Bonne année à l’humanité, avec « Premier contact » de Denis Villeneuve

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Une année passe. Un film de science-fiction vient de sortir. « Premier contact » de Denis Villeneuve. Sans doute rien d’inoubliable, mais une belle occasion de réfléchir avec ampleur sur ce qui attend l’humanité. On ne peut que difficilement évoquer ce film palindrome, écrit et monté avec un grand sens de la voltige, car on risquerait d’en gâcher très vite le spectacle. Mais essayons tout de même de dire en quoi il permet, comme beaucoup de films mainstream, investis par des esprits intelligents, de lever la tête. Pas seulement vers les étoiles.

Un des enjeux de la linguistique est de savoir à quel point une langue détermine une vision du monde. Cette idée est centrale dans « Premier contact » dont le personnage principal est une linguiste. Si nous nous trouvions confrontés à une civilisation radicalement différente, dotée d’un langage aux structures lointaines de tout ce que nous connaissons, alors notre condition même d’être humain pourrait en être bouleversée. Les mots habillent le monde. Le monde est donc différent sous ses divers oripeaux. « Le monde du chat n’est pas celui du fourmilier » disait Nietzsche.  A ce jour nous descendons tous d’une même famille, née en Afrique. Nous ne connaissons que des langages qui puisent à la même source biologique, métaphysique.

Mais avant même de découvrir un autre langage, incommensurable à nos connaissances actuelles ; bousculée dans ses fondements, par le fait même de l’apparition d’une vie venue d’ailleurs, l’humanité se regarderait autrement, dès l’annonce de la nouvelle.

Nous pouvons nous en faire une idée avec le passé. La vision panthéiste du monde de civilisations nombreuses a été détruite par l’impérialisme occidental. Et réciproquement, l’occident aurait-il vécu la renaissance et la modernité sans le brutal effet de décentrage suscité par la découverte de l’amérique, la confirmation d’une terre ronde ? Nous ne le savons pas, mais nous pouvons penser que sans l’amérique abordée nous n’aurions pas vécu aussi sûrement la sécularisation du monde. La découverte de continents ne pouvait que mettre l’humain au centre du monde en sapant tout discours d’autorité sur ce qui est. Et donc en sonnant le temps du rationalisme. Une civilisation extra terrestre soulèverait immédiatement la question de l’unification des nations du monde, déjà posée par de multiples évolutions, la crise climatique au premier chef. Il faudrait parler d’une seule voix avec l’interlocuteur nouveau.

Il est improbable, à moins que des civilisations aient découvert le moyen de voyager à la vitesse de la lumière – « à cette vitesse, un caillou de météorite, carglass remplace pas » note sarcastiquement Alexandre Astier dans son excellente « exo conférence » – que nous soyons visités par des civilisations intelligentes. Mais la découverte d’exo planètes par paquets, les trouvailles d’eau sur des corps célestes, celle d’ingrédients nécessaires à la vie sur la comète tchouri, laissent penser qu‘il est possible, à court terme, de découvrir que la vie existe ailleurs. Quelle en serait la conséquence culturelle au sens le plus profond ? Nous pouvons aussi nous interroger sur l’impact religieux de telles découvertes, que « Premier contact » laisse de côté, inhabituellement. Ce pourrait être un coup d’arrêt à la contre offensive indéniable que les religions ont lancé après la chute du mur de Berlin. Même si on connaît leur incroyable capacité d’adaptation.

Nous vivons un Moyen âge politique, nous sommes sous développés politiquement. Nous sommes au bout, et c’est cela la « crise » sans doute. Nos institutions ne sont plus à la mesure des faits. Ni sur le plan économique, ni sur le plan des technologies de communication. La renaissance nous attend -elle ? Ou bien aurons nous détruit le monde humain avant d’en voir les lueurs ? Nous vivons dans des fiefs dépassés et avec des institutions d’un temps révolu. Pendant qu’une partie du monde le sent, une autre se rétracte, effrayée. La démocratie représentative et tous ses mécanismes étaient les formes politiques inventées par la société industrielle, séparant la conception de l’exécution, reposant sur l’asymétrie de l’information et sur l’inégalité devant le savoir.  

Le futur de la science-fiction c’est peut-être la métaphore du choc révolutionnaire qui nous appelle. Et d’abord la conscience de ce qu’Edgar Morin, il y a déjà vingt ans, a appelé une Terre Patrie. Un jour les humains parviendront-ils à un gouvernement mondial ? Démentiront-ils l’idée de Fukuyama selon laquelle la démocratie libérale serait forme politique de la Fin de l’Histoire ?

Certains pensent, comme Etienne Klein, et c’est nouveau dans la science, que nous sommes arrivés au bout de certaines quêtes. Ainsi affirme t-il que nous ne saurons jamais ce qu’il y  avant le supposé big bang. Car cela outrepasse notre capacité de penser. Le néant est impensable car il n’a pas de substance et échappe à la chaîne des causalités. Or la pensée humaine ne peut qu’évoluer dans un bain composé de ces ingrédients. Mais rien ne dit que Klein a raison, et c’est une simple hypothèse de sa part. Peut-être irons nous plus loin. Peut-être un nouveau langage sera t-il découvert, car la révolution du langage sera le préalable. « Premier Contact » approche ces rivages. Un nouveau langage, gage d’une conception différente de l’univers, pourrait nous conduire à aborder différemment nos questions métaphysiques.

Si nous découvrions l’immortalité, devrions-nous y consentir ou la refuser, celle-ci posant plus de problèmes qu’elle n’en résout, comme le disent déjà, en nous poussant à l’acceptation, la plupart des Sagesses ?

Si nous pouvions remonter le temps, ce que le principe de causalité semble interdire, ou tout simplement s’informer de l’avenir, devrions-nous utiliser ces capacités ?  Serions-nous capable d’en tirer le meilleur et d’en écarter le pire ?  Question posée par K Dick dans « Minority report » déjà, d’un point de vue social, avec pessimisme. Mais psychologiquement, que pourrions-nous en faire ?

L’incertitude fait de nous les êtres de l’angoisse. Mais la fatalité, que peut-elle faire de nous ? Nous savons que nous allons mourir. Cela nous a t-il transformé en sages ? Non.  Cela explique sans doute bien des maux de notre condition. Nous sommes plus souvent tentés par le jeu avec la mort que par l’Epicurisme.

Bien souvent des fractions de l’humanité se sont opposées au « progrès ». Elles ont toujours perdu. Mais nous ne savons pas si elles ont eu tort. Nous ne savons pas non plus si l’humanité est capable, par conscience, de laisser de côté une découverte majeure. A ce jour elle a toujours utilisé les nouvelles connaissances, pour le meilleur et pour le pire.  Elle n’a jamais vraiment décidé de congeler une connaissance pour la neutraliser. Elle n’a su au mieux qu’en réglementer avec fragilité les usages, par la loi ou les traités. Mais jamais on n’a encore décidé d’éteindre la flamme de la torche découverte. Pourtant rien ne dit que cela n’arrivera pas.

Bon premiers contacts avec l’avenir à toutes et à tous !

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