L’Homme qui voulut survoler le monde -« Malraux », Sophie Doudet. Paru dans la Quinzaine littéraire

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Pourquoi une biographie de plus de Malraux ? C’est ce qu’on se demande devant la couverture de l’œuvre de Sophie Doudet. Ce n’est pas un portrait, c’est une biographie en bonne et due forme. Sans doute l’éditeur, Gallimard « Folio », une maison où le « Coronel » Ministre, était à la maison, aura t-il eu à cœur de faire connaître le personnage plus largement, au-delà des dégustateurs de biographies monumentales.

 

Et l’auteure ? Elle a cédé à sa passion pour le sujet. En tout cas elle nous livre une belle version d’une vie narrée ; alerte, trépidante comme son objet. Elle imprime un coup de jeune à ce panthéonisé, dont la période gaulliste institutionnelle a ombragé le caractère marginal et nietzschéen. Sophie Doudet le rappelle : Malraux a été marqué, comme Gide, qui fut d’ailleurs son premier sujet d’écriture, par le philosophe destructeur d’idoles. Toute son œuvre en témoigne, comme réflexion sur la pente possible du nihilisme et ses alternatives. Mais sa conduite de vie en atteste tout autant. Deviens ce que tu es, et à cet effet considère ta vie comme une œuvre d’art unique. A tel point que Malraux, à la fin de sa vie, vivra presque totalement pour l’art. A tel point qu’il choisira l’anti conformisme le plus aigu et incarnera aussi le gaullisme majoritaire de son temps, intempestif à l’égard de ce qu’on pourrait attendre de lui. Il est en première ligne dans la manifestation conservatrice qui clôt Mai 68, et le premier à transférer des armes, des avions tant qu’à faire, pour défendre l’Espagne républicaine, montant à bord sans rien connaître de la guerre.

 

 

Toute biographie est par essence un questionnement fondamental, qui traverse les débats humains. Comment devient-on quelqu’un ? Quand il s’agit de Malraux et de sa vie romanesque, c’est amplifié. Certains, comme Viviane Forrester, à propos de Van Gogh ou de Virginia Woolf s’ essaient à expliquer. C’est leur problématique. D’autres non, et c’est plutôt le profil de Mme Doudet, qui affirme immédiatement qu’elle est du côté de Proust contre Sainte-Beuve et qu’on ne saurait enfermer un artiste dans une mécanique vulgaire. Inévitablement le lecteur soulèvera la question philosophique du devenir, celle de « la causalité », il naviguera autour de la grande controverse : liberté ou déterminisme ?

 

 

La vie de Malraux ne peut qu’aiguiser ces questions. Car du passablement banal, à ce qu’on peut observer en tout cas, son destin surgit comme exceptionnel. C’est alors qu’on aperçoit une vie « constructiviste ». Chaque choix ouvre des portes que l’on emprunte de justesse ,vous transformant. La est sans doute la part de liberté. Nous n’échappons pas, sous prétexte que le langage a inventé le « Moi », à la grande chaîne des causes évoquée par Spinoza. Mais dans le chaos du monde, rien n’est écrit d’avance. Malraux a écrit cette phrase sublime : «l’Art est un anti-destin ». ll songeait aussi à l’homme considéré comme artiste.

 

 

Malraux est éduqué par trois femmes, ses parents se séparent vite. Il est issu d’une toute petite bourgeoisie. Sans doute l’enfant chéri, maladif, choyé, est-il conduit au narcissisme. Mais si tout névrosé narcissique devenait Malraux, le monde en serait plus passionnant.

 

 

On ne peut pas dire pourquoi cet adolescent se désintéresse de toute carrière – il n’est pas bachelier – mais plonge à corps perdu dans la culture, et se rêve un destin. Il faut être à Paris et il y va depuis Bondy. Par l’entremise de la bibliophilie, il se rapproche des milieux littéraires, devient critique, se frotte vite à une des grandes affaires de sa vie : l’édition. La découverte fulgurante d’Albert Camus, sans aucune espèce de doute, par exemple, à la lecture du manuscrit de « l’Etranger » pour Gallimard.

 

 

L’aspect le plus émouvant de sa vie est cette relation tellement inédite en son temps avec Clara. Elle aussi n’avait rien pour être anti conformiste. C’est l’amour de l’art et la passion aventureuse qui les lient. Leur relation sera orageuse aussi, traversée d’infidélités douloureuses. Mais quelle belle passion, qui finira. Ils partageront d’immenses voyages à travers le monde, bien dangereux en ces temps, pour humer ce grand air qui résume leurs aspirations vitales.

 

 

Et puis il y a cette porte décisive de l’Asie. Il ne s’agit pas de s’enchaîner à un travail, alors que la beauté du monde est à explorer. Alors André conçoit cette expédition de Tintin déniaisé pour dérober des statues sur des temples cambodgiens. Idée folle, mais Clara aime. On y va. S’ensuit toute une histoire rocambolesque. Ici se cristallise la passion politique. Comme ce fut le cas pour un autre géant, Orwell, en Birmanie. Le contact avec la société coloniale le décide à mettre sa grandeur, dont jamais il ne semble douter, au service de la lutte prométhéenne des damnés de la terre. D’abord en retournant en Asie, contre toute attente, affronter l’administration coloniale la plume journalistique à la main. Puis par ses romans campés en Asie. « Les conquérants », « la condition humaine ». Il est reconnu par le public, admiré dans le milieu littéraire pour ses talents d’orateur. Et, grand moment pour ce narcisse qui confie son goût de l’absolu à la grandeur du politique, il dialogue avec Trotsky. Dans ces années d’avant guerre le romancier Malraux produit ses plus belles œuvres, avant de quitter le genre. Son œuvre annonce et influence celle de Camus. Ce sont les mêmes questions ouvertes par Nietzsche et Dostoïevski. Comment l’homme peut-il se diriger dans un monde où tout n’est plus réglé d’avance par Dieu ?

 

 

Et puis il y a l’Espagne et cet aventurisme fol qu’il y déploiera, l’antifascisme puis la résistance, qu’on juge tardive de manière un peu injustifiée.

 

Viendront d’autres femmes. Des enfants. Des drames. Toujours par de curieux détours, Malraux verra dans ses compagnons de caserne de 1940 quelque chose de la camaraderie espagnole. Il opérera un transfert de cette France populaire et en même temps d’épopée sur la personne de De Gaulle et il n’en démordra plus. On sait la suite, le Ministère de la culture qu’il a créé et tout son legs. La vie de Malraux, comme de beaucoup d’intellectuels de gauche de son temps, a été bousculée par le magnétisme de l’Union Soviétique. Tous ont du se positionner par rapport à cette « immense lueur venue de l’Est », la glaciation, et les chocs multiples que furent le pacte d’acier, la gloire de l’armée rouge,la force de la résistance communiste, les crimes staliniens. Malraux se fixera sur le gaullisme pour échapper à ces tumultes, aussi. Il ne fut pas le seul, je songe par exemple à David rousset, l’auteur de l’Inoubliable « Les jours de notre mort ».

 

Une des continuités de Malraux a été son rapport trouble avec la réalité. Il n’a cessé de jouer avec l’affabulation. Toujours sans perversité, et sur la base d’une réalité déjà incroyable. Cela en dit long sur son rapport à l’art et la fiction. Tellement essentiels qu’ils peuvent en coloniser les récits de vie. Si la vie est une œuvre d’art elle n’échappe pas aux jeux du créateur. Malraux n’avait pas besoin de ces écarts pour fasciner. Mais le réel ne suffisait jamais. L’intensité, il en a puisé plus que quiconque. Mais elle ne débouche jamais que sur sa recherche renouvelée. La vie d’André Malraux est celle d’une destin magnifique de Narcisse échevelé. Pour qui la totalité perdue, celle de l’enfance, enfouie dans ce qu’il appelait « un misérable petit tas de secrets», devait être sans cesse reconquise, sans l’entremise de Dieu. Il s’y employa.

 

jérôme Bonnemaison

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