Parole en miroir contre névrose historique – « Meursault, contre-enquête », Kamel Daoud

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 » Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud a fait parler de lui – dans la mesure où un livre le peut encore-. Tant mieux si ce petit tumulte, vaguelette face au moindre dérapage sur un réseau social de la part d’une starlette, aura conduit à lire ce court roman, mordant, alerte, et déjà complexe comme seuls les grands romanciers savent en produire.

 

Il me semble que c’est un excellentissime premier livre, et que cet auteur a un bel avenir au delà des formes d’écriture de Presse dans lesquelles il s’est formé… Comme Camus justement. On ne saurait réduire ce roman à un simple renversement de perspective, face à l »« étranger » d’Albert Camus, ce qu’il est en première lecture.

 

K. Daoud a poussé le jeu jusqu’à réaliser le même nombre de signes que le roman de portée universelle placé en miroir de son propre travail. Il truffe son roman d’expressions mêmes puisées dans « l’étranger« , des métaphores appliquées différemment par exemple, comme des petits cailloux blancs en hommage à la justesse d’écriture de son glorieux prédécesseur . J’ai évidemment, comme je pense la plupart des lecteurs de cette contre- enquête fictive, relu Camus -qui lui s’inspire d’un fait divers- dans la foulée, d’une seule traite, comme la première fois. Il fallait de l’audace, ou de l’inconscience, pour se mesurer à Camus, ce qui est inévitable dans ce cas. Et c’était légitime d’y prétendre.

 

Mais le livre est beaucoup plus riche qu’un petit jeu oulipien, ou même qu’une proclamation, déjà significative, qui dirait « il y a aussi un arabe dans l’histoire et je vais en parler ». C’est un roman important, c’est ce qui me touche le plus, sur les névroses post coloniales qui nous tracassent encore, comme un sale caillou dans la chaussure qui finit par vous crever la peau . La persistance de cette névrose partagée n’est pas sans implication sur le succès en France du djihadisme. La névrose sort en violence. Le nihilisme islamiste est aussi un lointain écho du nihilisme de l’assassin léger d’une plage d’Alger.

 

Le style de Monsieur Daoud ne relève pas de cette fameuse écriture blanche que Camus a pu illustrer et que Barthes a analysée : minimale, factuelle, sans ornements analytiques ou tentatives de plongées psychologiques. Il est factuel, d’abord, mais beaucoup plus imagé et introspectif. Cela tient à la personnalité du narrateur, bien différente de celle de Meursault qui parle dans l’« étranger« . C’est un buveur amer, qui s’est longtemps tu, qui parle enfin, et il est plus baroque.

 

Un de leur points communs, en plus d’être des hommes de bureau, est l’athéisme. Pour Meursault, c’est un athéisme qui semble d’époque, parce que « Dieu est mort » et que Camus nous parle du nihilisme. Pour le narrateur de la contre-enquête, l’athéisme est une résultante, d’une vie où la lucidité l’a très vite emporté, de force, et où Dieu est tombé de son piédestal, comme toutes les fictions qui tiennent une société.

Camus écrit à une époque où la religion s’affaisse peu à peu, Daoud au temps de sa renaissance, de ses nouvelles pathologies. Les deux narrateurs sont isolés et menacés par leur particularité. Mais alors que l’un se fiche du monde, qui n’a aucune importance, l’autre souffre sans cesse le monde, sous le poids d’un événement passé, l’assassinat de Moussa, son grand frère.

 

Le roman est donc le propos d’un homme. Le frère de « l’Arabe » tué par Meursault. Il va fournir au lecteur, via un témoin, qui semble l’écrivain, ou l’écrivain s’imaginant, le point de vue algérien sur le fait divers au centre de l’intrigue de Camus, en dire les suites pour la famille de la victime. Daoud éclaire donc les angles morts de Camus. On peut lire le livre comme une critique anti coloniale de Camus et de la société qui juge Meursault, uniquement occupés des tourments du blanc, de l’assassin ; et ce serait justifié, car le narrateur tient ce discours, et cela nous touche.Mais c’est une vision sommaire. Camus avait un objectif, écrire un roman existentialiste. Et Daoud le sait parfaitement. Il prolonge Camus plutôt qu’il ne l’affronte, et sans doute le prix Nobel aurait aimé ce livre comme un hommage magnifique.

 

On peut aussi voir ce livre comme une critique de la littérature « petite bourgeoise » :

 

 » Il semble utiliser l’art du poème pour parler d’un coup de feu ! Son monde est propre, ciselé par la clarté matinale ».

 

Daoud nous ramènerait sur terre d’une certaine façon. En rappelant que les tourments métaphysiques sont là, qu’il est bien beau de dépeindre la nature, l’été, de faire de la phénoménologie à partir des corps dans l’eau, comme le génial écrivain blanc ; mais que les peuples vivent des drames de sang, de disparition, des deuils insondables qui brisent une vie, comme fut brisée la vie de la maman de la victime sans nom, soldat inconnu du peuple colonisé. Car c’est tout de même un affrontement banal entre « roumis » et « indigènes » que Camus a transformé en roman philosophique.

 

Oui, mais c’est seulement une strate, encore.

 

J’ai lu plus fondamentalement le roman comme une parabole de l’impossible sortie de cette histoire coloniale et comme un appel à s’en échapper.

 

D’un côté, le déni de ce qu’a été le colonialisme, dans le roman même, écrit avant la guerre de libération, et dans sa réception, évoquée par le narrateur avec acrimonie, qui ne se préoccupe pas du contenu politique du fait divers, et oublie la victime.

 

Sur l’autre versant, l’impossibilité de sortir de l’obsession du colonialisme, symbolisé par le crime irresponsable de Meursault sur cette plage, qui poursuit le narrateur toute sa vie, le bloque, l’empêche d’aimer, le conduit à une vie de petit bureaucrate – sort de la société algérienne qui n’a pas pu décoller malgré ses ressources-.

 

Le passé nié lui refuse de vivre sa propre vie, stérilisée par un fantôme sans nom, comme ce « X » qu’avait choisi Malcom X. Dans le roman de Kamel Daoud, on restaure le prénom de la victime de Meursault, qui s’appelait Moussa. Mais dans le même temps, les « Moussa » pullulent dans ce café où l’on écoute. Est-ce à dire que rien n’a changé ? Que l’arabe n’est toujours pas un individu, mais un « Moussa » ? Pur changement de forme.

 

On peut y lire aussi l’impossibilité collective, des deux côtés de la Méditerranée, dans le peuple algérien, l’émigration en France, et dans le peuple français qui vote Front National à haut niveau depuis trente ans, de sortir de la mythologie de la guerre de libération, et des traumatismes qu’elle a occasionnés à beaucoup.

 

Le destin du narrateur montre, par l’absurde aussi, car comme Meursault, il a été soumis à un interrogatoire, donc au pouvoir de son époque : français pour l’un, algérien pour l’autre, qu’il y a un avant et un après 1962, et que la victoire du FLN est devenue vite une lourde pesanteur sur l’ensemble de la vie sociale algérienne, conduisant le pays à des déconvenues et d’immenses drames en retour.

 

Le présent ne pouvait être longtemps lu qu’à l’aune des faits de guerre. Mais la guerre est finie, lointaine. Le colonialisme n’existe plus. Le post colonalisme est un régime de pouvoirs aussi, mais qu’on a tort de ramener à une continuité aménagée du passé. Notre temps est celui de la mondialisation et l’Algérie indépendante a eu son histoire politique, dense. Qui voudra enfin le comprendre ? Sera t-il possible de rassembler les points de vue un jour ? Au moins d’en débattre de manière apaisée, ce qui n’est pas la tonalité narrative, loin s’en faut.

 

Il y aussi ce personnage de femme, Meriem, qui essaie justement d’articuler le point de vue de Camus et celui de la famille anonyme de la victime. Elle échoue. N’est-ce pas, en plus du regret explicite des coups portés à l’émancipation des femmes, l’évocation de l’échec des intellectuels algériens ? Des démocrates qui ont voulu sortir de la pure célébration des moujahidin et du jeu de la république militarisée ?

 

Le narrateur sans cesse, confond Meursault et Camus. Que peut on y voir ? Sans doute cette tendance, justement, à tout ramener à la question coloniale. Tous des Meursault. Tout relève du vieux conflit et de la vieille humiliation, ce long outrage. On ne peut pas parler en dehors. C’est un élément de délire, dans la narration, et dans la représentation de notre monde.

 

Il y a une vengeance dans ce livre. Vengeance dissimulée, enterrée, anonyme elle aussi. La vengeance n’est pas la justice, surtout quand elle se cache. Elle isole. La loi du silence, la logique du déni, concernent tous les protagonistes. La parole du narrateur permet d’en sortir. Mais qui l’écoute ? Un écrivain anonyme, que le narrateur inonde de mots, mais qui ne parle jamais. Pas de débat.

 

Le narrateur s’exprime en français,  adroitement, lyriquement souvent. Il sait parler et l’assume. Il dit avoir appris avec les livres, grâce à Meriem. Et d’abord avec celui de Camus. On saisit là toute la dialectique dans le rapport des algériens à la langue française. Elle est la langue du dominant mais aussi la langue de la culture du libérateur. Elle est la langue qui a permis l’accès à l’universel, de réinvestir les ferments critiques trouvés dans la culture même du colon, pour se libérer. Fanon avait évoqué tout cela en son temps. Et Daoud touche ici la question du sort de la langue française en Algérie, et la tentation, par nationalisme sommaire et manipulateur, de priver le peuple de ce qui est aussi une richesse.

 

Il y aussi un curieux personnage. Un fantôme humain qui règne dans le bar. Il figure sans doute le peuple algérien hermétique à ce que raconte le narrateur, et exprime le pessimisme de l’écrivain sur la portée de la littérature.

 

Ce n’est pas aux Etats à dire l’Histoire, à établir les consensus et les rapprochements à ce propos. Les politiciens jouent les politiciens. Et ils n’ont pas à dire quelle est la bonne vision du passé. Il est à craindre qu’ils ne résolvent rien à ces névroses en partage. C’est bien aux artistes, aux historiens, comme K Daoud s’y emploie, qu’il revient de produire les éléments afin de penser le passé, et donc de panser les plaies. De quitter enfin, après si longtemps, toute une vie, celle du vieux narrateur, le cycle de la méfiance, de la répétition. De se délester des complexes d’infériorité ou de supériorité, du victimaire qui utilise le passé pour ne pas affronter le présent tel quel. De s’accepter comme des individus et non des petits frères de substitution. Le narrateur parle seul, comme face à un psychanalyste dont l’écoute est flottante et la parole si rare, même absente. Est-ce fortuit ?

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