Survivre, Disent-Ils – » De Rêves Et De Papiers – 547 Jours Avec Les Mineurs Étrangers Isolés », Rozenn Le Berre

cover_1Ce n’est presque pas un récit, pas du tout un essai, c’est un document d’abord et avant tout, tellement Rozenn Le Berre choisit, semble t-il de prime abord, de s’effacer pour donner la parole aux ombres des ombres de nos rues contemporaines : les mineurs étrangers isolés en France, et aux autres survivants du chaos géopolitique qu’elle a accueillis pendant un an et demi au sein du dispositif spécialisé, « front line », de la protection de l’enfance.

 

Un effacement personnel qui n’est qu’illusoire, car un des mérites de ce livre est justement de ne pas s’abriter derrière le témoignage brut, et de soulever, avec délicatesse, des mots simples, sans jargon, les interrogations sincères que tout travailleur social exposé à ces situations peut légitimement, et a le devoir parfois, de ressentir.

 

Ces interrogations sont indispensables s’il ne veut pas tomber, ni dans « la banalité du mal », ni dans une position intenable militante qui n’est pas sa place. Non pas que les militants du droit des étrangers ne soient pas légitimes, c’est une autre question que leur rôle et leurs positions. Mais notre société a aussi besoin de travailleurs sociaux qui agissent dans « la main gauche de l’Etat« , et concrétisent les droits incorporés dans les législations (pour citer un auteur cher à la jeune Rozenn le Berre). Ce n’est pas une position aisée, nous le comprenons bien en lisant  » De rêve et de papiers » de Rozenn Le Berre

 

Paradoxalement, le travailleur social se retrouve dans une position double de toute puissance et de totale impuissance. Il ne peut pas grand chose pour beaucoup de ces immigrés, comme ces jeunes non hébergeables qui ne peuvent même pas appeler le 115 car mineurs. Et en même temps, s’il est de mauvaise humeur un jour, ils peut rédiger un rapport à charge qui scellera le sort d’un individu.

 

Rozenn le Berre a été chargée d’accueillir des mineurs étrangers isolés, de les informer sur leurs droits et les procédures, de réaliser l’enquête nécessaire au Département, responsable de la Protection de l’Enfance, en lien avec le Tribunal, pour pouvoir ou pas déclarer mineur l’individu en question et le mettre ou pas sous protection des pouvoirs publics jusqu’à sa majorité.  L’envoyer à l’école, où souvent il est très appliqué et très discipliné, car porteur de l’espoir d’une famille qui a investi pour son émancipation, et se souvenant des sacrifices consentis. Ou le renvoyer à la rue ou en Centre de Rétention.

 

Elle livre les souvenirs terribles la plupart du temps, de ces rencontres, toujours édifiantes. Et elle structure ce récit autour d’une colonne structurante : un récit plus fictif, agrégeant une sorte de parcours idéal typique de tout ce que l’on peut vivre de plus éprouvant pour arriver en France et rentrer dans le dispositif de protection. C’est le parcours de Souley, jeune malien imaginaire, collage cohérent de morceaux de vie puisés dans les dizaines de rapports que Mme le Berre a réalisés pendant son contrat.

 

Elle l’a interrompu de peur de tomber dans une sorte de mécanique à la dérive, qu’elle définit dans le cas d’espèce comme une « présomption de majorité« , c’est-à dire une paranoïa embryonnaire à l’égard des témoignages qu’elle est chargée de recueillir et d’analyser, avec l’aide de « google traduction » (autrefois dans le social on usait d’interprètes, rares, et c’était infernal de travailler sans cela. Au moins les GAFA auront soulagé les bureaux du social de ce poids, un petit peu).

 

Les souvenirs ici présentés nous plongent dans l’horreur de l’exploitation des migrants, par les passeurs, et autres « ordures » qui jonchent le parcours infernal d’un exilé. Le viol est fréquent. Les tabassages aussi. La prostitution  durable est parfois la clé du marchandage. On ne peut que s’étonner de la résilience, du stoïcisme, de ces survivants qui arrivent jusqu’à nous. Quand on est exposé réellement à la survie, on trouve souvent les ressources, manifestement. Mais pas sans dégâts, même si ces « usagers » ont une immense pudeur et parlent systématiquement de leurs blessures avec euphémisme. Traverser la mer, c’était « dur, un peu » quoi…

 

Beaucoup parmi ces afghans, ces syriens, ces éthiopiens, ces marocains, ont été surexploités pendant le parcours, humiliés, ont subi des contraintes physiques innommables et un stress inimaginable.  Les policiers n’ont pas toujours été tendres non plus avec eux, dans chacun des pays croisés (même s’il y a aussi ceux qui leur souhaitent bonne chance). Rozenn le Berre restitue ces tranches de vie de gens qui veulent juste survivre, sans manichéisme ni pathos recherché (il n’y en a pas besoin), forte d’un humanisme simple et d’une empathie sans prétention, ne renvoyant jamais les dilemmes éthiques qu’elle subit en tant que travailleuse sociale, ou simple citoyenne, sur le dos des autres.  C’est une démarche éthique très appréciable pour le lecteur.

 

Si l’auteur, qui souvent ne fait que croiser ces jeunes qui une fois emmenés chez elle, repartent, le policier disparu, vers la gare qui les mène plus près de l’Angleterre, souligne à travers maints exemples qui parlent d’eux-mêmes les absurdités nichées au sein de nos politiques migratoires.

 

Et il y en a , comme le fait d’inciter les majeurs à venir se présenter comme mineurs, en instituant un couperet radical pour les majeurs non assimilables à des réfugiés « politiques » (alors que le politique, l’économique, ne sont plus dissociables dans le chaos), ou comme l’incitation de facto à commettre des délits pour être plus aisément hébergé, dans certains cas. Le délai administratif pour être reconnu mineur plonge tous ceux qui ne peuvent pas avoir une place d’urgence dans la rue. Et les tests osseux, demandés en cas de doute, n’ont pas grande fiabilité, ce que tout le monde sait. L’auteure nous décrit tous les,trucs et les contre mesures déployés par les exilés et les services français du social, de la police, pour d’un côté s’en sortir à tout prix, et de l’autre respecter la loi en essayant de faire prévaloir une certaine équité les pieds dans la boue.

 

Mais elle ne dit pas posséder de baguette magique non plus pour surmonter à court terme les défis soulevés par l’accélération des flux migratoires dont elle offre d’ailleurs un tableau saisissant. Elle ne caricature rien, ne cache rien non plus. Ni sa culpabilité occasionnelle, quand elle a manqué d’attention, ni sa fierté d’avoir permis, parfois en trichouillant à la marge, un peu moins de souffrance, tout en travaillant dans l’esprit de la Loi. Il n’empêche que quoi qu’on pense, ce sont des êtres humains qui se cachent derrière ces « flux » et qu’on doit absolument en préserver la conscience, ce que le livre de Rozenn Le Berre se donne comme mission de rappeler.

 

Si on peut tirer une leçon de cette lecture, portée par un talent de conteuse, un style léger comme l’air qui donne plus de réalité, je trouve, aux faits, l’auteure, bien modeste, se garde de la livrer. Elle nous laisse plutôt à la méditation du réel. Ce que pour ma part je retiens, c’est que l’imagination de ceux qui veulent s’en sortir est sans limites. Les frontières d’un monde globalisé sont fragiles et ceux qui promettent de les fermer sont des vendeurs de lubies. Sans doute la raison nous conduirait-elle à repenser de fond en comble nos représentations en matière de circulation et de séjour. Pour organiser des mobilités, inévitables, sans obliger les gens à se cacher et à se fixer pour ne pas avoir à retenter l’aventure.

 

L’exil n’est pas un plaisir ni un voyage d’agrément, c’est le moins que l’on puisse dire. Aujourd’hui les Etats échouent sur tous les plans. Ils ne tiennent pas les promesses électorales d’étanchéité, ils ne respectent pas leurs affirmations universalistes et humanistes. Sera t-il un jour temps de reposer avec courage ces questions, plutôt que de s’enferrer dans l’ignorance des souffrances et l’impuissance coûteuse ?

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