En défense du Nobel de Dylan

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Les philistins et pharisiens se drapent dans leur snobisme et nous déclarent que Bob Dylan c’est too much pour le prix Nobel. Et bien moi je m’en  réjouis de ce choix.

La littérature n’est pas une pose. N’est pas un conformisme de plus. La poésie ce n’est pas plus les jardins d’été, les lectures au plein air  avec le petit dépliant qui va bien que ce n’est l’absinthe et les cheveux touffus.  La poésie, qu’est- ce que c’est ? A quoi ça sert pour  utiliser  les termes de l’époque de l’utilitarisme flamboyant ?

La poésie, c’est le glissement de sens dans le langage. Glissement de sens qui ouvre de nouvelles perspectives spirituelles, émotives, intellectuelles. Voila tout.

Peu importe qu’on la chante ou non, et elle n’est point affectée par  le mode de vie du poète, par ses diplômes, ses fréquentations ou son milieu social. Elle  reste la poésie quand elle est poétique. Et si Dylan s’accompagne à la guitare sèche ou plus tard électrifiée, on s’en fiche, il  est un poète majeur . Le comité Nobel l’a souligné : il a ouvert à la poésie de nouveaux champs, incommensurables, en l’infusant dans la pop. C’est-à-dire dans le peuple.

Le fait est que nos livrets de poésie ne se vendent guère. Sous leur  forme classique. Et bien peu seraient capables de citer un poète contemporain. Mais la poésie n’a pas disparu n’en déplaise aux Gargamel de gauche ou de droite . Elle s’est  reterritorialisée au contact de la lame de fond démographique des années soixante, elle a mis à profit ce que Walter Benjamin à identifié comme l’âge de l’art techniquement reproductible, pour s’infiltrer  dans les masses et les inspirer . Combien ont pris un stylo, on couché leurs métaphores sur  papier , parce qu’ils avaient écouté Dylan ?  Patti Smith, messieurs dames du « c’était mieux avant’, ce n’est pas « la défaite de la pensée« .

La poésie repose sur le glissement et les associations. En se mariant avec la musique, avec la danse, avec l' »éclate », elle a élargi son domaine comme jamais. Elle est devenue démocratique à bien des égards, et au fond c’est cela qu’on lui reproche. Il y a de mauvais auteurs de chansons, il y a toujours eu de mauvais poètes.

Ces frontières sont typiques d’un esprit français qui cloisonne. Notre pays se goberge de sa devise, mais il est profondément marqué par  des structures de l’ancien  régime. La fluidité sociale n’est pas son fort, le corporatisme y  règne en maître, la fermeture est parmi bien d’autres motifs, ce qui le rend malade. Nous en avons ici un symptôme. La culture est loin d’y échapper . Les statuts y pullulent: Ils protègent, oui. Mais aussi de l’altérité. La formation initiale dont on sait le caractère  reproductif y est un moyen de clôture efficace. Imagine t-on ici un Directeur  de musée qui ne soit pas issu du sérail ?

Lisons donc ce que Dylan a écrit, qui prend son plein sens dans la mélodie et l’interprétation bien entendu. Les sources mêlées de Dylan, par leur association, puisant dans le blues, le chant populaire blanc américain, sont en elles-mêmes poétiques. La traduction nous prive des sonorités, malheureusement.

Hé ! l’homme au tambourin, joue-moi une chanson,
Je n’ai pas sommeil et je ne vais nulle part.
Hé ! l’homme au tambourin, joue-moi une chanson,
Dans le cahin-caha du matin je te suivrai

Bien que je sache que l’empire du soir
Soit redevenu sable,
Ait disparu de ma main,
M’ait laissé ici debout privé de vue mais ne dormant pas
encore.

Ma lassitude me surprend,
Mes pieds sont marqués au fer rouge

Je n’attends personne
Et l’antique rue vide est trop morte pour rêver.

Emmène moi faire un tour avec toi sur
Ton magique bateau tournoyant
Mes sens m’ont été enlevés,
Mes mains ne peuvent agripper
Mes orteils trop engourdis pour faire un pas,
Attendent seulement que les talons de mes bottes se mettent
à vagabonder.

Je suis prêt à aller n’importe où,
Je suis prêt à me fondre
Dans ma propre parade,
Lance ton sortilège dansant sur moi
Je te promets d’y succomber.

Bien que tu puisses entendre des gens rire, tournoyer,
Se balancer follement au delà du soleil,
Ce n’est dirigé contre personne,
C’est seulement une fuite en déroute
Et à part le ciel il n’y a aucune barrière à affronter.
Et si tu entends de vagues traces
De bobines de rimes sautillantes
En rythme avec ton tambourin,
Ce n’est qu’un clown en haillons derrière,
Je n’y prêterais aucune attention,
C’est seulement une ombre que tu vois qu’il est en train de
poursuivre.

Puis fais-moi disparaître à travers
Les anneaux de fumée de mon esprit,
Sous les ruines brumeuses du temps,
Bien au delà des feuilles gelées,
Des arbres hantés effrayés,
Dehors vers la plage venteuse,
Hors de l’atteinte entortillée du chagrin fou.
Oui, danser sous le ciel de diamant
Une main s’agitant librement,
Silhouetté par la mer,
Entouré par les sables du cirque,
Avec toute la mémoire et le destin
Enfoncés profondément sous les vagues,
Fais-moi tout oublier d’aujourd’hui jusqu’à ce qu’on soit
demain.

Ça se passe de commentaires. Mais je m’en permets.

Nous avons là de la poésie. La capacité à saisir un esprit du temps, à le projeter dans la nature et à jouer des associations de la matière, à travers sa perception, et des références spirituelles. Dylan annonce justement la pop poétique dans cette chanson, prophétiquement. Il l’annonce et la crée. On y lit toute la mélancolie de l’individualisme. Cet homme au tambourin n’est personne, juste un son dans la ville qu’on capte.

Il n’y a plus rien qui justifie, en ce temps de nihilisme que sont les années d’expansion économique américaine. Plus de conquête de l’ouest, nulle part ou aller, plus de nouvelle Jérusalem en vue. Un monde désenchanté, un « monde fini » selon Valery, où la technique et la science ont abattu les forêts noires du mystère. Il ne reste pour sortir de la déprime que la puissance poétique de la musique qui vient résonner, comme pour Baudelaire, avec les sensations, et transformer le spleen en beauté.

Continuons.

Il y a eu un temps où tu portais des vêtements très chics
Tu jetais alors des petites pièces aux clochards,
n’est-ce-pas ?
Les gens appelaient, disaient,

« Méfie-toi poupée, il est
sûr que tu vas tomber. »
Tu pensais qu’ils se moquaient de toi
Avant tu riais de tout le monde qui glandait
Maintenant tu ne parles plus si fort ;
Maintenant tu ne sembles pas si fière
D’avoir à quémander ton prochain repas.

Qu’est-ce que ça fait ?
Qu’est-ce que ça fait
De ne pas avoir de maison,
Comme une parfaite inconnue,
Comme une pierre qui roule ?

Tu es allée à la plus prestigieuse école, mademoiselle
Toute seule,
Mais tu sais, tu t’en es seulement servie comme carburant.
Et personne ne t’a jamais enseigné comment vivre dans la rue ;
Et maintenant tu découvres que tu vas avoir à l’apprendre.
Tu disais que tu ne pouvais jamais te compromettre
Avec le mystérieux clochard, mais maintenant tu réalises
Qu’il ne vend aucune excuse
Quand tu le regardes dans le vide de ses yeux
Et lui demandes : « Est-ce que tu veux conclure un accord ? ».

Qu’est-ce que ça fait ?
Qu’est-ce que ça fait
D’être seule au monde,
Sans foyer où revenir,
Comme une parfaite inconnue,
Comme une pierre qui roule ?

C’est un poème dur, implacable, sévère, amer. Sur le mépris de classe. Dans la tradition poétique plus que de la chanson. Elle acte le dégoût d’une société de consommation galopante, prévoit sa précarité intrinsèque. Le poète évoque les sagesses, stoïciennes comme asiatiques. Le désir de réussite sociale n’est qu’une chimère. Nous ne sommes de toute manière que des « Napoléon en lambeaux ». L’essentiel est ailleurs, dans le rapport à autrui, là où se joue le bonheur ou pas de l’animal politique. On songe, avec le refrain, à Camus et son mythe de Sisyphe. Gravir la montagne plus vite ne sert à rien, on la redescend, et la voie est d’être attentif à ce qui se passe autour de nous. Le poète manie les symboles, comme la présence contrastée de ce chat siamois qui annonce la chute. Encore une fois, l’évocation de la nature est pleinement signifiante, condensant en une formule -celle de la pierre qui roule- l’absurdité de l’ambition et de l’appétit de richesses.

On continue ? 

Combien de routes un homme doit-il parcourir
Avant que vous ne l’appeliez un homme?
Oui, et combien de mers une colombe doit-elle traverser
Avant de s’endormir sur le sable?
Oui, et combien de fois doivent voler les boulets de canons
Avant d’être interdits pour toujours? 
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Combien de fois un homme doit-il regarder en l’air
Avant de voir le ciel?
Oui, et combien d’oreilles doit avoir un seul homme
Avant de pouvoir entendre pleurer les gens?
Oui, et combien faut-il de morts pour qu’il sache 
Que beaucoup trop de gens sont morts? 
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Combien d’années une montagne peut-elle exister 
Avant d’être engloutie par la mer?
Oui, et combien d’années doivent exister certains gens
Avant qu’il leur soit permis d’être libres?
Oui, et combien de fois un homme peut-il tourner la tête
En prétendant qu’il ne voit rien? 
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Une fois encore c’est dans l’aller-retour entre la contemplation de la nature et la curiosité pour le monde social que se niche la poésie de Dylan l’américain. Grâce au procédé poétique premier de la métaphore, et par les associations;  il parvient à inscrire dans son texte toutes les interrogations métaphysiques et sociales de son temps, qui convergent dans le spleen, encore une fois, et dans un refus moral du monde tel qu’il va. Le spleen ou l’autre nom du blues. La guerre est interrogée, la domination de même. L’absurdité des jeux sanglants humains. Le poète s’étonne devant le manque de lucidité de l’humanité et son déficit d’humilité. La réponse est là, pourtant, simplement. Tout est passager. Le vent nous emportera. L’entropie est la loi de la nature et l’humanité n’y déroge pas.  La réponse est dans la sagesse. Elle est à la portée de la vision de chacun, et la fonction de l’art, par son jeu d’associations, par ce qui est la poésie même, est de le dévoiler.

Trois textes, ici seulement. Tirés de l’odyssée de Dylan. Il mérite bien son Nobel. .

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