L’emprise, ou le totalitarisme à l’échelle individuelle – « Une étrange affaire » – Pierre Grannier-Deferre

une-etrange-affaireOn a bêtement parlé de « Mon roi », de Maïwenn, comme d’un film sur les pervers narcissiques. Alors qu’il s’agit d’une histoire d’amour hétérosexuelle, où le type est narcissique, oui. Et égoïste, indubitablement. Immature sans doute. Mais où est la perversité ? La perversité consiste ce me semble à jouir de la souffrance d’autrui ou du moins du contrôle qu’on opère sur lui et qui est attesté par les limites qu’on lui fait franchir. Un « con » n’est pas un pervers.

 

Le concept de « PN », l’acronyme témoigne de la paresse intellectuelle et de la patine du marketing, est dévoyé. Freud redoutait que ses concepts passent dans le grand public, et deviennent des palinodies. Il avait raison. Le concept de harcèlement a été dévoyé, celui de pervers aussi. Le pervers, de nos jours, c’est celui qui me fait mal.  Tout un marché de psychologie de bas étage exploite ses déformations. On vend de la victimisation et de la catégorie à bon marché. On élude le fait que la vie est tragique. Sortir brisé d’une relation ça ne signifie pas qu’il y ait un pervers dans l’Histoire. Evidemment il vaut mieux entendre qu’on est victime d’un grand malade, ça rassure et c’est économique. Du coup c’est vendeur.

 

Ce qui est inquiétant, c’est que la banalisation des concepts permet aux fauves de se perdre dans la foule. Si la moindre contrariété consiste un harcèlement, alors le vrai harcèlement sera relativisé, invisibilisé. Quand on traite de « fasciste » tout le monde, on ne fait que banaliser ce qu’est le fascisme. Quand il survient, il est donc comme intégré.

 

Il est un film bouleversant qui a évoqué la perversion, et l’emprise du pervers de manière parfaite, c’est « Une étrange affaire » de Pierre Grannier Deferre, avec Michel Piccoli, Gérard Lanvin, et Nathalie Baye.

 

Il date de 1981, et on constate que le management néo libéral est déjà à l’œuvre, et qu’il a besoin des pervers pour se déployer. Ce film n’a pas pris une ride psychologiquement. Même s’il est très vintage dans sa matérialité. Il pourrait être utilement montré dans les formations de prévention des risques professionnels. Mais ce serait tout à fait subversif.

 

Le film est marqué par la psychanalyse, à travers notamment des jeux de langage qui ne trompent pas.

 

C’est compliqué de dire que Piccoli y trouve un de ses plus grands rôles, qui ne fut pas récompensé d’ailleurs – c’est Nathalie Baye, d’une grande beauté, touchante, dans le film – qui obtint un César. Car Piccoli a une carrière stupéfiante.

 

Le personnage de Piccoli prend la tête d’une entreprise. Lanvin y végète, jeune ambitieux qui s’y ennuie, et déjà dans « le bore out » dont on parle aujourd’hui. Il est assistant d’un chef de la publicité pépére. Ses ambitions, il les compense dans les paris minables.

 

Avant même de le rencontrer, sur la base de son profil, le pervers sait qu’il en fera sa proie. La victime est ambitieuse. C’est par là qu’on l’appâte. Elle est capable de travailler beaucoup. Elle est frustrée.

Et elle est narcissique, elle aussi. C’est ce qu’on oublie sans doute de dire dans les manuels sur les « PN ». Au lieu de désigner, on devrait se demander pourquoi on a été sous emprise. Déconstruire le processus. Cela concerne tout aussi bien le conseiller politique déçu que le cadre privé, ou l’amoureux en morceaux.

 

Le personnage de Lanvin subit l’emprise du nouveau dirigeant qu’est Piccoli. Parce qu’il est narcissique lui aussi. L’amour de Nathalie Baye, l’ancrage dans la famille, ne le protègent pas. C’est ce qui pousse Baye à partir, car elle a tout compris. Elle sait qu’il ne l’aime pas suffisamment pour ne pas céder à la tentation narcissique. Et même la haine, en fin de compte, n’effacera pas cette fascination narcissique.

 

Piccoli arrive avec ses hommes, deux nervis entrepreneuriaux. Ils sont eux aussi des esclaves, mais des « nègres de la maison » comme disait Malcom X. Ils tirent parti de cet esclavage. Ils comprennent la Logique du maître et l’aident à se déployer  envers le nouveau. Quand ils débarquent, ils évoquent l’arrivée de Lucifer et de ses sbires dans « le Maitre et marguerite » de Boulgakov. Le même sans-gêne.

 

Le film dresse un fabuleux portrait du grand pervers attiré par le pouvoir. Le profit, oui, est le moteur de la dureté sociale. Mais ce n’est pas le seul. Piccoli se moque un peu du profit, comme ses deux adjoints. Il en faut pour calmer le C.A. Mais l’essentiel est ailleurs, l’essentiel est de jouir du pouvoir.

 

Le pervers est instable, il est très mobile. Il change en tout cas de cible. Car une fois ses proies sous emprise il s’ennuie.

 

Il n’y a aucun dialogue, aucun partage possible, avec lui. Il a raison quoi qu’il en soit, et en toutes matières. Il est foncièrement unilatéral.

 

Ses méthodes sont éprouvées : d’abord la mise sous pression permanente, avec l’incertitude. La maîtrise de l’information est essentielle pour lui, car s’il ne peut compatir, il imagine qu’autrui est comme lui, et peut utiliser  tout ce qui est possible pour l’affaiblir. C’est pourquoi Piccoli est souvent introuvable, il file entre les doigts.  La création d’une dépendance affective, grâce à l’alternance des gratifications et des douches froides, de la flatterie et de la menace en sourdine.

 

Ensuite il est totalitaire. C’est pourquoi il s’épanouit dans le néo libéralisme mais aussi dans la politique « où on ne compte pas ses heures ». C’est en faisant éclater, verrou par verrou, la frontière entre public et privé que l’emprise se réalise. L’emprise est au niveau individuel ce que le totalitarisme est au niveau social. Le film décrit toutes ces étapes. Ca commence par de micro complicités, puis ça continue par des conseils autoritaires sur la santé, des confessions.

 

Puis s’efface la ligne rouge entre travail et non travail, entre hiérarchie et amitié. Dans la politique, « le camarade » est aussi le supérieur. Lanvin y succombe, car à chaque avancée de l’emprise répond une gratification symbolique, qui persuade le dominé de continuer. L’effacement des frontières est invasif et aspirant tout à la fois. Le chef vient dormir dans l’appartement de Lanvin sans sommation, et il l’attire à son domicile, se montre nu. On tire dans les deux sens pour que le dominé perde ses repères. Le chat joue.

 

Le pervers est intelligent. Diablement. Il est cultivé. Un attentif qui vous oblige à rester sans cesse sur vos gardes. Il a besoin de ressources pour encercler et séduire. Quand il sent que la résistance est là, il élimine. Baye sera rayée de la vie de Lanvin car elle est le seul facteur de résistance à l’emprise totale. C’est une intellectuelle, contrairement à Lanvin qui est un laborieux. Elle a les outils et l’instinct pour saisir de suite de qui il s’agit.

 

Ce que veut le pervers c’est être au centre de son cercle de domination. C’est éprouver l’ampleur de cette puissance, à travers les moindres détails. L’idéologie du marché, la compétitivité, sont pour lui des subterfuges culturels lui permettant de légitimer un engagement total. Sa motivation n’est pas le tangible. Piccoli se fiche de ce qu’on vend dans l’entreprise, il ne veut même pas aller visiter les rayons. Sa motivation est le jeu avec les humains.

 

Il est intelligent mais vide. Vide et sinistre car incapable d’amour. Le bureau blanc, post moderne de Piccoli, est un aveu d’emblée de sa personnalité. Lanvin le nie, en se faisant croire que « c’est pour les clients ». Il n’a pas d’enfant. Ou s’il en a, il s’en fiche. Il est au centre, et tout ce qu’il recherche c’est de l’éprouver sans cesse, jusqu’à lessiver ceux qui l’entourent, savamment choisis pour leur vulnérabilité aussi bien que pour leurs affinités avec les tendances du Maître.

 

Il est clair que le pouvoir réclame ce type de personnalité, même si ce n’est pas exclusif. Et il y a un déficit dans le film, comme en ce monde social. Ce sont les contre pouvoirs. Face à ces personnalités seul le rapport de force est possible. Dans l’entreprise du film, aucune solidarité n’émerge, on fait saliver et on divise avec la perspective de la promotion. Celui qui saisit la situation, part, sagement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 réflexions sur “L’emprise, ou le totalitarisme à l’échelle individuelle – « Une étrange affaire » – Pierre Grannier-Deferre

  1. Merci pour cette critique intelligente de cet excellent film et vos remarques fort juste au sujet du concept de perversion, de harcèlement et du pervers narcissique. Je me suis permit d’en reprendre l’idée générale dans un article à paraitre sur Jacqueline Sauvage que je publierais sur Agoravox, mon blog ou les deux.

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