L’artiste maudit au tamis du documentaire contemporain, « A la recherche de Vivian Maïer »,Charlie Siskel

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Le modèle de l’artiste maudit, ignoré pendant sa vie, adulé ensuite, souvent juste après son décès d’ailleurs, nous le connaissons bien.

 

Il n’a rien d’un mythe même s’il produit du mythe. ll tient souvent à l’avant-gardisme de l’artiste, et à la médiocrité ou au classicisme des diffuseurs, sources de décalage aux conséquences lourdes pour l’artiste du temps de son vivant. On ne peut pas tirer de gloire de son innovation avant qu’elle ne soit pleinement reconnue comme une innovation, et le temps d’une vie d’artiste n’y suffit pas toujours.

 

Avec « Sugar man« , déjà un documentaire,  sur un chanteur folk devenu star en Afrique du Sud sans l’avoir su pendant des décennies, vivant dans la précarité aux Etats-Unis et ayant abandonné la musique, nous avions pu vibrer une fois encore, et honnir la vilenie des producteurs de disques.

 

Avec le documentaire « A la recherche de Vivian Maïer », dont la structure est très manifestement inspirée de « Sugar man« , nous découvrons une variante : l’artiste qui ne doute pas de son talent, comme Van Gogh, mais qui ne cherche pas à faire connaître une oeuvre immensément prolifique. Mme Maïer a tout gardé pour elle, le fruit d’innombrables voyages dans les rues à la recherche de clichés témoignant d’un regard digne des plus grands.

 

Pour autant à la vision du documentaire, ce qui me frappe est que la fabrication du mythe par le documentaire lui-même, n’est nullement neutre. Car ceux qui participent au documentaire ont conscience de ce qu’ils sont en train d’engendrer. On sait que l’observation d’un objet modifie l’objet lui-même. Et bien le documentaire sur la gloire artistique émergente modifie son objet en émergence dans le documentaire lui-même.

 

Le documentaire est magnifique car l’on dispose grâce à la furie conservatrice – au sens de la rétention- de la grande photographe, d’un matériau immense. Il a été tiré du néant par un jeune homme qui lui-même reste un peu obscur – il est souvent là dans le documentaire mais ses conditions de vie, son statut, restent flous- qui a acheté des négatifs d’une inconnue dans une vente aux enchères et les a exposés sur un blog, puis a cherché à en savoir plus, tombant sur un container, grotte d’Edmond Dantès.

 

Elle gardait tout, s’enregistrait sur des cassettes, possédait des films de sa vie avec les témoins interrogés. Le réalisateur a pu superposer des récits de témoins et des images, la mémoire narrée prenant vie dans les détails devant nous, ce qui est particulièrement émouvant. Et puis il y a plus de cent mille photos prises par Viviane Maïer, qui a traversé la XXème siècle, vécu en France jeune, puis aux Etats-Unis. Cette dame excentrique, selon les témoins, avait des occupations étonnantes, telle que l’accumulation effarante de journaux, digne du syndrome de Diogène, ou la manie d’interviewer des inconnus sur un magnétophone, à propos de leurs opinions.

May 16, 1957. Chicago, IL L’ingrédient de fascination tient aussi au paradoxe entre la disposition de ce matériau bien exploité et les aires d’ombre qui entourent un personnage secret, solitaire, aimant s’enfermer dans sa chambre, manifestement quelque peu paranoïaque et asociale.

 

Derrière la profusion des images, de cette asociale qui ne photographie que des gens, il y a une femme singulière, on ne peut plus singulière, sans doute mentalement affectée. Et malgré l’enquête du documentariste après celle du découvreur, car comme pour Sugar Man il y a découvreur, Vivian Maïer devient très visible mais si peu transparente.

 

On ne sait pas grand chose de sa famille, sinon sa souche française maternelle, on sait qu’elle a vécu comme nounou toute sa vie, qu’elle était seule, on connaît son comportement à travers des indices croisés qui parfois convergent, et on dispose des témoignages, saisis dans le documentaire, de quelques familles dont elle était l’employée : enfants gardés et parents âgés. Quand ces gens sont interrogés, ils savent ce qu’ils sont en train de vivre. On vient leur proposer de créer le mythe. Alors que déjà, les photographies de VM sont exposées dans le monde.

 

Et c’est là que l’on peut se poser des questions.

Savoir que ce qu’on va dire au documentariste dessinera un mythe vous impliquant, sans que l’artiste ne puisse dire son avis, n’est pas neutre. Les gens interrogés sont de simples quidams qui entrent ici sur la scène de l’histoire de la photographie. Ils sont confrontés à la création d’une mythologie pour le coup, celle d’une artiste inconnue qu’ils vont contribuer à créer dans son image et sa signification. L’ombre de Van Gogh, celle du dingue possiblement violent, plane sur les représentations de ces témoins. Forcément damnée, l’artiste maudite. Mais rien ne le prouve.

 

Il est intéressant, aussi, de se doter d’un rôle dans cette histoire. Ainsi j’ai senti de la gêne quand une des femmes qui a été gardée enfant crée un coup de théâtre en révélant devant la caméra la maltraitance dont elle aurait été victime par la nounou photographe, et qui est implicitement érigée en causalité de son obésité. Le documentaire a besoin de cela. Le témoin existe aussi et émeut à travers la force du témoignage cinématographique.

 

L’artiste maudite a nécessairement « une part d’ombre » et chacun l’affirme. Ce n’est pas forcément faux, mais ça tombe bien. Personne n’est là pour infirmer. Cependant nous disposons aussi d’indices modifiant ce portrait : si des enfants gardés par VM ont décidé de lui payer un logement durant ses vieilles années, et de conserver ses effets nombreux après sa mort, c’est peut-être qu’elle n’était pas si terrifiante.

vivian-maier Mais il y a les photos de l’artiste prolifique. Et l’avis des artistes. Ils révèlent  une sensibilité particulière. Un tempérament solitaire certes, mais une capacité d’observation des humains qui « en dit long » dit un collègue photographe. Les moments d’analyse des artistes interrogés, qui parlent de son sens de la distance juste, de sa technique pour saisir l’instant, pour capter le regard ou photographier en mettant en avant la dignité, le tragique, la douceur, sont les plus passionnants. VM était une artiste arpentant les rues, seule, évoluant autour des gens sans se lier. D’une facture artistique classique, renvoyant à des références de la photo de son temps, européennes et américaines.

 

Une nounou, sans doute, célibataire, sans doute blessée, manifestement inoubliable. Mais l’émotion suscitée par le souvenir de « Vivian » n’est-elle pas liée à la caméra et à la situation, qui fait du témoin un personnage d’une épopée mystérieuse, pourquoi pas sulfureuse aussi,en tout cas riche de pathos ? Le documentaire DOIT être intéressant car une telle photographe, inconnue, ne peut pas être banale. On peut penser qu’il n’y a pas de « Président normal », mais pas non plus d’artiste maudit normal.

 

Ce mode de vie lui convenait, manifestement, en tout cas, et lui donnait la possibilité de se consacrer à sa passion. Mais son oeuvre parle, avant tout. Et à vrai dire c’est ce que je préfère dans un documentaire qui soulève de nouvelles questions sur la création de l’artiste maudit dans le contexte de la surproduction d’images et d’un emballement de leur circulation

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