Rire, Pleurer, Comprendre – « Les Soldats De Salamine » – Javier Cercas

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C’est le troisième livre de Javier Cercas que je lis, je n’avais pas voulu commencer par son grand succès, l’opus qui l’avait fait connaître en France. « Les soldats de Salamine » est dans la veine de ce que Cercas pratique le mieux : le récit réel , mêlé à l’introspection partagée en confession sans fards.

C’est un livre sublime, inmanquable.

J’aime beaucoup ce genre littéraire particulier, que l’on retrouve en France avec Emmanuel Carrère ou encore avec Molina, compatriote de Cercas, dont je parlerai bientôt dans ce blog. C’est un genre digne, moderne, respectueux de l’intelligence du lectorat, complice, et courageux. Il fuit le narcissisme « autofictif » clos, ouvre les yeux sur le monde, mais tire les leçons de l’histoire de la littérature en s’écartant du narrateur omniscient, difficilement tenable, si loin de l’époque classique glorieuse du roman.

ll tisse ainsi un lien constant entre le grand large et la subjectivité, l’auto-analyse et la passion politique. Il surmonte finalement la pseudo contradiction entre l’individuel et le collectif. Il accompagne le lecteur comme un ami, car lire est une transformation, mais écrire aussi.  L’auteur du récit réel, quand il assume sa subjectivité, se transforme pendant le roman, et nous invite à visiter ce processus et à partager une aventure humaine commune.

Le récit narre des événements, mais il est en lui-même événement, dans sa préparation ou son écriture. Pour Cercas, c’est la phase préparatoire qui est investie. Le moment qui précède l’idée du récit, et l’enquête qui l’accouche. Cercas n’est pas précisément dans le méta littéraire, il ne propose pas précisément de réflexion aboutie sur l’écriture, sur le genre qu’il investit. ll insiste plutôt sur l’écriture comme activité qui transforme la vie en la menant, comme un coup de dés, vers des directions insoupçonnées, des rencontres imprévues, à partir d’une intuition. D’une anecdote qui déclenche une curiosité insatiable. Qui ne peut se satisfaire que dans la recherche et l’élucidation dans l’oeuvre.

Ce que j’aime aussi dans Cercas est son obsession, et ce qu’il dit de la littérature comme passion forcenée. Ecrire est une activité obsessionnelle. Ecrire avec talent et générosité, je veux dire. Ecrire ce n’est pas se mettre sur une chaise et raconter sa vie. Ni pour Duras ni pour Cercas. Si la première se noie dans les mots pour recréer le langage, le second poursuit inlassablement une obsession, ce qui nécessite de lâcher son travail de journaliste pour ne plus penser qu’au livre, partir à la recherche des témoins, des témoins de témoignages, lire tout ce qui peut l’être à la trace d’indices comme d’éléments de compréhension.

Ecrire n’est pas un loisir. Ecrire n’est pas une facilité. Il n’est nul besoin de céder au mythe romantique de l’écriture – qui cependant comporte l' »inspiration » tout en magnifiant l’écrivain outrancieusement- pour cependant reconnaître que l’écriture est une tâche opiniâtre. Pour toucher autrui, il y a un coût.  Ecrire est donné aux maniaques. Et précisément aux maniaques de l’Humain, pour qui « rien d’humain » n’est « étranger ». Car un écrivain comme Javier Cercas est tout aussi avide de saisir ce que ressent un fasciste détestable qui erre dans un no man’s land désertique, affamé et paniqué, que d’écouter un ancien républicain ignoré exilé en France depuis des décennies et qui n’a jamais été entendu par quiconque. De le saisir par le travail même de l’écriture et de le partager.

Comprendre, rire, pleurer. Le littéraire n’est pas le philosophique, en ce sens. Il est une autre approche, et même son négatif.

Ici le déclencheur est une simple scène, parmi des myriades possibles, de la guerre civile espagnole, qui fascine Cercas. Un dirigeant phalangiste historique, poète et littérateur talentueux mais mineur, resté en prison toute la guerre, est emmené, durant la débâcle républicaine, dans un coin paumé pour être exécuté. Mais les fusilleurs le ratent, il s’enfuit dans la nature et s’enfouit à moitié sous la terre. Un milicien le retrouve vite, le regarde cruellement, et puis fait comme s’il n’avait rien vu. Le phalangiste survit, grâce à des intrigants « amis de la forêt« . Il deviendra Ministre de Franco.

Cercas, alors journaliste, passant par un phase de dépression, largué par son épouse et partageant beaucoup de temps avec une fille, Conchi, quelque peu délurée et rien moins qu' »intello », mais jouant un vrai rôle dans la maturation du livre, se lance dans une longue quête pour comprendre ce qui s’est passé lors du face à face entre le franquiste enlisé dans la boue et le perdant magnanime. II ne sera pas déçu par ses rencontres, par ce qu’il apprendra de la guerre.

Nous pourrons, nous lecteurs, en tirer librement une belle leçon. Que Cercas n’a pas besoin de verbaliser, faisant confiance à son lecteur. Une leçon, qui tient en un Paso Doble mélancolique.

Chemin faisant, on s’émeut de la mémoire des vaincus, on rit de l’auto dérision de Cercas qui nous décrit ses aventures picaresques d’enquêteur.

Un écrivain est grandiose et inutile. ll traque l’essentiel et des fantômes. Il est constamment tiraillé entre le sentiment d’une infinie vacuité de son activité et celui de donner vie à des héros disparus.

De cette tension naît le doute, déminé par l’humour.

De ce doute naît la distance, sur le rôle de l’écrivain, mais aussi sur l’Histoire et les hommes. Nous sommes loin des légendes bariolées sur la guerre civile espagnole, que chaque camp a agitées et agitent encore – je ne suis pas le dernier à y être sensible d’ailleurs -. Avec sa capacité critique instinctive, sa manière de prendre les hommes à dimension d’hommes et de ne pas les transformer en personnages homériques, Cercas les rend plus admirables encore, car plus touchants, plus identifiables à nos propres vies.

Le récit réel, il ne faut pas s’y tromper, n’est pas genre si éloigné de la fiction. Car qu’est-ce que le réel ? Le réel de qui, de quand ?

Chaque découverte de l’enquêteur est fragile, menacée par la mémoire sélective, les impostures, les exagérations, les vantardises et les petitesses manipulatrices, les nécessités de mensonges parfois imposées par les contexte. La guerre civile, de par son intensité, de par ses menaces sur la vie, de par ses destructions et ses hontes rebues, ses oublis vitaux et ses résiliences, vient encore plus bouleverser ce fameux « rapport au réel ».

Aussi le romancier retrouve sa place dans le récit réel, pour combler les vides et les interstices, pour imaginer la densité des scènes qui ont eu lieu mais dont l’écriture peut restituer un effet de réel manquant. Le littéraire s’engouffre ainsi dans la réalité, et interroge la notion même de réalité, qui médiatisée par le langage, s’offre tout entière au génie indispensable de l’écrivain. Avec le temps, les individus, qui plus est, se mêlent, deviennent des archétypes. Un milicien qui « était là » ressemble beaucoup, de si loin, à un autre milicien qui était là. Les vivants parlent au nom des morts, comme l’auteur redonne une voix aux morts oubliés. Aux glorieux perdants d’abord.

p.s : J’oublie de dire que Roberto Bolano, que Cercas a bien connu, est très présent dans ce récit, accompagnant l’auteur comme ami, dans la maturation du livre et la recherche de la « vérité ». Ce qui contribue à rendre plus émouvant encore le livre, surtout quand on connaît en tant que lecteur les obsessions et la biographie de Bolano.

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