tout fuit. Les Gwich’in sont moqueurs. Ils se moquent du glouton, par exemple, sur lequel ils racontent pis que pendre. 

 

Notre ethnologue, observant leurs jeux d’argent, pensait au début qu’ils étaient corrompus par l’occident… Mais elle a fini par considérer que dilapider l’argent en jeux était un moyen de signifier son peu d’importance. Ces indigènes « immergés » sont capables, paradoxalement, d’une grande distance avec le monde.

 

L’ironie convient à leur monde incertain, mobile. C’est sans doute cette ironie, et ce qu’elle manifeste, qui explique que cette culture n’est pas éradiquée.

 

Elle a par exemple créé des êtres qui symbolisent les incertitudes, Les Naa’nin. Hommes quasi animaux. Anciens chamanes trop puissants, ou criminels. Ils sèment le trouble, sabotent les outils, enlèvent les filles… Il y a aussi les shaaghan, de vieilles femmes aux pouvoirs inquiétants. Qui sont dangereuses mais sauvent parfois les hommes. Ces êtres rappellent, dans les histoires nombreuses qu’on se raconte, l’adaptabilité possible.

 

Alors que le changement climatique crée de l’inédit, de l’indécidable, du précaire, cette culture animiste mouvante, et qui a peut-être toujours été mouvante, voire toujours « en crise », n’est peut-être pas la moins bien placée pour subsister.  Elle mérite d’être écoutée. Les animistes ne sont pas plus « soutenables » que nous. Mais ils entretiennent un rapport d’écoute de la nature, d' »information » permanente à son sujet, de vécu au jour le jour avec elle, qui est une leçon. Un Gwich’in est toujours prêt à partir. Il s’adapte, depuis toujours, à l’imprévisibilité dans le cyclique de la nature. L’animisme est à cet égard synonyme de créativité. Et nous en aurons bel et bien besoin, de cette qualité, face aux nouvelles configurations environnementales qui s’annoncent

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