Over border Line, « Elle » de Paul Verhoeven

cannes-2016-elle-de-paul-verhoeven-isabelle-huppert-au-sommet-de-l-ambiguite-veneneusem337768Dans la peau d’une survivante bien vivante, Isabelle Huppert irradie le film de Paul Verhoeven, « Elle », thriller déstabilisant parce qu’il choque énormément tout en ressemblant à une comédie de mœurs. Hitchcock délirant avec Danièle Thompson. L’horreur et le prosaïque se côtoient dans ce film, comme souvent dans la vie, et pour incarner ce double mouvement Huppert est toute désignée. La fiction est par trop souvent unilatérale, forcément. La vie ne l’est pas. Après un viol on doit ramasser la porcelaine brisée avec une balayette. Le talent d’Isabelle Huppert est qu’à aucun moment en regardant un film où elle joue vous ne souvenez qu’elle est une actrice.

 

Ce film est dur pour le genre masculin, et c’est pourtant un film réalisé par un homme. L’homme contemporain dans ses variantes, y apparaît comme faible, paumé, infantile, soumis à ses désirs mais incapable de résoudre quoi que ce soit sans s’en remettre aux femmes. Comme si elles restaient, elles ancrées dans la vie, et qu’ils avaient perdu pied. On a le père à côté de la plaque (Berling), le cavaleur egotique, le fils paumé et aveugle à qui il arrive une péripétie digne de Pierre Richard, mais glaçante-. On a aussi le sale petit gigolo sans entrailles, le sadique déguisé en catholique protégé par sa femme.

 

Comme dans « Black book« , précédent film du metteur en scène, dont la personnage principale était aussi une revenante capable de tout, le metteur en scène joue du suspense, le relâche habilement en nous désignant le coupable si nous sommes attentifs, pour nous embarquer totalement ailleurs. On a l’impression que les questions deviennent sérieuses quand on parle entre femmes. Entre Anne Consigny et Huppert, entre Huppert et Vimala Pons. Cette dernière, d’ailleurs, dit à l’ex d’Huppert, son mec : « laisse nous faire« . Les femmes du film jettent toutes un regard presque apitoyé, maternel, sur ces hommes désorientés. Virginie Effira considère son mari comme un petit enfant malade à qui l’on pardonne tout.  Huppert s’inquiète de voir son ex se faire bouffer tout cru s’il tombe sur une lectrice du « deuxième sexe« .

Je n’arrive pas à trouver injuste cette vision des hommes, qui n’a rien de machiste (pauvrounets écrasés par le féminisme), bien au contraire, elle relève plutôt d’un cynisme envers ce qu’ils sont, dans l’incapacité à reformuler une identité de genre, alors que les femmes s’émancipent. Et j’en suis un.

 

Passée lors d’un passage à l’acte monstrueux de son père (on n’y va pas avec le dos de la cuillère) au delà de tout ce qui est concevable psychologiquement, recevant par les medias et la Police l’image la plus sulfureuse que l’on puisse imaginer, le personnage d’Huppert ne peut plus avoir peur de rien, ne peut plus se fixer de limites a priori, et jette un regard totalement déniaisé sur les autres et sur elle-même. La mort elle l’a tellement approchée qu’elle la fréquente comme une vieille copine.

 

Et pourtant elle vit. Elle en est ressortie psychotique à bas bruit sans doute, mais sans dommage social. Elle est patronne d’une boîte qui réalise des jeux vidéos violents, ce qui ne la trouble pas, redoutée mais respectée, elle vit sa vie et ses attachements. Elle ne s’est pas laissée entraîner dans la spirale. Mais elle est revenue de chez les morts. Et comme… Jack Sparrow dans « Pirates des caraïbes » (pardon de la comparaison, mais le film est aussi léger que terrible), elle en a ramené quelque chose d’indélébile. La femme jouée par Huppert est « border line ». Sauf qu’elle est peut-être juste de l’autre côté de la frontière. Une lecture du film peut aussi être, pour citer un autre film un peu oublié, que les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel. 

 

Pas d’illusion mais pas de haine ni de désintérêt pour ses semblables. Une sorte de sagesse déjantée, un peu nietzschéenne car absolument sans illusion sur son régime de pulsions, et donc complaisante à l’égard des pulsions des autres. A un moment elle dit en substance « la honte n’est pas un sentiment assez puissant pour dissuader de quoi que ce soit ».

 

Capable d’assumer sa haine aussi. De ne pas se la raconter. Issue d’une famille catholique, elle a vu tout ce que le rite pouvait masquer. Elle le retrouve quarante ans plus tard; incapable de s’étonner de quoi que ce soit. Rien n’est plus grave désormais. Au delà des limites, le réel n’est pas certain, même quand on s’y cogne très fort. Ce rapport au néant ne manque pas de blesser les autres, même si elle n’a pas de désir pervers.

 

On rit jaune dans ce film noir, parfois. On y redécouvre les liens terribles entre la sexualité, la violence, et la mort. Jouer avec les limites d’une dimension c’est aussi approcher l’autre. Quand une cloison s’effondre, ça devient très dangereux.

 

Le traumatisé, on le sait grâce à Freud observant son petit-fils, est prisonnier de la contrainte de répétition. Mais il peut aussi jouir de cette contrainte et en faire un moyen de survie parfaitement cohérent.  Comme l’on retourne une oppression en pratique. On peut ainsi assister à un tango macabre entre innocent et coupable, entre tentation et victimisation.  C’est dans ces eaux dangereuses que se meut le personnage central.

Qui n’aime pas se dérouter devra absolument éviter de voir.

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