Marseille, appartement témoin clinquant – « La fabrique du monstre » – Philippe Pujol

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Philippe Pujol est un journaliste. Un Monsieur manifestement intègre, patient, professionnel, indépendant semble t-il, encore qu’on n’est jamais indépendant de soi-même, soucieux de creuser sous le vernis des communiqués de presse ou au contraire d’une certaine démagogie anti politique ou anti administrative, qui dirait « tous pourris » pour justement éviter de plonger dans les arcanes. Ainsi, face au cas de la Députée Sylvie Andrieux, mise en examen et condamnée pour avoir utilisé des centaines de milliers d’euros de la région PACA à acheter des voix via des associations écrans, Philippe Pujol dit tout de suite qu’il s’agit d’une épingle sortie de la pelote. Cela n’exonère de rien l’édile socialiste, mais l’étalage du nom ne doit pas leurrer. Ces subventions étaient votées sans sourciller.

 

 

Son essai, « La Fabrique du monstre », annoncé comme issu de dix ans d’enquête dans les quartiers nord de Marseille, n’est pas un grand livre , bien que largement salué par la presse comme un document exceptionnel. Il est à ma lecture un essai de journaliste viscéralement honnête, courageux, et manifestement d’amoureux déçu de Marseille – il y a de quoi-. Il n’a pas la profondeur de champ d’une étude de sociologie urbaine ni d’une socio fiction comme « the wire », car il n’en a ni la méthode ni la rigueur théorique et empirique. Il est quelque peu brouillon dans sa construction, rédigé sans projet d’écriture bien clair, comme un acte de résistance citoyenne qu’on ne peut qu’applaudir. L’objectif était de dire ce qu’il en était. Le livre de combat d’un homme, révolté par le sort de sa ville, en particulier le sort de l’enfance et de la jeunesse populaire. De ces enfants qu’on paie à ramasser les cafards pour pouvoir ensuite les jeter dans un appartement et chasser des locataires récalcitrants au départ, par exemple.

 

 

A vrai dire, ceux qui travaillent dans le social ou l’éducatif, dans la sécurité, ou même dans les collectivités locales, y compris loin de Marseille, et même ceux qui ont un peu lu les papiers des quotidiens sur les rocambolesques aventures des frères Guérini par exemple, n’apprendront pas énormément en lisant ce livre. Personnellement, au-delà des anecdotes, rien ne m’a étonné, m’intéressant à ces questions à divers titres, depuis longtemps. J’ai d’ailleurs du mal à utiliser cette expression : « ces questions », tant l’exclusion est un fondamental, un pilier de notre société, une condition de sa persistance dans la douleur, dérivant sans dessein ni surmoi vers on ne sait où. Malheureusement, et c’est à pleurer, on ne peut même pas taxer Monsieur Pujol de faire du sensationnalisme.

 

 

Le livre est annoncé comme ciblé sur les quartiers en difficulté, qui à Marseille sont au nord, coupés de la ville, mais aussi pour certains au coeur même de la cité ; toutefois il s’étend rapidement à toute la ville de Marseille, à sa vie politique, au fonctionnement des réseaux.

 

 

Quand je dis « on n’apprend rien », j’exagère évidemment. On en apprend évidemment sur les péripéties, on découvre des incarnations des phénomènes sociaux. L’occasion, toujours de se rappeler qu’il y a de l’humain derrière eux. Un délinquant n’est pas uniquement un délinquant, ce n’est pas son essence d’être délinquant. Ainsi il y a ce caïd qui sans le dire règle les dettes locatives d’une famille. L’essai met aussi le doigt sur des idées intéressantes, souvent négligées quand on parle de la « cata » marseillaise, qu’on ne réglera évidemment pas en affectant quelques policiers de plus.

 

 

Il souligne notamment la continuité dans la dégradation de la santé publique, où s’entremêlent l’usage des corps et les dégâts mentaux dans une société. Ca commence par la malbouffe, les shoots de sucre, puis on fume du shit coupé à l’huile de vidange. Cet enfermement des pauvres, dès le plus jeune âge, dans un cercle vicieux, est très bien appréhendé, au contact, par le journaliste. Vampirisés sanitairement par la low cost consommation, ils risqueront leurs vies pour mener une trajectoire ascendante vers les marchandises plus valorisées , qui trop souvent finit par une mort violente.

 

 

Car, c’est une spécificité sombre de Marseille : sa jeunesse marginalisée n’est pas tellement attirée par le djihad, contre toute attente. Elle est aimantée par une autre illusion : le succès par le crime.

 

 

Autre idée très intéressante : Monsieur Pujol conteste les mythes, qu’il déconstruit, de la paresse ou de l’incompétence marseillaises. Ce qui semble découler de la négligence est selon lui le fruit d’un système politique et entre dans sa rationalité. Ainsi peut-on le remercier d’évoquer un sujet que beaucoup d’agents publics connaissent, et qui n’est malheureusement jamais soulevé quand on parle de corruption, les petits symboles personnels masquant le gros des soucis : l’organisation des « adjudications », que l’essai appelle marchés à bons de commande. En gros, on attribue tout un domaine d’activité à une entreprise, par exemple la réparation de la voirie et on passe commande à chaque besoin de travaux, sur devis. En l’absence de contrôle strict, comme le marché est passé et qu’il se déroule, il y a danger : on peut multiplier les travaux, les bâcler, laisser éclater les coûts. Ainsi lorsque certains travaux sont refaits en permanence, que la ville ressemble à un gruyère, il y a des questions à se poser. Ce problème là est perçu par de très nombreux agents publics dans notre pays, et c’est la première fois que je le vois mentionné dans un livre. Tant mieux. Plutôt que de faire les gros titres sur le logement social d’un élu, sans défendre cet abus, on devrait sans doute s’interroger sur ces circuits.

 

 

De même, on ne peut pas séparer la persistance de l’insalubrité des phénomènes de spéculation et des contingences de gestion d’organismes liée à des clientèles. Le choix de l’incompétence n’est pas hasardeux. Il est rationnel. Il a son utilité pour servir un objectif. Mais dans les nombreuses anecdotes narrées par Philippe Pujol, on trouve aussi des gens compétents. Et il y a ce mystère, oui, celui de l’énergie dépensée en montages délictueux ultra inventifs, celui de la compétence dévoyée. Pourquoi l’illégalité et la triche plutôt que le succès dans les règles ? Ce n’est pas seulement une question de maximisation du profit, car il s’agit justement de vivre dangereusement et à la petite semaine. Il y a d’autres dimensions dans le crime. Un aspect plus noir et angoissant que celui visé par la critique du profit sans scrupule. Un délinquant travaille parfois beaucoup. Et les élus les plus contestables peuvent pour certains ne pas compter leurs heures.

 

 

Il y a une obscure attraction du jeu avec les lignes, du crime, du délit, ou de la fréquentation du sulfureux, comme il y a une obscure attraction du pouvoir. Le Maire de Marseille, ultra catholique, n’est pas, notoirement, un homme d’argent. Mais c’est un homme de pouvoir qui sait qui il croise, qui a formulé des choix nettement clientélistes, confiant d’après le journaliste tout le système d’embauche à FO Mairie. Ceux qui critiquent le milieu politique en disant « ils vont à la soupe » ont sans doute raison. Mais partiellement. C’est la recette de la soupe, la bouillabaisse en l’occurrence, qui reste énigmatique.

 

 

Ainsi l’image locale, négative, est-elle retournée comme un gant, et sert de paravent. Cela va de pair avec l’anti parisianisme et un misérabilisme qui permet d’éluder la question de la dilapidation.

 

Le fameux « monstre », c’est le clientélisme. Un mode de fonctionnement généralisé, transversal et vertical, qui sert de paradigme général. Les maux de Marseille, à la lecture de l’essai, tiennent à cet engluement dans l’archaïsme d’un fonctionnement pré démocratique, associant patrimonialisme politique et rapports de forces entre réseaux pour le partage des ressources de toutes sortes. L’espace de l’intérêt général ne semble pas s’être coagulé dans la ville, qui semble tenir sur une somme fragile d’équilibres dont certains, comme le Maire, tiennent plus de fils que d’autres. Elle tient, certes, mais au prix de la souffrance tue de tant de marseillais.

 

 

Ainsi cette ville, parfaitement lucide sur son propre fonctionnement semble t-il, sait ce qu’elle vit, et beaucoup participent du renouvellement des schémas, car c’est ainsi et pas autrement. Pourquoi d’ailleurs serait on tenté par l’intégrité quand ceux qui dirigent se cachent à peine de leur méthodes vers la réussite ? Ce mode de fonctionnement est maquillé par de faux débats, de trompeuses oppositions idéologiques, entre droite et gauche par exemple, qui se séparent surtout par des stratégies de clientélisme différentes, ou entre le légal et l’illégal, le notable et le mafieux. Les cloisons sont peu étanches entre ceux qui ont de l’influence, dans cette ville. Et depuis longtemps évidemment. La comédie est interminable, et on voit les plus grands tenants de la fermeté et du « je lave tout blanc » s’acoquiner avec les délinquants. Le FN est parfaitement intégré dans cette mécanique malgré ses paroles anti système. Le monde associatif n’est nullement épargné. Pour participer au jeu dans cette ville, il faut jouer avec les règles. Telle est la vraie nature de la reconduction du système, car personne ne peut vraiment dénoncer ce qu’il contribue à alimenter, même en bout de ligne.

 

 

Le livre, indiscutablement rédigé en écho du stupéfiant « Gomorra » de Saviano, aurait gagné à entrer plus en profondeur sur les dynamiques historiques qui ont conduit Marseille à en arriver là. On parle de l’époque Deferre, de ses accords supposés avec la mafia pendant la résistance. Mais cela suffit-il ? Deferre n’est qu’un personnage , lui aussi. Les fonctionnements claniques, crypto mafieux, ou carrément gangstéristes, s’engouffrent dans la défaillance d’autres modes de fonctionnement sociaux.

 

 

L’Essai est aussi une énième illustration de la stupidité fondamentale de notre approche française de la toxicomanie et du cannabis en particulier. Il serait temps, simplement, le plus simplement du monde, de dresser un constat honnête : la prohibition a échoué. La vie des cités marseillaises le crie. Elle a non seulement échoué mais elle a permis d’échafauder un immense réseau d’économie noire et violente, reposant sur la clandestinité, car c’est elle qui transforme le commerce en jungle impitoyable où les prix bénéficient du risque. De la Loi de 1970 n’est sortie que le pire. Elle n’a atteint aucun de ses objectifs déclarés et a multiplié les effets pervers, comme une encre saccage un buvard. Mais là aussi il serait temps de sortir des faux semblants. Accessoires liés à notre système politique désuet, binaire, fondé sur la promesse et le mépris du logos. A ce titre, Marseille, où ne votent plus que les bénéficiaires nets du système de clientèles, est bien, comme sur d’autres plans un appartement témoin clinquant des maux de notre république sénile.

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