Exorcisme des mauvais esprits du froid calcul égoïste « Toni Erdmann » (Maren Ade)

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Je n’avais pas été bouleversé depuis longtemps comme cela par un film, qui m’a laissé stupéfait devant mon écran, au bout de deux heures et demie, à écouter la sublime chanson de The Cure, « Plain song », choix parfaitement adapté pour le générique. On sort napalmisé, un peu, du film. Raplapla. J’ai failli faire impasse sur l’écriture, cette fois-ci. Par difficulté à expurger le ressenti et à en faire un objet de réflexion.

« Toni Erdmann », film allemand, lie dans un scénario d’une audace incroyable la subtilité psychologique la plus raffinée et une capacité radicale de critique politique, d’autant plus efficace qu’elle ne se dit jamais comme telle. Un projet à haut risque qui aurait pu sombrer dans l’incompréhensible et le ridicule. Il est servi par un réalisme filmique très Europe du Nord, qui fait la force de ces cinémas coup de poing. Encore une fois nous constatons que viser juste politiquement passe, non pas par le didactisme ou la propagande, mais le partage de l’intime, justement. Toutes les constructions staliniennes d’antan sur l’art révolutionnaire opposé à l’art petit bourgeois ne valent pas un clou.

Est-il possible de vivre encore humainement dans le monde du calcul égoïste ? Qu’est ce qui « vaut encore d’être vécu« , saisi dans le ciseau  de la fonctionnalité de nos vies, et de notre condition humaine marquée par la liquidité temporelle ?

Une jeune femme, belle, douée, travaille dans ce milieu allemand du consulting financier allemand, dominant en Europe, appuyé sur cet Hinterland des pays de l’Est devenu l’atelier de la plus-value allemande. Elle revient pour son anniversaire en Allemagne, fugacement, et croise son père, un homme fragile, hurluberlu, débraillé, limite aux marges. Il semble qu’on l’aime bien mais qu’on le considère comme le type un peu spécial du coin.

Cette fragilité est un coup de génie du film. Car si le père avait incarné un sage, celui qui sait comment on peut être heureux, qui le révèle à travers une parabole, alors le film aurait sombré dans l’édifiant sans saveur et le cliché moralisant. Ce n’est pas le cas, et « Toni Erdmann » est tout sauf un film démagogique et facile.

Rapidement on comprend qu’il a perdu le contact avec sa fille, que la relation s’est étiolée. Hyper sensible, il ne semble pas si impressionné par la réussite de sa fille mais plutôt inquiet pour sa santé psychologique. Il promet d’aller la voir en Roumanie sur un coup de tête, comme une plaisanterie. Ce n’en est pas une, de plaisanterie, et avec lui on ne sait jamais s’il s’agit de lard ou de cochon tellement il aime à échapper aux conventions. Il se pointe en tout cas sans sommation, et va déclencher un processus fascinant, où la folie va disputer au réel son statut de normalité.

Le père loufoque et imaginatif surgit à l’improviste dans la vie de cadre stressée de sa fille, qui n’est plus une vie, puisque l’utilisation du « savoir être » est telle dans le capitalisme contemporain fondé sur l’influence et la communication, que la limite entre le privé et le public a explosé, et que plus rien n’échappe à l’exigence de rentabilité.

Si autrefois, avant le capitalisme, la distinction entre le professionnel et le privé n’existait pas non plus, elle n’avait pas du tout le même sens, puisqu’elle ne se recoupait pas avec l’aliénation de la vente de la force de travail. Un pêcheur qui vend sa pêche pour vivre peut rester lui-même sans dégâts. Un travailleur qui se vend et doit d’abord vendre ce qui théoriquement ne relève pas du contrat est dominé dans l’ensemble de sa vie, et répercute cette domination en cascade sur les subordonnés.

Les gens sont saisis dans un système dont ils sont les armes inconscientes. Banalité du mal généralisée à des vies somnambules, dopées à la cocaïne.  Ce n’est pas fortuit s’il s’agit d’un film allemand.

En plus de la confusion, l’ensemble de l’ existence de cette « bête » du consulting financier, chargée de « ratiboiser » est marqué par l’inauthenticité et l’instrumentalisation. A un moment la jeune femme organise son anniversaire et son chef trouve que « quelque chose de personnel, c’est très bien à ce moment pour l’équipe ». Toutes les relations humaines sont colonisées par la nécessité de pactiser ou de lutter pour le profit. La relation de type copinage sexuel avec un collège devient glauque car elle ne peut s’exonérer de cette charge de violence entre cadres.

Débarquant, le père  la met mal à l’aise, et il comprend que sa fille se perd, qu’elle est méconnaissable. Le séjour impromptu se passe mal. Retour en Allemagne express. Mais.. Il y a un mais. Le papa ne choisit pas de partir mais de rester et de créer un personnage caricatural de gourou libéral incongru qui s’incruste dans la vie de sa fille, en soulève l’absurdité.

Ce monde, qui se réclame de la rationalité la plus crue, ment. On y voit pulluler des fonctions gazeuses, comme le « coaching ». Le pari, le bluff, le faire croire qu’on avait prévu, les fausses valeurs, le conformisme, y comptent autant que les courbes des économistes. Le marché est irrationnel, sinon il ne se débrouillerait pas à se créer des bulles énormes, à les crever, et à s’engager dans des processus absurdes de destruction création dont l' »utilité » laisse plus que dubitatif. On peut rapidement y faire illusion comme un Toni Erdmann.

Evidemment, la fille réagit par la stupéfaction et la colère. Mais voila elle est la fille de son père, et avant que la vague d’une renaissance s’annonce, on s’en rend compte par petits signes, par bribes, comme une magnifique scène de duo chanteuse-pianiste improvisée dans une famille roumaine où le vrai faux Toni Erdmann s’invite en tant qu’Ambassadeur d’Allemagne accompagnée de sa Secrétaire.

Peu à peu, elle va jouer le jeu sans trop savoir pourquoi semble t-il, peut-être au début pour donner une leçon à son père, ou par curiosité, en  se laissant guider par l’intuition, sentant peut-être des fils se renouer en son sein.

Elle n’expulse donc pas son père, qui crée des situations gênantes, interfère, et met en lumière par son situationnisme le caractère grand guignolesque de la vie de ces gens qui entourent sa fille.

Mais il n’a rien d’un génie philosophique, d’un Zarathoustra. Il fait ce qu’il sait faire, c’est-à dire le clown, pour venir à l’aide de sa fille car il sait qu’elle est malheureuse. Mais sa clownerie n’a pas grand chose à envier à celle des conventions du milieu où évolue sa fille. Lui aussi n’a pas la solution pour être heureux. Et il tombe parfois dans ses propres pièges en se cognant au réel. Ainsi un de ses jeux conduit malheureusement à un licenciement d’ouvrier.

Au fil des déambulations, que nous suivons grâce à une mise en scène qui met en valeur la contingence de tous ces instants, et c’est bien l’instant, qui compte, peut-être, dans une vie; nous comprenons que rien n’empêche de défricher la vie, de la créer, et d’écarter la tenaille fonctionnelle qui étouffe, pour vivre des instants qui au moins ont une part d’authenticité émotionnelle. Il suffit de pousser une porte.

La jeune femme va ressentir, grâce à cette expérience, que cette vie lui est comme une gangue qu’elle n’a pas vu venir, car « elle fait tout bien ». Il y a cette scène métaphorique où on sonne à la porte alors qu’elle ne parvient pas à s’extraire d’une robe trop collante, trop parfaite. Elle finit par la balancer pour préférer la nudité.

Le père, dans une scène drôle et violente, où la réalisatrice va utiliser une sublime trouvaille folklorique, s’affirme comme celui qui est venu, en définitive chasser les mauvais esprits. Un exorciste. Comme le retour d’une vieux savoir, transmis à travers les générations, sur ce qui compte, et qui ne se calcule pas.

La vie est déjà bien difficile, ontologiquement, pour de surcroît se la pourrir en inventant des échafaudages asphyxiants comme celui d’un système économique destructeur, jusqu’au noyau psychique de ceux qui sont censés en profiter.

Quant à la famille, lieu de toutes les névroses, elle se rappelle dialectiquement à nous, ainsi que le dit Christopher Lasch, ce grand critique du système mercantile, comme  le dernier « refuge dans ce monde impitoyable« . 

 

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