Joli Gothique sécularisé –  » Notre château », Emmanuel Regniez

chateau-emmanuel-regniez-T-EMjh3k.jpeg Le roman gothique est toujours vivant. On l’a vu avec le mainstream « l’ombre du vent’ de Zafon, qui ne manque pas sur une plage ou une rame de T.E.R, et que je n’ai pas beaucoup aimé car trop fabriqué. On le redécouvre avec un petit roman français récent que j’ai apprécié,  » Notre château » d’Emmanuel Regniez. Le souci avec le gothique pour le chroniqueur c’est de ne pas dévoiler ce qui inquiète et rend la lecture haletante.

 

Qu’est ce que le gothique au fait ? Qu’est-ce qui le différencie du surnaturel ou du fantastique avec lesquels il cousine incestueusement ? C’est difficile à dire et je ne vais pas tricher en wikipédiant, je vais vous dire ce que ce me semble.

 

Il me semble que lorsqu’on est face à une question pas évidente (lecteur étudiant ou lycéen prends-en de la graine), il faut partir de l’illustration la plus flamboyante,  notez le jeu de mot. Pour le gothique : l’architecture. Des cathédrales et de Viollet le Duc. Elles étaient destinées à épater par l’inquiétude. La gargouille, officiellement destinée à chasser les démons de la demeure de Dieu, mais dont la fonction latente est je pense de tenir en respect le croyant, me semble la figure la plus parlante du gothique. Mais on trouvera aussi dans la croisée d’ogives un jeu d’ombres qui laisse penser qu’il y a un mystère. Et un mystère émergeant du sombre du transept que l’on subodore derrière soi en marchant dans la nef, qui donne le tracsin.

 

Le morbide est évidemment un ingrédient obligatoire de la recette gothique. Rien n’oblige le littérateur gothique a répondre au mystère par un appel au surnaturel, au diabolique. Mais en tout cas, il aura créé un effet de suspense suffisamment prenant pour déstabiliser le rationnel en nous. Le surnaturel peut parfaitement être un masque. La fausse figure d’une gargouille. Ou pas.

 

En tout cas le gothique joue de la frontière entre le réel et le surnaturel. Il appuie sur cette tension. Tout comme une cathédrale, édifice bien réel, au milieu de la vie urbaine, du quotidien. Sa figure favorite est donc le spectre, ou le fantôme. Dont on ne sait pas grand chose. Le fantastique préfèrera le plus explicite zombie.

 

La littérature gothique est souvent ouvragée (j’emprunte l’expression heureuse à la personne à côté de moi quand j’écris, moi je ne trouvais que chamarrée), comme l’architecture. Mais pas toujours, comme le montre ce premier roman de talent d’Emmanuel Regniez, qui s’y connaît puisqu’il a publié, rien de moins, un ABC du gothique nous dit-on, à la fin d’un livre superbement publié par les éditions « Le tripode« , que je ne connaissais pas, et que je salue chaleureusement pour leur talent s’ils croisent cet article. Il me semble qu’un monument du gothique littéraire peut être trouvé dans les premiers chapitres du « capitaine fracasse » de Théophile Gautier, qui n’est pas précisément un roman gothique pris dans son ensemble.

 

Nous avons ici, dans un roman dans la filiation évidente du fameux « Le tour d’écrou » d’Henry James, qui aura terrifié beaucoup d’entre nous, et sans doute bien inspiré Alejandro Amenabar quand il tourna « Les autres » avec Nicole Kidman,  une écriture plutôt minimaliste. Mais enfiévrée, précise comme une lame de couteau qui avance vers l’inéluctable, et fondée sur une répétition qui évoque, et ce n’est pas fortuit, le délire psychotique.

 

La situation est on ne peut moins baroque. Nous sommes dans une belle demeure isolée, en ville. Un frère et une soeur y vivent cloîtrés depuis vingt ans, depuis la mort de leurs parents. Ils s’isolent dans les livres et ne voient personne. De temps en temps l’un d’entre eux sort, chercher un livre, ou travailler dans le jardin. Une vie monacale et silencieuse. Tout de suite, le caractère pathologique de la relation saute aux yeux, mais cela n’empêche pas l’auteur de nous mener par le bout du nez et de nous faire lire frénétiquement son livre, court mais intense, et puissamment inquiétant.

 

L’intelligence d’Emmanuel Regniez est de savoir que l’on ne peut pas être gothique comme on le fut autrefois. Et en particulier depuis la psychanalyse.  Il va donc écrire un roman authentiquement gothique, mais dont l’issue, que je ne peux évoquer, sera sécularisée.

 

Comme si l’auteur avait médité les textes de Michel de Certeaux sur les diables de Loudun, il sait qu’un diable n’est peut-être qu’un fantasme, qu’un château n’est peut être qu’une psychose. Qui lira saura.

 

Par ailleurs, il sait, à certains moments, instiller le sentiment du désenchantement contemporain qui contraste avec l’ambiance gothique. Avec le rôle des bus, prosaïques, dans l’intrigue. Ou en rappelant que les rêves chevaleresques d’un enfant finissent dans le coffre d’une voiture à la sortie des courses sur le parking. Ainsi parvient-il à ne pas égarer son roman dans l’anachronisme, tout en étant fidèle à sa passion littéraire pour un genre. Ce n’était pas facile, et il l’a réussi en utilisant tous les codes de cette littérature là. De cette culture là.

 

Je me suis donné d’une traite une belle et saine angoisse, que je vous recommande. Car angoisser avec plaisir est peut-être le meilleur des entraînements face aux angoisses subies.

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