Le procès de cette horreur qui vient – « L’affaire Maurras » – Jean-Marc Fédida

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L’identitaire. Cette horreur. En « Bloc », certes, mais surtout en cancer généralisé qui si l’on passait la France et l’Europe au Petscan, cette machine d’imagerie de la maladie, très impressionnante, éclaterait en tâches morbides dans tout le corps social.

L’identitaire, cette paranoïa grégaire qui semble envahir tous les discours. Y compris désormais des discours dits antiracistes. Jusqu’aux débats sur les noms des Conseils régionaux.

L’identité ou le statique. L’identitaire ou la passion totalitaire de l’identique.

Le fantasme d’un non mélange, d’une pseudo pureté qui n’a jamais existé. Nous ne sommes pas plus gaulois que romains, wisigoths, nous utilisons les mathématiques arabes. Nous sommes grecs, nous sommes polonais, espagnols, italiens, juifs, nous sommes le fruit du chaos du monde. Nous sommes aussi ce que nous voulons, ce que notre désir produit, et ce que nous faisons. Nous sommes singuliers et arlequins. Que sais-je ce que nous sommes ?

L’identitaire ou ce petit point de vue egotique de celui qui voit le monde depuis son nombril, s’effraie des cercles concentriques comme autant de barbacanes, alors que le monde commence là-bas, loin là bas et qu’il me rejoint, moi, petit point dans l’univers; et que la vie ne s’enchante que quand, comme le disait un allemand – l’on « préfère son lointain à son prochain« .

Cette terreur du devenir. Ce « Je suis » qui règle tout alors qu’on n’en a rien fait.

Ce  » je suis » créancier, victimaire, qui sent son petit chien agressif car peureux. Peur de l’autre mais aussi peur du présent. De s’avancer sans l’armure d’un héritage agressif.

Cette mort sociale programmée, car l’identitaire est programmation vulgaire d’appellation contrôlée.

Cet enfermement. Ce déni de l’agir et du vouloir au profit de la soumission à l’appartenance, c’est- à dire toujours à du pouvoir, à de l’institution.

Ce faux fuyant du faible incapable d’être lui-même sans se soumettre à une essence aveugle à sa nature imaginaire.

Cette diversion perverse qui veut masquer les vraies divisions, celles instaurées par les rapports sociaux, au profit de pseudos étanchéités culturelles, voire génétiques, qu’un simple regard sur l’Histoire, comme le montra en son temps Levi Strauss dans une belle conférence – « race et Histoire« , ne tient pas une seconde à l’examen.

Cette démence, finalement.

Démence que Jean-Marc Fédida, en retraçant le procès du grand chantre français du nationalisme identitaire, détecte en relatant son procès dans l' »Affaire Maurras ». Ce nationalisme identitaire a conduit la France à ses pires heures. Et c’est lui que l’on voit flétrir la culture, déborder des plateaux télés, modifier le langage de ceux qui, même, disent le combattre. Ce procès, malheureusement, n’a pas été mené jusqu’au bout, sacrifié sur l’autel de la restauration républicaine, mais il a eu lieu tout de même quand le gourou de l’Action Française, en janvier 1945, a du répondre d’intelligence avec l’ennemi, de trahison.

Les minutes de ce procès en disent long sur la psychologie des nationalistes identitaires. De ces nationalistes bien peu nationaux d’ailleurs. Malgré les horreurs, l’orgueilleux nationaliste, incapable de secouer un peu cette démence à traduction politique qui le justifiait monstrueusement dans son existence de gloire académicienne, est venu à la barre en arborant la francisque, alors que les camps d’extermination étaient tout juste libérés.

De son discours ressort un rapport totalement fantasmé à la France, sexualisée, érotisée, comparée à une femme que seul le théoricien nationaliste comprend.

Maurras, académicien, censé être un grand intellectuel, n’a rien compris à son propre procès. Et on peut être pessimiste sur la possibilité de faire douter ces gens, tellement leur délire reflète des pulsions fortement ancrées en eux.

Pathétique, il aura provoqué le tribunal sans cesse, pour obtenir le châtiment suprême, se sachant condamné au pire. Il recevra l’indignité nationale et sera ‘condamné à mourir d’ennui« , malgré le réquisitoire pour la mort du commissaire public.

Au prononcé du jugement, Maurras, père des complotistes qui polluent notre espace public, confirmera son immense narcissisme, sa paranoïa, son refus des évidences, en s’écriant :

 » C’est la vengeance de Dreyfus ».

Qui fut condamné lui aussi à l’indignité nationale… et pour trahison auprès des allemands, mais innocent pour sa part.

Le nationaliste identitaire est grégaire car il est lâche. Il fuit avec les allemands, d' »un château l’autre », ou comme Maurras ose saluer, à Lyon, l’arrivée des alliés dans la ville en plantant un drapeau devant les locaux de son journal criminel. Avant de se cacher cependant. Avant de revenir, trahi par son orgueil, dans la mémoire des vainqueurs, en donnant un interview, flatté, à des américains pour se justifier de ses actes. Ce qui le conduit à la case prison.

Durant ce procès, il mentira sans cesse, et continuera, comme dans son mémoire de défense grandiloquent, à tenir les juifs comme le mal du monde, les responsables de la défaite française en 1940. Il ira jusqu’à parler d’influence juive sur la mentalité allemande, comme source de l’hitlérisme ! Jusqu’à ce comble là ! Il mentira, oui, en plus de perpétrer ces délires, en tissant la légende d’un Pétainisme exempt de toute tâche, dissocié artificiellement de la clique de Laval, des Déat et Doriot. Bref restant englué dans des querelles misérables au sein de l’extrême droite française, alors que le moment est historique. Il continuera à user de ce relativisme infect, cynisme d’extrême droite, en mettant à équivalence les bombardements en Normandie et l’occupation allemande, déjà négationniste, en renvoyant Gestapo et résistants gaullistes dos à dos comme semeurs de désordre.

Face à lui, il a des magistrats qui ne veulent pas, à juste titre, entrer dans des polémiques politiques et suivre son discours dément, et s’en tiennent aux faits. Maurras a, par sa plume, tout au long de la guerre, salué la politique de collaboration, appelé à la répression la plus violente contre les juifs et les résistants, appuyé le STO et « la relève », c’est- à -dire l’esclavagisme hitlérien imposé aux français. Il aura dénoncé publiquement, dans les pages du journal, des juifs et des résistants et même réglé des comptes personnels en diffamant, faisant risquer des vies. Il aura proposé de liquider des otages, en particulier les familles des gaullistes en représailles de la résistance. Il aura soutenu la création de la Milice, auxiliaire pétainiste des pires exactions des troupes d’occupation.

Pendant son procès, lorsqu’on lui expose les faits, il revient à son discours politique, et qualifie ces exactions, déjà, et peut-être Jean-Marie Le Pen, cultivé, qui sait, y pensait…. de « détails ».

A aucun moment il n’aura exprimé un regret, enfermé dans sa logique identitaire sans failles. Il n’avait pas reconnu l’innocence de Dreyfus, car un juif ne peut pas dans son esprit être innocent, il ne reconnaîtra pas les crimes pétainistes et sa propre responsabilité, pas seulement morale, pas seulement idéologique, mais active.

Le sort de Maurras est un écho aux regrets qu’on peut avoir au sujet du nationalisme. Il n’a pas été déconstruit, on a isolé les cas. On l’a laissé se cacher. Tirer parti de la guerre d’Algérie ensuite, conserver une présence dans les plis de la politique française pour resurgir avec le FN et profiter de la fin de la parenthèse gaulliste dans la droite française. La vengeance de Maurras, c’est l’influence d’un Patrick Buisson sur les discours d’un Président. C’est le mainstream des éditorialistes identitaires et le retour de dits intellectuels qui tiennent un discours maurrassien d’une nette fidélité au Maître.

Maurras écrira quatre livres en prison avant sa libération pour raisons de santé en 1952 puis son décès. L’Action Française renaîtra, et il y écrira sous un pseudonyme, sous le nom « Aspects de la France ». Aujourd’hui « Valeurs actuelles » en a repris le flambeau « philosophique ». L’anti communisme a protégé la flamme. Celle qui brûlait dans les vasques de Nuremberg ou des pseudos Nuremberg des collabos français appelant à une nouvelle Europe, expurgée des « nuisibles » et à la révolution nationale théorisée par Maurras. Jean-Marc Fédida résume en une phrase leur obsession anti égalitaire, leur opposition aux principes fondamentaux des droits de l’Homme :

 » Nul ne saurait exister en dehors de ses origines ».

Cette logique d’enfermement, de déterminisme plaqué, tatoué par « nous » contre « eux », de division par l’ethnie construite mais mythifiée, de guerre civile, de propagation de haine, est redevenue puissante, comme aux plus beaux temps de la revue de Maurras qui prospérait depuis l’affaire Dreyfus.

Il est nécessaire de parler de ces gens, criminels de papier. De la congruence entre leur discours, ce même discours qui nous empuantit et intimide, qui s’infiltre comme préjugés, comme « doxa » même, dans le discours journalistique, qui précise bien souvent, par exemple, la couleur de peau ou l’origine d’un auteur de crime de droit commun dans un fait divers… Oui de la congruence entre ce champ lexical, ces théories, et la violence déchaînée qui a détruit l’Europe il y a quelques décennies.

Il y a des théories criminelles parce qu’elles débouchent sur le crime, nécessairement, si elles inspirent les gens en capacité d’agir. Il y a des théories qui logiquement, ne peuvent que déboucher sur la violence la plus barbare. Il n’y a pas de nationalisme identitaire « sympa », « moderne », ou purement folklorique, désuet, qui mériterait qu’on rigole de son archaïsme. Les mots ont un sens. Les signifiants s’accordent à des signifiés. Les signifiés à des réalités, auxquelles on se cogne. Il se pourrait bien, et c’est déjà le cas pour des discriminés, et pour ce que nous coûte à tous le boomerang des stigmates racistes, que notre monde se cogne brutalement à la réalité nationaliste xénophobe dont le procès mérite d’être constamment renouvelé.

 

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